Vendredi 28 février

Du fait de tout un tas de soucis dans les transports en commun (sérieux, ce 28 février sera à marquer d’une pierre blanche, entre un incendie, une panne informatique générale et une vache accordéoniste sur les voies), nous nous retrouvons, T. et moi, à remonter une immense zone industrielle, jusqu’à un arrêt de bus providentiel. Nos voix s’égrènent le long du bitume. Notre semaine, nos envies, nos projets.

J’ai vécu tant de choses ce vendredi. Mais je crois que, de temps à autres, il est essentiel de savoir les laisser s’éparpiller le long d’étranges trajets vers Paris.

Jeudi 27 février

Les 4èmes Avaltout ont un problème de concentration.

Cette phrase est devenue un cliché depuis 1954, elle n’en n’est pas moins vraie. Je pense que tous les collégiens ont des problèmes de concentration : à de très rares exception près, l’école n’est pas au centre de leurs préoccupations, et nombreuses sont les raisons de ne pas être totalement présents à ce qu’ils font.

Mais, dans cette classe, les variation de l’attention atteignent une amplitude à en faire pâlir d’envie des températures sur Mercure.

“Mais monsieur, pourquoi vous nous grondez, avec vous on s’in-té-resse !”

C’est leur défense, invariable. Alors oui, ils s’intéressent. Au point de poser des questions en pleine dictée sur un point de cours abordé il y a deux mois (”Mais Mathilde Loisel, elle aurait pas pu juste dire la vérité dans “La Parure” ?”), de se lever pour aller écrire un mot au tableau (”Vous avez vu monsieur, hier je me suis entraînée, et je sais écrire “nauséabond” ! C’est pas facile pourtant !”) ou juste ouvrir leur manuel à une page au hasard pour commencer à la déchiffrer. (”Monsieeeeur c’est qui Baudelaire ?”)

Je me fais parfois la sensation d’être prof d’archerie, et d’avoir des élèves qui tirent des flèches dans tous les sens, en notamment dans le genou du voisin (”Maaaais tais-toooooi, j’essaye de travailler !”)

Et c’est ce qui rend cette classe aussi complexe. Expliquer le besoin de savoir concentrer son attention, les bienfaits de la rigueur est extrêmement subtil, complexe. Et surtout nécessite, justement, de la concentration. Alors il faut y aller à tous petits pas. Quelques exercices simples de mémoire, une lecture à haute voix pour les détendre, des consignes extrêmement précises pour ne pas laisser de place à un fatras de questions.

“Mais ils sont en fin de quatrième, bon sang !”

Toujours cette petite voix, qui me dit que c’est alarmant, que c’est foutu, que c’est grave.

Mais, à part avancer à petits pas, j’ignore que faire.

Mercredi 26 février

Un truc que je réussis assez bien, c’est invoquer des fantômes.

Je le fais régulièrement, quand nous allons passer du temps en compagnie d’un auteur : Molière, Kressman Taylor, Agatha Christie, Maupassant, Sand ou Montesquieu… Donner du contexte aux élèves. Leur parler de la femme ou de l’homme, de son époque et de sa vie.

Pendant longtemps, j’ai tenté de faire faire des recherches aux élèves. Compliqué. Compliqué parce que se repérer au début du XXe siècle ou en plein XIXe, quand on ne le connaît pas, c’est compliqué. Ce qu’il fait qu’ils ne comprenaient pas qui avait écrit ces textes, et, par voie de conséquence, pourquoi on s’y intéressait.

Finalement, il faut les incarner.

La première heure de pas mal de mes chapitres est donc un curieux mélange entre un cours magistral, une conférence, un sketch et un seul en scène où je raconte, à gros traits, la dispute de Molière et de son papa (”Il ne lui a jamais pardonné, monsieur ?”), la mystérieuse disparition d’Agatha Christie, ou les mensonges de Montesquieu.
Créer des archétypes.

Ils ne seront pas toujours subtils. Bien sûr que Molière n’était pas le pote-employé de Louis XIV. Que la vérité derrière la disparition de Dame Christie est sans doute bien triviale, que Kressman Taylor n’était peut-être pas aussi déterminée que je la décris. Ils l’apprendront plus tard, quand ils seront entrés dans la lecture, dans le cours.

Mais au début, il faut donner des visages.

Mardi 25 février

J’aime à croire que tout le monde à quelque chose qui lui donne de la force. Une personne, une parole, une chanson.

Moi, c’est un mouvement.

A la fin de l’anime “Utena, la fillette révolutionnaire”, l’héroïne éponyme est à terre. Vaincue. Elle a perdu, il n’y a aucun doute, aucun refuge. Et, malgré cela, elle se relève. Au mépris de toute logique, de tout possible. Le poing cogne contre la pierre blanche, on devine que c’est très douloureux, et malgré tout elle le fait.

