J’ai tendance à être beaucoup moins carré dans mes activités quand j’étudie Antigone. C’est sans doute un tort, sans doute une erreur que je fais quand j’aime énormément une œuvre écrite. J’ai tendance à penser que les mots suffisent.
Et parfois oui, ça fonctionne.
Je n’ai rien d’autre qu’un bête tableau à remplir et le dialogue entre Ismène et Antigone, pour cette séance avec les troisièmes Etourvol, dont la passivité m’inquiète terriblement. Je développe un propos relativement complexe, dans un cours hyper magistral.
Et pourtant ça fonctionne.
Pas parfaitement, pas idéalement. Mais les mômes suivent. Durant une heure, j’oublie de culpabiliser, j’oublie de me dire que c’est sans doute trop descendant, j’oublie de craindre que ce soit trop complexe. Deux gamines d’une mauvaise volonté terrible s’attelleront aux tirades des deux sœurs et le cours fonctionnera.
Ce week-end, ma prof de théâtre est revenue sur l’une de ses phrases fétiches : “les mots seront toujours plus grands que nous.”
Aujourd’hui, ce sont les mots qui ont fait cours. Pas moi.
Cette phrase a gagné en popularité depuis deux ou trois ans. Quand le vocabulaire résiste un peu aux élèves, quand la syntaxe est alambiquée, c’est devenu un talisman. C’est trop français.
Et comme toutes les phrases qui se martèlent dans la classe, je tente de prendre un peu de temps pour les creuser. Je reprends donc Ashe de volée, qui vient juste de balancer ce verdict devant le monologue de Rodrigue. (que la classe refuse d’appeler autrement que Rodriguez, par loyauté envers le prof d’espagnol)
“Qu’est-ce que vous voulez dire, quand vous dites ça ? – Ben, c’est du beau français. Comme tout le monde parle pas. – Mais justement. C’est une langue qui appartient à tout le monde. Le cours sert à ça, à pouvoir utiliser cette langue, qui est à nous. – Moi c’est pas ma langue, je suis algérien, monsieur !“
J’évite de me lancer dans la question des papiers d’identité, qui, à Ylisse, peut souvent se révéler délicate.
“Ah. Donc vous parlez et écrivez l’arabe ? – Euh… Non. C’est mes parents surtout. Moi je le parle vite fait… – Désolé, j’ai un peu de mal à comprendre. Vous maîtrisez le français mieux que l’arabe, non ? – Oui, mais vite fait quoi… Je connais pas tous vos, mots, là, en français. – Mais alors, du coup, c’est quoi, votre langue ?”
Il me regarde, ainsi que la moitié des quatrièmes Avaltout qui suivent le cours, les autres étant plus occupés à dissimuler leurs pailles de Caprisun (on vous voit, les élèves), ou à tenter de sortir discrètement leurs portables de leurs poches (on vous voit aussi).
“Vous êtes comme mon grand-père, au bled ! Il dit que je suis français, alors que moi, je lui dis que je suis algérien ! Et il dit que je suis pas algérien ! C’est énervant ! – Mais piiiire, enchaîne Dorothea. Ma mère elle me dit ça aussi, que mon pays c’est la France. Mais quand je suis née, personne parlait français à la maison ! Et après, on nous dit qu’on n’est pas ci ou pas ça, ça m’énerve !”
Il sera difficile de revenir sur l’activité que j’avais prévue après ça. Mais je ne baisse pas les bras. Les mots de Corneille aideront peut-être ces mômes à bâtir un peu plus leur identité… Celle qui ne va pas toujours de soi.
Comme en course à pieds, c’est, dans l’enseignement, ce qui m’épuise le plus. L’amplitude dans la perception du monde qu’on les élèves.
Cet après-midi, en quatrième Avaltout, je me rends compte, avec joie, que la plupart des élèves ont saisi le concept d’ironie, dans le dialogue entre le Comte et Don Diègue, dans le Cid. Et puis, Dorothea lève la main :
“Monsieur, Le Cid ça a été écrit quand ? – Je vous l’ai dit. Quelqu’un se souvient ? – En 1637 non ? – Ouaaah ! Genre c’était au XXe siècle. – Euh non. Au XVIIe. – Mais je comprends pas ! C’était combien de temps. – Quatre-cents ans à peu près. – Mais c’est impossible ! Le monde il existe que depuis 2020 jours !”
Et c’est ainsi tous les jours. Nous passons notre temps à naviguer des terminaisons du participe passé à l’apprentissage de la lecture de l’heure, de rédaction de textes argumentatifs à l’explication de l’emploi d’une table des matières.
Je n’ai pas la naïveté de croire que les connaissances des élèves se construisent de manière logique. Toutefois, lorsque je me retrouve à expliquer que Corneille n’était pas vraiment un oiseau, la tête me tourne.
