Samedi 16 mai

Depuis quelques jours, le bruit de la machine résonne à nouveau. Les mails se multiplient sur l’espace de travail, les conversations entre collègues se multiplient sur WhatsApp : c’est qu’un retour au collège se profile, probablement début juin, d’après la couleur écarlate du département dans lequel j’exerce.

Et bien entendu, nous nous posons tous des questions. Les fragiles édifices que nous avons réussi à construire pour enseigner à distance à nos élèves vont-ils supporter ce nouveau tremblement ?

Cette année aura été celle des digues. Vague après vague, nous avons tenté d’enseigner, tant bien que mal. Malgré la lutte que nous avons menée au début de l’année scolaire. Malgré les problèmes du quotidien. Et malgré une pandémie mondiale. Tous les adultes de tous les établissements scolaires ont tenté, chacun à leur manière, de maintenir un enseignement.

Je tirais ce matin mon chapeau aux nouveaux arrivants dans le métier, en leur disant qu’ils avaient appris dans des circonstances exceptionnelles. Le fait est qu’elles le seront en permanence. Depuis que j’ai passé le CAPES, j’ai la sensation de ne jamais avoir fait d’année “normale”. Stage, première année, changement d’établissement, première année de de professeur principal, classe à projet, année de luttes sociales intenses… Et au milieu de toutes cette écume, préserver le cœur de ce qu’on nous demande de faire.

Enseigner suppose de créer un environnement stable, dans lequel les mômes se sentiront en sécurité. Mais ce dont ils ne se rendent pas toujours compte, c’est que nous avons bâti nos sanctuaires sur un océan souvent démonté.

Vendredi 16 mai

J’inaugure aujourd’hui une classe virtuelle optionnelle d’aide aux devoirs, à la méthodes et d’à peu près tout ce que vous voulez, de 15h à 16h. J’ai averti mes quatre classes.

Ils sont trois à être présents. Normal.

Trois élèves qui n’ont absolument pas besoin d’être là, de troisième Glee. Nous parlons de leurs divers problèmes d’organisation (quinze minutes), puis ils se mettent à papoter. Quatre ans de rétrospective de leur scolarité.

“Regardez monsieur, comment on était insupportables, avec nos petits voix et nos petits cartables ! rigole Nial, en balançant des sauvegardes de snaps.”

On les voit, devant le canal qui court le long du collège. Une dizaine de petits loulous surexcités, portant sur leurs dos des sacs immenses. Rires, tout le temps.

“Arrête, proteste Alyssa. C’est normal qu’on ait été comme ça, on était petit, fallait qu’on change !
– En tout cas, j’aime bien ce qu’on a été, ajoute Sylla, le micro crachotant comme un poste clandestin de la Résistance. Je veux dire, le collège c’est dur. Mais ça faisait du bien d’arriver dans cette classe et de faire nos trucs.
– J’aurais bien voulu que ça se termine autrement, quand même, repart Alyssa. Alors quand ça me rends triste, je m’imagine au spectacle d’il y a deux ans. C’était tellement bien. J’aurais aimé qu’on reste dans ce monde toute notre vie.”

Quarante minutes. De pensées morcelées, qu’ils partagent, dans notre soleil en commun de fin d’après-midi.

Avant de commencer le cours, j’écoutais une vidéo : le vrai langage des oiseaux.

Je l’ai trouvé.

Jeudi 14 mai

L’année prochaine, je ne serai plus prof à Ylisse.

Et ce départ, petit à petit, fait ses racines, et s’infiltre sous le chemin que je parcoure avec les mômes. Il faudra que je pense à bien signaler les problèmes dans l’espace d’Ivan, parce que je ne pourrais pas en parler en salle des profs, avec ceux qui s’en occuperont.
Il ne faudra pas que j’oublie, comme cela m’arrive régulièrement, de ramener cet exemplaire du journal d’Anne Frank dans la pièce où l’on garde les séries de livres de français.
Ou que j’oublie de récupérer quelques travaux et manuels, que je garde dans notre réserve.
Il faudra aussi, avant que je parte, que je poste les lettres que les premiers élèves que j’ai eu dans ce collège se sont écrits à leur eux de dans dix ans. Bon, ce sera six ans, mais ça n’est quand même pas mal.

Les collègues discutent répartition, amendements au règlement intérieur, modification des horaires. Et je traverse ça, un peu plus immatériel qu’hier.

Je ne les sens pas tous les jours, ces racines, hein. Parce que quand il faut corriger le discours de Léo ou l’exercice de Naya, le sentimentalisme s’efface.

Mais quand même.

Petit à petit, la brume s’installe.

Mercredi 13 mai

Une partie de la journée est consacrée à remplir le dossier d’admission en troisième prépa-métier souhaitée par Feyda, en quatrième Avaltout.