Quand je n’y arrive plus, vraiment plus, j’invoque cette image.

Et aujourd’hui je l’invoque, encore, et encore, et encore.

Aujourd’hui commence une journée de récompenses. Je rencontre A. A. est une ancienne élève, de la première classe que j’ai eue en arrivant à Ylisse. Elle est désormais stagiaire en Arts Plastiques et son sourire rayonnant, sa voix et son air sérieux illuminent désormais la salle des profs. A. a réussi malgré tout un tas d’embûches et c’est normal. Elle a beaucoup donné pour arriver là.

Aujourd’hui, je rends leurs devoirs communs aux quatrièmes Dracaufeu : les notes sont bonnes. Mieux que bonnes, solides. Ils ont réussit là où ils avaient révisé. Ils ont échoué là où je leur avais signalé que leurs révisions étaient bancales. C’est cohérent.

Et puis à midi j’apprends, un peu comme ça, un peu par hasard, qu’un conseil de discipline est annulé. Ce conseil de discipline, c’était celui d’un môme qui m’avait hurlé dessus comme un streamer grincheux sur une déconnexion intempestive de League of Legends. Depuis un mois, on annonçait que ce conseil de discipline aurait lieu. J’avais été mis au courant, l’élève aussi, sa famille également. Et puis, finalement, non. Trop tard. On ne va pas risquer son orientation. En plus les procédures ont pris trop de temps, donc on laisse tomber.

Je m’assois. Et ça m’atteint.

Ça ne m’atteint pas parce qu’il ne sera pas puni ; ça ne m’atteint pas parce que je voulais qu’il dégage ou parce que, quand je le croise dans les couloirs, il est mort de rire.

Ça m’atteint parce que ça n’est pas cohérent. Un acte grave est arrivé, on ne hurle pas sur un adulte, un enseignant, qui, de plus, vous a juste dit d’arrêter de poursuivre une camarade. Et si on le fait, alors c’est grave, et on est pris en charge par l’instance qui s’occupe des cas graves. Point. Ce qui arrive après dépend des personnes présentes, mais ce qui importe, c’est qu’il y a un cadre. Logique. Quand on a quatorze ans, c’est important. Les sanctions ne s’évaporent pas magiquement, dans la vie.

Je sais que c’est utopique. Mais j’ai le vertige. Cette envie de stabilité, d’équilibre, j’ai, tout le reste de la journée, la sensation qu’elle n’existe que dans ma tête. En fait, il n’y a que quelques collègues et moi qui y croient. En vérité, une décision peut être effacée, comme ça. Est-ce pour ce système-là que je me bats, que l’on m’enjoint de me comporter en fonctionnaire “éthique et responsable” ? 

Tandis que je me faisais hurler dessus, il y a un mois, ma seule pensée était “reste intègre, reste droit, montre-lui qu’il y a une réponse rationnelle à cet acte.”

Et en fait, il n’y en n’a pas.

Je fais le reste de mes cours en pilote automatique. Je fais le clown devant les quatrièmes pour leur présenter le théâtre. Ils rigolent en entendantt le nom de “Monsieur Frère du Roi.”

Dernière heure. J’accueille les troisièmes Glee. Arès et Benvolio n’entrent pas tout de suite. Ils attendent devant la porte, chose, qui n’arrive absolument jamais, depuis trois ans que je suis leur prof.

“Monsieur, ça va ?
– Oui.
– Vous êtes sûr ?”

C’est aussi une récompense, de voir cette intelligence, cette empathie et cette discrétion dans leurs regards. J’aimerais leur sourire pour les en remercier. Je ne le fais pas.

Sinon, je me mettrais à chialer.

Mentalement, il ne me reste plus qu’à taper, taper, taper encore sur la pierre blanche. C’est pas grave, c’est juste un moment de moins bien. C’est pas si grave, tu vas te relever.

Tape, tape, tape, tape.

Lundi 24 février

J’ai passé énormément de temps sur ces copies, pendant les vacances. Une courte rédaction d’à peine une page par les quatrièmes Avaltout.

Habituellement, je ne corrige pas l’intégralité des erreurs. Je cible. En précisant qu’il reste des choses à revoir, mais que cette fois-ci, on voyait surtout la conjugaison, l’accord du participe, ou de la subordonnée.

Cette fois-ci, j’ai tout souligné. Dans des codes couleurs différents, en fonction des problèmes repérés. J’ai tout expliqué.

Comme à l’habitude, ils saisissent leur copie, jette un œil sur la note, échangent une blague avec leurs potes et la glissent, déjà en accordéon, dans…

“Attendez, attendez, attendez.”