Il serait facile de taxer ces mômes d’imbécillité. Il n’en n’est rien. Il leur manque, pour des raisons que je ne parviens pas à m’expliquer, des pans entiers de réalité qui nous semble, à nous enseignants, aller de soi.
Et de me demander quelle pertinence a mon explication de texte de Victor Hugo face à ces mômes, souvent avides d’apprendre, mais dont les piliers sont tellement instables.
Je ressors toujours de mes séances en troisième Etourvol épuisé. Ils ne sont ni désagréables, ni bordéliques, ni irrespectueux.
Ils sont inertes. Dans l’ensemble des cours. Rien ne semble les motiver, de quelque façon que ce soit. Cours magistraux, travaux de groupe, projets, évaluations, bouquins, films, BD… tout s’enfonce dans une molle indifférence.
Et au milieu de tout ça, il y a Olivia.
Olivia était déjà là l’année dernière, elle se coltine donc une année de redoublement avec Monsieur Samovar. Je me suis efforcé à changer en grande partie mon cours pour qu’elle n’ait pas à décéder d’ennui pour ce second passage, mais certains passage sont des incontournables.
Comme ce passage d’Antigone.
“Du coup, quelqu’un a-t-il une idée ce que veut dire Antigone quand elle propose cette phrase : “C’est beau, un jardin qui ne pense pas encore aux hommes ?” Parce que personnellement, j’ai bien quelques interprétations, mais rien qui ne m’a jamais convaincu.”
C’est la vérité. Cette phrase reste pour moi un mystère. Et elle a toutes les chances de le rester aujourd’hui. Le silence gêné qui s’étend me laisse aller aux clichés : Bernadetta va finir par lever la main et proposera la classique interprétation d’une recherche de tranquillité et…
“Le jardin, c’est elle. – Pardon ?”
Je cherche d’où vient la voix. Olivia a relevé la tête et a déployé sa carcasse de lycéenne – elle devrait être en seconde, c’est la première fois que j’en prends vraiment conscience – et nous fixe, consciente de l’effet qu’elle produit sur ses camarades et son prof. Il est rarissime qu’elle participe.
“Ben quand elle est partie enterrer son frère, il y a eu un moment où elle était tranquille. Elle n’était pas obligée d’être elle. Elle pouvait juste être une fille, qui doit pas s’occuper des hommes. – Parce que c’est ça le rôle des filles ? – Dans ce roman oui. Elle termine des trucs commencé par des hommes. Moi je pense qu’elle aurait été beaucoup plus belle, si elle avait pas eut tout ça à faire. Du coup c’est ça, le truc du jardin.”
Je secoue légèrement la tête. J’ignore si je viens d’assister à un éveil brutal ou une seule et unique fusée, qui a embrasé le ciel.
“Olivia, qu’est-ce que vous faite depuis le début de l’année. – Bah j’attendais ce moment-là monsieur.”
On vivrait dans un monde parfait, ce serait terriblement beau, d’attendre un an, qu’Antigone revienne à la maison.
Même si je déteste Nate Fisher à peu près autant que mon Ministre actuel, je le trouve terriblement émouvant lorsque, à la fin de Six Feet Under, il souffle à sa sœur Claire, qu’elle ne peut pas prendre en photo le moment qu’elle a sous les yeux. Que le moment est déjà passé.
J’ai reçu aujourd’hui la confirmation que je pourrai partir enseigner en Bretagne, l’année prochaine.
On m’a demandé si j’étais heureux. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je crois que la réponse la plus honnête serait “pas encore”. Le temps du bonheur viendra.
Pour le moment, c’est comme un livre, dont les mots seraient attirés au centre, se concentreraient au point de devenir illisibles, même si toute l’histoire est là. L’histoire de ce CAPES, passé n’importe comment, sur un coup de tête, en candidat libre. L’histoire de ce départ dans la Sarthe, puis en région parisienne. L’histoire de cette attente devenue foyer, de ces collèges, de mes doutes à un jour devenir un enseignant potable. L’histoire d’élèves, d’adultes, l’histoire d’amis. L’histoire de musique, et de mots.
Pour le moment, c’est voir ces instants qui tournoient les uns contre les autres. J’ai fait un choix, vraiment, et il a été accepté.
J’avais perdu l’habitude.
Que seront ces instants qui, pendant quatre mois encore, vont continuer à être ma vie ? Est-ce que lorsque j’y repenserai, dans cinq, six, sept ans, il s’agira d’une parenthèse, d’un moment fondateur, ou juste du fil ininterrompu des accidents que j’appelle ma vie ?
Aujourd’hui, je déverse toute la nostalgie dont je suis capable sur la lumière de la ville ou j’habite et les murs des cités où j’enseigne.
Parce que, quoi qu’il arrive, le fil continue à se dérouler.
Ce matin B., qui est coordonnateur de l’équipe de français, est venu me voir pour me demander quels niveaux je souhaiterais avoir l’année prochaine. J’ai répondu un truc à côté. Je suis dans l’impossibilité de me projeter à l’année prochaine. Trop de choses à gérer dans l’immédiat. Les conseils de classe, les élèves dont je suis prof principal que je dois aller voir tout de suite, suite à une énième bagarre.