Je déteste la paperasse. Je déteste la paperasse à peu près autant que la saison 4 de Glee, ce qui n’est pas peu dire. Et le fait de remplir un document potentiellement important pour la suite d’une scolarité à distance, en me fondant sur les “ahah” et “hmmm” de Feyda au téléphone (Feyda n’est pas super loquace) décuple ma détestation pour ce genre de tâches.

Dans les faits, le dossier sera rempli. Par la CPE, qui a fait tout son possible pour respecter les délais. Par les profs. Par la Psy EN. Par Feyda. Alors d’où me vient cette amertume ?

D’une réflexion de A., après qu’il soit venu présenter son métier, lundi dernier. “On peut vivre dans cette situation, mais moins bien.” Sa pensée d’écrivain a mis les mots sur ce qui croupit en moi depuis quelques jours déjà. Enseignants, adultes, enfants, humains, nous mettons en place des façons de fonctionner, auxquels, j’ai l’impression, nous nous habituons. Mais c’est “moins bien”. Les polices du dossier numérique varient en taille, les signatures sont toutes pixelisées. Et je me demande dans quel genre d’avenir se lance Feyda. Dans lequel nous nous lançons.

Mardi 12 mai

Habituellement, j’aime beaucoup ce moment. Celui où je parle de “Boule de Suif”, alors que les personnages, dans la voiture, salivent devant les provisions amenées par l’héroïne, mais qu’aucun n’accepte de bon cœur, parce qu’il est honteux d’être l’obligé d’une prostitué. C’est l’un de ces cours qui ne m’a jamais trahi. Parce que les élèves comprennent, ces petites lâchetés, ce côté médiocre de l’humanité. Ils l’observent tous les jours, silencieusement, et sans mettre de mots dessus. Et se rendre compte que quelqu’un l’a fait est tous les ans une joyeuse découverte. “Mais graaaave monsieur, c’est TROP ça !” “Ah mais heureusement, heureusement quelqu’un le dit !”

Mais pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, je m’escrime face à mon écran et rien ne passe. Les aventures de Boule de Suif rencontrent à peu près le même succès que si je récitais le code civil brésilien. Après, il est vrai qu’il s’agit d’une classe particulièrement amorphe. Mais même les quelques dynamiques sont enfermés dans un mutisme que mes plaisanteries les plus lamentables ne parviennent pas à briser. Le petit micro à côté de leur nom reste désespérément blanc. Pas de son.

Et puis je pense que, de tous les cours que je répète d’année en année, celui-ci est l’un de ceux qui nécessite le plus de corps. Je m’observe et vois que je reproduis les petits gestes que je prête aux personnages. Les regards en biais des bonne sœurs, la veulerie de Mme Carré-Lamadon, les mouvements amples et hésitants de Boule de Suif. Sans eux, ne restent que des mots, trop brouillons ou trop techniques. Pas d’incarnation possible, juste de vagues fantômes.

Faire de ses bras et de ses regards, un pont pour ces mots, ces points, ces subordonnées ; être un catalyseur d’histoires.

Lundi 11 mai

Cet après-midi, trois visages, sur l’écran de la classe virtuelle des quatrièmes Avaltout. An, A, et S. Respectivement pâtissière, auteur et ostéopathe. Je leur ai proposé de venir présenter leurs professions.

Les petits silhouettes mauves s’allument au fil des questions que se posent les mômes. Combien vous gagnez d’argent ? (la grande star) Est-ce que vous aimez ce que vous faites ? Est-ce vous pouvez changer si ça ne vous plaît plus ?

Le même genre de questions qu’ils auraient posé si ces trois adultes étaient venus en chair et en os. Les mêmes réactions. Et pendant que chacun prend la parole, je me dis qu’en réalité, nous aspirons tous exactement à la même chose : un retour à une vie normale. Rassurante. Celle que nous connaissons.

Les enfants veulent des cours, durant lesquels, parfois, s’ils ont été sages, on fait quelque chose de différent.

Sur les plateaux télé, des experts, plus ou moins auto-proclamés appellent à une reprise des cours sur place. Et dans les images qu’ils évoquent, on retrouve toujours les mêmes archétypes, du tableau noir au passage du bac. L’école qu’ils ont connu, qui les a formés, quoi qu’ils en racontent désormais.

Les enseignants espèrent revoir leurs élèves. Envisageant la souffrance de ce que seront des cours barrés de masques et frottés de gel hydroalcoolique.

Si le retour dans les écoles cristallise tellement de tensions, actuellement, c’est qu’elle est, comme peu d’autres lieux, un endroit de stabilité. Des tables, des chaises. Des enfants, des profs. Des devoirs, des sorties, des punitions. Et c’est insupportable, c’est totalement insupportable que ça ne redevienne pas comme cela. Comme si, si les mômes se retrouvaient cartable au dos, à passer les grilles des établissements scolaires, la vie retrouvait son cours. Tout cela n’aurait été qu’un mauvais rêve, tant qu’on écrit le cours à la fin de l’heure, c’est qu’il nous reste quelque chose d’immuable.

