Ces derniers jours, comme souvent, j’ai commencé à préparer la rentrée. Préparation qui a commencé par un long message aux élèves. Avec des images, du son, de la vidéo… Non pas que j’ai profité des vacances pour me métamorphoser en Youtubeur (comme l’a dit très sérieusement un estimé collègue qui se filme pour diffuser ses cours “C’est un métier”.), mais, plus que jamais, j’ai l’impression que la théâtralité me permet de maintenir un lien avec les élèves.
Alors j’ouvre des fenêtres. Je veux dire, vraiment. Je cherche une représentation d’Antigone pour les troisièmes et leur demande leur avis sur les trois premières minutes de la pièce. Je balance un quiz qui s’autodétruit dès qu’on y a répondu, leur propose de créer des acrostiches avec le premier texte sur lequel ils arrivent à mettre la main. Je passe des coups de fil. Tout un tas d’activités simples, simplistes peut-être, de mots balancés ici et là. Plus que jamais, demander à tel élève ce qu’il a pensé du bouquin qu’on lui avait conseillé, du jeu à propos duquel elle avait manifesté sa curiosité. Tous ces gestes que j’ai pris l’habitude de faire en REP+, mais démultipliés, presque à l’excès, pour rappeler que nous sommes là. Que l’école est davantage qu’une idée, un souvenir, un lieu un peu brumeux que les élèves ont quitté un vendredi à 15h sans vraiment comprendre pourquoi.
Encore, le temps qu’il faut, porter l’idée de l’école, et l’invoquer en bricolant, avec les moyens du bord.
C’était l’une des activités que j’avais proposé aux élèves durant les vacances : lire quelques phrases de textes qui leur apparaissaient complexes. Emily Brontë, Racine, Camus, Mme de Sévigné, Balzac, Mme de La Fayette.
Trois ou quatre lignes, énormément d’indications. Sur les possibilités d’interprétations, les accentuations, les intentions à mettre dans le texte. Un exercice directement inspiré de mes cours de théâtre, et que j’ai proposé histoire qu’on “entende plus nos voix”, comme l’avait proposé Lyndis, peu de temps avant les vacances.
Depuis quelques jours, dans ma boîte mail, arrive ces rubans sonores. Bérénice succède à Gervaise, qui cède le pas à Rodrigue, à la poursuite de Charles Dexter Ward. Et derrière, il y a Ethlyn, qui fait souvent tomber sa trousse, Alec, qui déteste la conjugaison, Ilya, qui parle rarement à plus de huit décibels. J’écoute les costumes de voix qu’ils ont revêtus. Je retrouve leurs tics, mais je distingue aussi quelque chose de plus profond. Peut-être est-ce parce que cette période nous change tous, et eux surtout, peut-être est-ce juste le fait qu’ils me manquent. Mais ça serre un peu la gorge.
“Faisons de petites œuvres très belles, pendant ce confinement. Parce qu’on a besoin de simple et de beau.” C’était mon dernier conseil d’il y a deux semaines.
Parfois, ils comprennent parfaitement la consigne.
Sale ambiance ces derniers jours dans le monde de l’éducation. Suite à l’annonce présidentielle de la réouverture progressive des écoles, les commentaires se sont déversés en flux continu.
Comme je l’ai écrit hier, je fais partie de ceux qui s’inquiètent. Qui s’inquiètent du manque de précision et de temps pour préparer quelque chose d’aussi complexe qu’un retour progressif d’enfants dans un lieu familier, mais dont les règles auront totalement changées. J’ai lu des inquiétudes de parents, à l’idée que leurs enfants se retrouvent plongés dans un potentiel nid à virus. J’ai aussi lu les indignations de ceux qui estiment que les enseignants doivent donner du leur, participer au redémarrage du pays.
Et, sans chercher à juger, ça m’a amené à beaucoup me questionner sur mon boulot.
Plus que jamais, la position des profs, et dans une plus large mesure des personnes travaillant dans l’éducation est paradoxale. On a vu fleurir mille vidéos et memes traduisant le désarroi des parents face au travail fourni par les enseignants, et par la difficulté que constitue le fait d’enseigner. On a demandé aux profs de se calmer un peu. Dans le même souffle, on reproche aujourd’hui à certains de ne pas vouloir “reprendre le travail”.
Je retombe sur cette question qui me tarabuste depuis mon entrée dans la profession, et que je ne parviens jamais à exprimer correctement : celle de la prise en charge.
