Samedi 4 octobre

Parfois, il n’est pas nécessaire d’obtenir de grandes victoires, pour tenir jusqu’à la fin de la journée. Parfois, il suffit de regarder Giulia. C’est facile, d’ailleurs, cette année, elle est probablement en train de lever la main, les yeux qui se marrent déjà, derrière les lunettes rondes.

Cette année. On dirait une plante, sur laquelle on a enfin versé de l’eau.

Parce qu’elle a patienté, Giulia. Lorsqu’elle était en cinquième, avec des mômes pas faciles, qui parlaient fort et s’insultaient histoire de faire passer plus vite les heures de cours. Des mômes qu’elle a retrouvé, lors de la sortie cinéma, qui lui ont à nouveau donné des coups dans le siège et empêché de se concentrer. L’année dernière, Giulia venait me voir, en fin d’heure, pour me chuchoter qu’elle avait bien aimé une phrase que j’avais dite.

Cette année, elle vient avec son groupe de copines, et parfois, je dois les mettre dehors « on sait, monsieur, si vous avez pas votre, café, vous serez de mauvaise humeur ! » Elles dessinent des cœurs, des monstres et Mathilde Loisel sur mon tableau blanc, après avoir répondu à tout un tas de questions pendant le cours. Après avoir dit que les illustrations de Gustave Doré, « elles sont tellement belles et elles font tellement peur ! J’ai jamais vu ça ! »
Giulia triomphe, enfin. Elle n’a pas le triomphe modeste. Elle l’a juste heureux. À se cultiver et dire, très gentiment et très fermement, aux deux zozos à côté d’elle de se taire. Ils se taisent, parce qu’elle les aide dans leurs rédactions, en leur donnant des idées, quand ils coincent. En échange, ils corrigent son orthographe bancale.

Cette année, Giulia est heureuse, profondément. Une lumière qui brille et jubile.

Ce bonheur.

Vendredi 3 octobre

Aujourd’hui, c’était le dernier jour de travail de M. On a fait un repas partagé, et on lui a offert de petits cadeaux.

Et je suis triste, bien entendu.

Je ne suis pas triste parce que je le perdrai. L’amitié que nous avons construite perdurera, je le pense, je le souhaite, je m’y appliquerai, au-delà de nos boulots partagés un peu plus d’un an. Je suis triste, parce que je perds le tissage, puissant, clinquant et flamboyant qui liait nos heures de cours. Qui m’a permis, durant tout ce temps, de réussir à créer un petit monde solide, dans lequel j’accueillais les élèves. Savoir que nous nous raconterions nos exploits et nos déboires, qu’il suffirait d’un geste pour invoquer un sanctuaire lorsque c’était nécessaire, c’est un luxe que je souhaite à chacun dans son espace de travail.

M. est parti et « tu as des alliés », m’a-t-il dit. Bien entendu. Le collège de Renais est parcouru d’un nombre époustouflant de gens merveilleux.

Mais là, nous avons eu la chance d’être deux amis, deux mômes, à rire très fort contre ce qui peut parfois être un monstre dévorant : le quotidien de l’Éducation Nationale. J’avais eu la chance de vivre ça, de façon similaire, de façon totalement différente, avec T. et Monsieur Vivi. Le temps passe, les routes ne sont pas toujours parallèles. Ce soir, je m’accorde le droit d’être triste pour cette tapisserie qui, déjà, s’étiole. J’inspire pour trouver de nouvelles sources de forces. Pour apporter le meilleur à ces quatre classes qui, il faut le reconnaître, sont toutes assez exceptionnelles dans leur genre.

J’inspire en me disant que j’en aurai, des trucs, à raconter à M. quand nous nous reverrons.

Et le chemin, qui toujours se déroule.

Jeudi 2 octobre

On est en train de parler d’une série de court-métrage que nous sommes allés voir, avec les quatrièmes. La séance s’est assez mal passée, il y a eu les sanctions et les sermons. Maintenant, on parle des films. Je leur explique les sous-entendus de l’un d’entre eux, pourquoi il m’a touché. Je parle d’un moment personnel de ma vie.

À un moment, une élève chuchote, sans aucune agressivité : « Mais comment vous en êtes arrivé à nous parler de ça ?
– C’est ça, les films, les livres, les jeux. Ça nous relie à nos propres histoires. »

Il y a un très petit silence, très beau. Je ne crois plus à la possibilité d’apporter des grandes révélations, des épiphanies à nos élèves.
Je crois juste qu’on peut faire de petites marques, qui révéleront peu à peu, s’ils le souhaitent, leur intelligence et leur sensibilité.

Mercredi 1er octobre

« Mais ce sont des enfants, en fait ! »

L., qui est AED au collège et prépare le CAPES de lettres, est venu assister à mes cours, aujourd’hui. Il est venu voir une classe de cinquième, qui a pour particularité d’être composée aux deux tiers d’élèves que j’avais l’année dernière. Des élèves dont je trouvais déjà, que même en fin de sixième, ils cultivaient encore leur part d’enfance.

Je reste songeur devant cette remarque. J’ignore comment la prendre, et surtout s’il y a quelque chose à faire. Est-ce le fruit de l’habitude, parce qu’ils se retrouvent ensemble, dans ce groupe qu’ils connaissent, avec un enseignant qui leur est familier ? Est-ce dû à leur tempérament ? Je l’ignore. Je sais juste que, très personnellement, ça ne me déplaît pas. La cinquième est de plus en plus cette période sombre, où l’on grandit en se tordant, où le futur ado émerge péniblement du môme qui se fait recouvrir, peu à peu, par les strates d’un nouvel ego. Ici, pas de ça : lorsque je leur demande ce que c’est pour eux, un héros, ils me répondre Spiderman, ma maman et le prof. Ils rigolent, la voix encore aiguë.