Moi aussi, je sacrifie à cette tradition. En disant bonjour à chaque élève qui arrive dans la classe, en insistant bien pour qu’ils écrivent “dans la partie cours du cahier”. En mettant des notes, qui ne comptent pas mais qui sont là, sagement à leur place, dans le petit cadre tracé à cet effet. En faisait venir An, A et S.

Jusqu’à ce que l’on comprenne comment faire repartir le monde, d’une façon ou d’une autre.

Samedi 9 mai

Chers élèves,

Merci de m’avoir rendu votre rédaction à l’oral. 42 copies sur deux classes, c’est pas mal du tout. Et je sais que, pour beaucoup d’entre vous, cette minute de lecture du discours que vous aviez préparé (un discours inspiré de la nouvelle “Quiz aux travaux forcés”) n’a pas été évidente.

En plus de cela, je peux bien vous l’avouer, ma motivation en vous donnant ce travail était bien égoïste. Parce que ça m’a fait beaucoup de bien, de vous entendre, autrement qu’au travers de petites phrases déformées, lors des classes virtuelles, auxquelles vous assistez de moins en moins souvent.
Je vous ai entendu inspirer avant de vous lancer dans vos phrases, trébucher sur les mots dont vous n’étiez pas sûrs. De temps en temps, vous croyiez à votre tirade, et il y en a même certains qui ont joué leur personnage de bout en bout.

Pendant 42 minutes, j’ai pu retracer vos voix. Me rendre compte que tout au long de l’année, elles polissent en ruisseau les pierres de ma perception. Et que depuis presque deux mois, ce ruisseau s’est asséché.

Il y a ce film très pessimiste que nous avons étudié dans lequel un personnage dit : “C’est incroyable, ce que peut devenir le monde sans les voix des enfants.”

Je vous dis toujours qu’il faut se méfier du lyrisme à outrance.

Pas cette fois-ci.

Vendredi 8 mai

“Monsieur au fait, j’ai joué à Final Fantasy 7. Mon père se l’était acheté et j’ai demandé si je pouvais essayer, vu qu’il était dans la fiche des œuvres que vous nous avez donné.”

Benvolio a ouvert une fenêtre sur le chat de Pronote pour me dire ça et je me dis que le réseau pédagogique de l’Académie de Versailles doit vraiment en voir des vertes et des pas mûres depuis le début du confinement.

“Vous aimez bien ?
– Oui, mais la façon de jouer est bizarre. En tout cas on comprend vraiment la dystopie, vous aviez raison. Vous savez que c’est un vieux jeu, de base ? Ça c’est une nouvelle version.
– Oui, j’y ai joué quand l’original est sorti.
– Mon père aussi. Du coup il m’a parlé qu’il y avait d’autres jeux, qu’il aimait bien un personnage qu’on voit après, genre un vampire.
– Oui, je vois très bien.
– Vous devez avoir presque l’âge de mon père, en vrai. C’est marrant, on se dit toujours que les profs ils ont pas d’âge, ça vous rend plus vrais, le confinement.”

Jeudi 7 mai

“Monsieur, vous avez vu, il y a du soleil ! écrit Ilya, qui a inséré un cœur, près de son nom.
– Vous avez un jardin, monsieur. Ou un balcon ?”

Les troisièmes Glee s’installent gentiment à leurs pupitres de pixels. Nous commençons à pencher le nez sur un texte d’”Inconnu à cette adresse”, qui raconte l’étrange fascination des années 30 pour le petit dictateur à moustache. Les mômes participent, chacun à leur manière. Entre ceux qui vont chercher des renseignements sur Wikpedia, les organisés qui trient les arguments en plusieurs colonnes sur un faux tableaux blancs et les avides de parole, le micro toujours ouvert.

“Vous êtes très en forme aujourd’hui, dites-moi.
– Oui, on s’est dit qu’on allait sans doute rester longtemps à faire cours comme ça.
– Et ça vous fait plaisir ?
– Ben c’est comme vous nous dites monsieur. C’est comme quand on a une mauvaise note : on peut se mettre en colère et dire que c’est injuste, ou essayer de voir ce qu’on peut faire. On a fait un pacte entre nous : on va faire du mieux qu’on peut. Comme avant les spectacles de fin d’année, en fait.
– C’est vrai, lance Miriam-chan (”je peux garder le “chan” pour cette heure ? Juste pour cette heure, s’il vous plaît !”)  On n’avait pas fait de pacte depuis tellement longtemps… C’est toujours quand il fait beau, que ça arrive.
– Bon. On y va ?
– D’accord monsieur.”

Depuis que je les connais, depuis la sixième, cette classe n’oublie jamais de me rendre heureux.