Je m’explique : notre mission, à nous profs, CPE, AED et j’en passe, est d’éduquer les enfants. Le fait que nous les prenions en charge est en quelque sorte accessoire. Nous ne sommes pas formés à cela. Mais pour enseigner, il est – je pense que plus personne ne le niera après deux mois de confinement – nettement plus aisé de se trouver parmi des élèves. Or, je constate que, plus que l’inquiétude d’un retard sur le programme, ce qui nous est aujourd’hui demandé, dans l’éducation, c’est de reprendre cette mission de prise en charge. Pour des raisons considérés comme très légitimes : que les parents puissent retourner au travail, que les familles cessent de vivre les unes sur les autres… La question de ce que nous allons faire avec les enfants n’est, pour le moment, qu’à peine abordée.
Et le paradoxe éclate dans toute sa splendeur : finalement, peu importe que nus ayions donné l’équivalent d’un programme de doctorat à des CE1 niveau boulot, ce qui compte, c’est que nous nous occupions des élèves.
Il serait facile, à partir de ce raisonnement, de repartir sur l’idée de “nous ne sommes pas là pour faire garderie”. Je vais tenter d’aller plus loin, quitte à rendre ce billet encore plus confus. Je pense surtout que cette crise sanitaire met en perspective le fait que l’éducation des enfants est une affaire de communauté, et que cette question a été très insuffisamment traitée dans notre société ces dernières années. Le confinement pourrait nous apprendre qu’il n’est pas possible de considérer l’école comme un service qui fournit un produit – des connaissances – aux élèves. Oui c’est trivial, pour les parents comme pour les profs, mais le fait de prendre en charge les mômes six à huit heures par jour est essentiel pour la façon dont le pays fonctionne actuellement. Il serait bon de reconnaître ce fait – qui personnellement, me met mal à l’aise, parce que je ne sais pas quoi en faire – et de le mettre en lumière. Est-ce que cela amènerait à une modification du travail des enseignants ? A la création de postes (lol) à profil plus social ? Au réaménagement du temps de cours ? Je ne le sais. Il serait également bon de se poser la question des savoirs qui ont été les parents pauvres de ces derniers mois. Qu’avons-nous réussi à transmettre, comment, et qu’est-ce qui a été, finalement, important ? Cette fameuse “continuité pédagogique” ? L’accompagnement des élèves les plus en difficulté ? La préservation de bases dans tous les domaines ?
Dans tous les cas, il me semble essentiel que l’on entende les inquiétudes des uns et des autres. Plutôt que de voir, une fois encore, les profs comme de sales feignasses incapable du moindre altruisme et démuni du sens du devoir, et certains parents comme des bourreaux inconscients à cause de qui la pandémie risque de repartir de plus belle.
Je pense que tout cela aurait été possible si un ultimatum totalement inattendu n’avait pas été largué à 20h02 lundi dernier. Encore une fois, les problèmes d’éducation et d’enseignement vivent mal le sensationnalisme et l’imprécision. Comme la médecine, dans laquelle on trouve rarement des remèdes miracles et bon marché.
“Pour une méthode scientifique de l’éducation”. Quelqu’un sait si ça existe, comme thèse ?
(NB : Je ne parle ici qu’en tant qu’enseignant. Nombreux sont les corps de métiers et les catégories sociales qui souffrent actuellement. Ne faisant pas partie d’elles, je ne m’exprimerai ici que depuis ma profession.)
Depuis hier soir, je suis en colère. En colère après avoir entendu notre dirigeant actuel parler des enseignants à la télévision. Non pas que je n’aime pas qu’on parle de nous, hein. Je suis même assez sensible à la flatterie, quand on nous explique que nous faisons partie de la “deuxième ligne” – même si cette légère impression de classement m’a un peu fait tiquer – que nous sommes nécessaires à la France et na na ni et na na na.
Et puis il y a eu la date. 11 mai. Date de “réouverture progressive” des écoles, collèges et lycées.
Je suis comme la majorité de mes collègues, je pense. Enseigner en présence de mes élèves me manque terriblement. Le bricolage que nous effectuons devant nos écran me satisfait parfois, mais la plupart du temps, me laisse frustré, insatisfait. Un peu triste aussi. On me traitera de masochiste, mais me retaper une heure et demie de RER et traverser le parking délabré pour aller bosser m’apparaît comme une perspective réjouissante.
Mais pas comme ça.