Les résultats de demande de mutation arrivent demain. Quelle que soit la réponse, il faudra que je prenne un moment pour m’ajuster à la suite de la route que je parcourrai dans l’Éducation Nationale.
Les bulletins de fin de trimestre sont encore une fois à rédiger dans l’urgence. Le brevet blanc à venir, bientôt.
Les parents de trois ou quatre élèves à recevoir…
Le temps, qui part dans tous les sens… On ne cesse, à Ylisse, de gérer l’urgence. Courir à toute vitesse, avec dans les mains, tant de choses fragiles.
Peut-être cet élève qui passe son temps à enquiquiner les autres est-il haut potentiel, et souffre-t-il d’une intelligence trop grande pour son âge ; ou peut-être a-t-il juste besoin d’être remarqué.
Peut-être celle-là, qui est dans l’agressivité permanente, a-t-elle d’énorme problèmes chez elle, sur lesquels il faudrait rapidement se pencher ; ou peut-être est-elle mal lunée, et l’année prochaine vous dira qu’elle était en colère, sans savoir pourquoi, et que ses parents l’ont doucement apaisée.
Peut-être celui-ci est-il dans une stratégie d’évitement qui signale une phobie scolaire ; ou juste t’a-t-il dans le pif.
Peut-être est-ce une pathologie ou une passade, un handicap ou une envie de parler, un besoin ou une envie.
Plus j’avance dans le métier, plus les méandres du cerveau, notamment adolescent, sont explorés. Et, je me l’avoue parfois, je préférerais peut-être qu’il soit possible de se dire uniquement que les collégiens sont des êtres capricieux. Ou que chacun est unique et qu’un obstacle précis l’empêche de déployer pleinement ses ailes.
Mais la vérité est tellement plus complexe. Et pénible.
En tant qu’adulte du monde de l’éducation : ne jamais tomber dans les simplifications, qui peuvent blesser terriblement, ou dans la complaisance, qui peut les détruire. Sans formation, sans autres connaissances que celles glanées ici et là, souvent au détour d’une erreur ou d’un reproche, apprendre à rester vigilant aux signaux que nous envoient les ados, et les hiérarchiser, anecdotiques ou inquiétants.
Avoir des dizaines de mômes en responsabilité au fil du temps nécessiterait d’avoir une fine formation sur les comportements humains. Mais, évidemment, il n’y a pas le temps. L’argent. Les moyens. Alors on fait comme on peut.
Et parfois on touche juste. On parle à un élève et on débloque quelque chose qui le faisait suffoquer depuis des années. Et d’autre fois, plus souvent hélas, on blesse.
Rédaction des bulletins du deuxième trimestre ; et systématiquement la même impression : celle que tout est joué.
Il y a toujours ce moment, que ce soit avec mes classes, quand je lis un bouquin ou que je joue à un jeu vidéo, où je sens que les choses sont devenues inéluctables. Je sais que je vais battre ce boss de fin de niveau, j’ai compris sa façon d’attaquer et je suis assez puissant ; ce bouquin est réussi, il n’y a plus rien qui puisse déconner.
C’est la même chose pour les classes. La quatrième Dracaufeu est sauvée, ou presque. Cette classe de bric et de broc, foutraque en diable, composée de gamins aux niveaux scolaires très faibles, avec trois élèves à profil ULIS et deux UPE2A (non francophones, donc), s’est vraiment mise dans une posture de travail. Les stratégies permanentes d’évitement ont cessé. Ils ont accepté qu’ils viennent pour apprendre des trucs, que ça peut bien se passer. Et, désormais, nous nous retrouvons avec bonheur ; à chaque cours.
Miroir inversé, je sais que ce ne sera pas le cas pour les quatrièmes Avaltout. Lors de ma dernière intervention face à eux (suite au fait que deux d’entre eux se sont castagnés en plein cours d’espagnol, et que le reste de la classe s’est changée en une arène romaine), je me suis heurté à un déni total : ils n’ont rien à se reprocher, les adultes sont là uniquement pour leur faire du mal. Rien n’y fait. Et les efforts consentis par leurs CPE et enseignants passent à la trappe. Rien ou presque ne bouge depuis le début de l’année.
Sauf peut-être Lelio, qui a cessé de manger les murs et remet désormais soigneusement son cahier à jour. Ou Lysandra, qui ose désormais parler aux adultes, et règle doucement des traumatismes vécus depuis l’école primaire. C’est certes énorme. Mais tout de même. Toute de même, impression de gâchis. Pourquoi la rencontre ne s’est-elle pas faite, quand ces gamins sont tout aussi futés, éveillés et intelligents que leurs comparses, que je verrai une heure plus tard.
Après onze ans, c’est encore une souffrance que je ne parviens pas à panser : l’arbitraire.