« Ils s’amusent, mais si tu leur poses une question sur le cours, ils peuvent y répondre. »

C’est encore L. qui me le dit. Peut-être qu’en fait, je l’ai ma réponse : il n’y a rien à faire. Même si ça n’est pas commun, pour leur âge et en ce lieu, ils sont heureux et ils apprennent. Qu’espérer de mieux. Ça ne restera sans doute plus très longtemps comme ça. Peut-être, juste peut-être, que ça leur donnera des forces pour la suite. Du savoir et du courage.

Ma classe de petits hobbits.

Mardi 30 septembre

Parfois, la démocratie, c’est nul.

C’est totalement faux.

Mais quand même.

Quand même parce qu’aujourd’hui, en quatrième Florizarre, c’était l’élection des délégués. Et comme souvent au collège, comme toujours à Renais, ce sont les élèves les plus populaires, les plus clinquants, les plus à l’aise qui l’ont emporté. À juste titre d’ailleurs, ils avaient préparé leurs discours et leurs arguments.

Mais Estellise, après avoir fait les cents pas, après m’avoir fait ce sourire, ce sourire que je ne connais que trop bien, ce sourire qui dit « j’ai tellement peur, mais j’y vais », Estellise s’est présentée aux élections. Estellise ne parle jamais fort. Elle ne rentre jamais à la maison après 18h30, son père le lui interdit. Elle a toujours ses cahiers à jours, et souvent le regard triste.

Estellise est en colère, de toute cette colère adolescente, qui ne sait pas encore comment s’exprimer, mais qui le veut. Et quand elle a vu ces garçons, sûrs d’eux et sûrs d’être élus, se diriger vers une élection gagnée d’avance, elle s’est dévouée, au dernier moment.

Estellise n’a eu qu’une poignée de voix, celle de filles, je les ai écoutées et comptées, qui baissent les yeux en soupirant, parfois. Ça m’a foutu la rage, même si c’est très très loin de mal se passer, en quatrième Florizarre. Je suis triste. Triste pour Estellise, pour ces filles, triste pour tout le travail qu’il reste à faire, dans ce groupe d’élèves qui fait partie des plus privilégiés socialement et culturellement du collège.

Tant de feu qui ne demande qu’à brûler.

Mardi 30 septembre

Dans le couloir, deux grands sont en train de se castagner. C’est fatal, c’est normal, c’est collégien : un attroupement s’est formé et nous avons beau être trois adultes pour séparer les protagonistes et disperser la foule, nous peinons. Il y a notamment un môme. Plus petit que les autres, il s’est glissé sous le cordon de sécurité que nous formons à grand peine et provoque les belligérants. En m’approchant de lui, je l’effleure du bras pour l’inviter à se reculer.

« D’où tu me touches ! Tu me touches pas, je fais ce que je veux ! »

C’est comme un code. Celui que je vais devoir, en plus, me mettre à hurler sur un membre du public et augmenter le chaos ambiant.

C’est I. qui me sauve. I. que j’ai vu, à deux heures du matin, épuisée, expliquer à sa petite fille de trois ans à l’époque, pourquoi ce qu’elle faisait était dangereux. Le tout dans des termes simples, clairs, sans aucun affect.

« Je vous touche parce que nous essayons de séparer la bagarre et que là, vous nous compliquez le travail, et je vous ai déjà demandé trois fois avec des mots de reculer. »

Il me regarde, j’ai appris, à force d’année, à effacer tout affect de ma voix dans ce genre de situation. Pourtant je bouillonne. Il y a en moi au moins douze voix qui exigent que je fasse subir à ce gamin les pires tortures légalement permises par le système scolaire. Ne rien laisser paraître, laisser sa vapeur intérieure, et celle du gamin, siffler en vain. Enfin il se recule.

Cette fois-ci, j’ai eu la patience.

Combien de fois encore ?

Samedi 27 septembre

Cette année, Hamia ne harcèle plus ses camarades. Plus personne ne pleure à cause d’elle, ses réseaux sociaux sont, semble-t-il vierge de toute appel à la violence. Elle continue par contre à les regarder de haut, à les railler à la moindre erreur, à filouter à la moindre occasion pour en faire le moins possible. Les sanctions ont donc commencé à tomber.

« C’est pas juste. Je fais des efforts, monsieur. Je vous jure que j’en fais, tout le temps ! »

Le pire, c’est que je la crois.

Vendredi 26 septembre

Il y a toujours les samouraïs.

J’ignore comment ou pourquoi, mais je les retrouve dès que je passe plus d’une année dans un établissement scolaire. Les mômes à qui on a enseigné l’année précédente, et qui décident que cette année, ils vont tout donner. Ils participent et tiennent leur cahier, ils se retournent vers les autres, les nouveaux, avec dans le regard un petit « et ouais ! » quand je propose une activité un peu surprenante.

Il y a toujours les samouraïs, et je les adore.

Pas – seulement – parce qu’ils ont tellement envie d’être bons élèves. Mais parce qu’ils me donnent ce rare privilège d’avoir le sentiment de me trouver à l’endroit où je dois être. Parce qu’ils sont d’une chaleur merveilleuse, avec leurs armures et leur katana.