Oui je fais la fine bouche. Oui, je tergiverse. Mais dans un contexte de pandémie, je me dis qu’on a peut-être le droit de tergiverser. Et ça me ramène au discours présidentiel du lundi 13 avril : je déteste les effets d’annonce, en particulier vague. Dans mon boulot, je les fuis. “Vous allez voir, demain, on va faire une super activité en salle informatique, et préparer une grande exposition avec des affiches, de l’audio, de la vidéo !” Le lendemain, la salle informatique est prise par un autre collègue, et tu te retrouves à réviser le plus-que-parfait. Je n’ai pas envie que ça arrive. Le retour à l’école pose une infinité de question, certes triviales, mais essentielles : combien d’élèves, quels niveaux, à quelle fréquence, comment, en fonction des bâtiments, garantir l’égalité d’un bahut à l’autre ? Serons-nous accompagnons ou aurons-nous le droit, comme à l’accoutumée à l’antienne : “On vous fait confiance, vous savez faire” ?
On me dira que ce sont des craintes qu’ont les enseignants à chaque changement dans leur métier. Certes. Cela ne les rend pas moins légitimes. En particulier quand il est littéralement question de vie ou de mort. Depuis douze ans que j’enseigne, j’ai pu constater les manques de moyens permanent dans l’Éducation Nationale. Comment réussir à croire que l’infinité de facteurs à prendre en compte pour un retour progressif en classe, alors que la pandémie n’est pas terminée sera traitée, alors qu’il pleut depuis dix ans dans le CDI ?
“On ne va pas fermer les écoles indéfiniment.” me répliquera-t-on fort justement. Certes non. Mais ce lieu dans lequel des centaines, parfois des milliers de corps transitent en permanence, se touchent, parce qu’ils sont des enfants, et qu’il n’y a rien de plus normal, avant de repartir dans leurs familles, chez leurs proches doit-il être l’un des premiers à rouvrir, quand on interdira encore l’exploitation des restaurants et des salles de spectacle ?
Peut-être y a-t-il d’excellentes raisons à cette réouverture, peut-être a-t-elle été brillamment pensée en amont et sera-t-elle affinée durant le mois à venir qui verra, je l’appelle de tous mes vœux, une baisse drastique du nombre de malades. Mais le problème est tellement complexe que j’aurais voulu, avant cette annonce vague, devant tout le monde, qu’on s’adresse d’abord aux professionnels de l’éducation. Précisément. Comme j’aurais aimé qu’on s’adresse d’abord aux soignants durant l’épidémie. Aux commerçants. Oui ça aurait moins claqué. Oui ça aurait été plus laborieux. Mais, comment rappeler sans me répéter qu’on est en plein dans une pandémie, bon sang ?
Un vieux démon cynique me souffle que tout cela n’est qu’effet de manches. Donner un objectif aux adultes, pour qui le confinement avec des enfants peut devenir insupportable. Donner des gages à l’ogre de l’économie, que les employés vont enfin renvoyer leurs chiards à l’école et revenir bosser. Je lui demande de se taire. Mais sa voix est vachement profonde, genre Morgan Freeman.
Je suis en colère, et je fais le même reproche que je fais, très souvent, à mes élèves : tout ça manque de rigueur.
Depuis trois jours, je réponds en flux continu à des messages
d’élèves concernant leur orientation : j’en déduis que les lycées
doivent commencer à communiquer au sujet des inscriptions de l’année
prochaine, inscriptions que le confinement va rendre super chouquette je
le sens.
Si la situation n’était pas su grave, je sourirai
devant l’ironie de la chose : nous passons l’année de troisième à
préparer nos élèves le mieux possibles, les CPE et les professeurs
principaux sont toute l’année sur le pont. Des visites d’établissements,
des mini-stages, des discussions à n’en plus finir sur leurs envies,
leurs ambitions, des objectifs qu’on leur fixe. Histoire de rendre ce
moment souvent angoissant le plus serein possible.
Et il
suffit d’un organisme microscopique pour foutre ça en l’air. Même si
nous sommes toujours joignables, concrètement, les mômes se retrouvent
seuls face à leur fiche de vœux. Je me disais que, peut-être, les élèves
en faisaient trop en troisième. Qu’ils ramenaient souvent le sujet à
leur orientation histoire de gagner du temps de cours (on les connaît,
les stratagèmes pour retarder le moment de se mettre au boulot).
Cette
année démontre que non. Que pour beaucoup d’entre eux, il faut user
cette appréhension, comme tant d’autres, au quotidien.
C’est
ce dont ce confinement nous a privé. Le quotidien. Nous tentons de toute
notre énergie de projeter nos conseils, notre assurance. Mais, comme le
dit invariablement M., quand il entraîne les élèves au théâtre : “ça
manque de corps”.
Nombreux dans notre hiérarchie observent cette
période, pour estimer à quel point il est possible de distendre la
présence entre les personnels de l’éducation et les élèves. Qu’ils en
soient avertis : cela n’est pas possible.
La question revient, régulière, durant les cours. Il y a mille façons de refuser. Le droit à l’image, l’argument que 28 caméras activés simultanément risqueraient de faire fondre les serveurs du CNED, leur utilisation quasi permanente de chat vidéo.
“On n’a pas besoin de se voir, tant que nos micros et le partage d’écran fonctionne, tout va bien. – Mais si ! Mais si on a besoin !”
Laurène intervient rarement, et encore moins sans demander la parole. Cette fois-ci, elle a interrompu cette fin de cours.
“En vrai c’est horrible monsieur, j’ai l’impression que j’oublie les visages. On se parle juste et je sais même plus qui est qui. – Moi pareil. – Mais moi grave, je me rappelle juste que vous avez des lunettes et plus de cheveux. – Vous n’en faites pas un peu trop, là, les troisième ? – On vous jure monsieur. Juste quelques secondes. Juste un tout petit peu.”
Du coup à chaque fin de cours, l’un d’entre eux active sa caméra, dix secondes, et fait au revoir.
“Genre c’est le luxe de se voir, maintenant. La vie c’est trop bizarre.”
Quand nous avons quitté le collège, j’ai préparé un grand parcours de travail via une application de l’ENT départemental que j’ai conçu à la manière d’un grand jeu d’aventure. Chaque étape suivante se déverrouille une fois une activité faite, activités nécessitant de se plonger assez profondément dans la lecture de “Boule de Suif”.
J’ai demandé aux mômes d’y progresser à leur rythme, et de me prévenir quand ils en verraient le bout. Je commence à recevoir des messages m’indiquant que certains ont terminé le parcours.
Et puis un petit mot de Tybalt, le leader de la quatrième Avaltout.
“En vrai monsieur, on a triché, hein.” (Tybalt a encore à cultiver sa provocation). “On a fait un groupe WhatsApp et on s’est échangé des astuces et des trucs pour avancer plus vite.”
Je rigole et repense à ce que m’a dit C. en rigolant l’autre jour : “En fait tu crées des jeux vidéo maintenant.”
Et, corollaire, on cherche des soluces sur internet.
Pas facile de rester à l’écart de l’actualité, en particulier quand on s’approche doucement d’un mois passé dans 35 mètres carrés. Et donc des rumeurs. Comme celles qui circulent au sujet de la date de la reprise des cours, dont on a l’impression qu’elles sont rédigées par des lamantins (hashtag lesvraissavent).
Parmi celles-ci, l’idée que l’éducation ne redeviendrait incarnée qu’à la rentrée de septembre.
J’ai beaucoup de mal à y croire.
Est-ce que ça voudrait dire que ces six années à Ylisse se seraient déjà conclues ? Que, en grand affamé de nostalgie, j’aurais déjà vécu mes derniers jours, vu une dernière fois les élèves quand dix troisièmes Glee sont venus me voir pour me demander avec un peu d’affolement comment on allait faire pour les oraux blancs d’Histoire des Arts ?
Est-ce que la fin a déjà eu lieu ?
Ce ne sont que des pensées paresseuses. Mais elles subsistent, jour après jour.
Depuis le début des vacances, je fais du tutorat à Billie.
J’ai du mal avec Billie. Elle sèche, est désagréable, interrompt tout le temps tout le monde, et passe son temps à crier qu’elle n’aime pas le français.
Au début du confinement, elle s’est inscrite, parmi les premiers, au serveur de discussion que j’ai ouvert. Elle a mis un cœur à la fin de son prénom et six “i” à Billiiiiiie.
Et elle n’a pas raté un seul cours à distance. A rendu toutes les activités que j’ai proposées. Elle pose des questions à la fin de chaque cours, et demande des explications sur le participe passé dans des messages qu’elle écrit intégralement dans l’intitulé du mail, jamais dans le corps.
“Monsieur”, m’écrit-elle après une session où elle est parvenue à presque repérer le COD dans chaque phrase, c’est trop tard pour réussir et avoir un lycée ? – La situation est très particulière, je ne peux pas vous répondre. – En vrai là j’ai l’impression tout se casse, alors j’essaye de bien faire.”
Je résiste à l’envie conne de lui dire qu’elle aurait dû essayer avant. Nous écouter.
Et puis je lui propose un nouvel exercice. On commence bientôt la phrase complexe.