Ils lèvent un regard surpris vers moi.

“On va essayer quelque chose de différent, aujourd’hui. On va tenter de corriger vos devoirs.”

Chorus de protestations. Je croise les bras, attends que ça passe.

“On a une heure. Vous avez des dictionnaires, vous pouvez travailler seul ou à deux, je vous ai tout expliqué dans vos copies. Je voudrais que vous ayiez une rédaction impeccable.
– Bah c’est pas possible ! brame Fitir en tapant sur sa table.
– Essayez. De toutes façons c’est évalué.”

Oui, bon, celle-là était un peu lâche, mais fait gagner du temps. En grognant, tous retournent à leur copie mutilée de mes incisions violettes, vertes, rouges et noires. Et ils commencent, toujours bougonnant, un travail de reconstruction.

“Monsieur, m.d c’est quoi, déjà ?
– Mal dit. Il y a un souci dans la syntaxe.
– Ah oui. Et du coup, c’est pas l’orthographe que je dois corriger.
– Voilà.”

Tout doucement, quelque chose commence à émerger sous les traits. Je passe dans les rangs, interdit que l’on commence à recopier tant que je n’ai pas validé l’intégralité du texte. Ou certains de mes lieutenants, des élèves, pas forcément les plus performants, mais quelques-uns, qui parviennent à concentrer leur attention sur des détails précis.

J’insiste à nouveau, pour des vétilles. Souligner. Non. La règle. Ils sont à nouveau tous petits, et pourtant, je me dis que quelque chose est peut-être en train de se jouer.

L’heure se termine et à quelques exceptions que je traiterai plus tard, tous, même les plus rétifs, ont devant eux un texte propre, écrit au cordeau.

“En vrai ça rend super bien, souffle Ferdinand en déployant son mètre quatre-vingt, courbé depuis trop longtemps.
– J’avoue, vous l’abîmez pas en la corrigeant, monsieur, hein ? Je suis trop fière ! complète Emeralda.”

J’évite d’épiloguer sur ce qu’il vient de se passer. Je le ferai en leur rendant ces copies. Mais me dis que, peut-être, en rendant ces A4 quadrillés un peu plus précieux, on arrivera à cultiver un peu d’attention.

Samedi 22 février

C’est un paradoxe que je ne m’explique pas. On ne cesse de se désespérer quant à cette génération “accroc aux écrans.” Et certains suggèrent perfidement que l’accès au savoir pourrait grandement se dispenser de l’école, les connaissances étant à une recherche internet de distance.

Et pourtant, les élèves ne voient pas. De moins en moins, ils ont des représentations mentales de ce qui est évoqué dans les textes.

Je me plains souvent de ne pas disposer d’une salle attitrée. Moins pour pouvoir laisser tout mon bazar sur place que de pouvoir afficher. Pouvoir montrer des images. Bon gré mal gré, j’utilise le vidéoprojecteur. Pour reconstruire Paris au XIXe siècle, la campagne anglaise, des paysages dévastés, des manifestations importantes, des époques couvertes de poussière.

Et à chaque fois, les mêmes phrases : “Ah mais c’était comme ça, dans le temps?” “Je comprenais pas pourquoi on nous parlait de ça.” “Ah, je vois, maintenant !”

Ce n’est pas une méthode miracle. Mais dans la grande majorité des cas, les mômes qui ne saisissaient rien aux univers évoqués dans les textes retrouvent pied. L’histoire se déroule dans un décor auquel ils ont désormais accès. Et c’est quelque chose auquel je m’emploie systématiquement.

Parce que les images, c’est comme tout : il faut les apprivoiser.

Vendredi 21 février

Toute ma scolarité, j’ai retrouvé ce critère sur mes rédactions : “originalité”.

“C’est ce qui sépare les bonnes copies des copies vraiment intéressantes.”

“C’est ma liberté de prof de donner un bonus à ce que j’ai vraiment aimé.”

“C’est pour ceux qui sont vraiment bons en français.”

En 2020, devant des enseignants formés à l’explicitation des consignes et à l’équité avant tout, cette partie de la note ferait sourire ou pousser des cris d’orfraie. Comment a-t-on pu être aussi subjectif ? Comment a-t-on pu être si peu rigoureux dans la notation ?

Lors des réunions entre collègues, il arrive souvent – en particulier à la fin de l’année – que les visions s’affrontent : les dinosaures contre les jeunots. Ceux qui s’offusquent de la ringardise de certaines méthodes, ceux qui se gaussent de l’inexpérience.

“On est toujours le ringard de quelqu’un”, me soufflait Monsieur Vivi il y a quelques mois, quand une collègue aux méthodes particulièrement innovantes a été regardée avec un peu de condescendance par une nouvelle arrivante, qui lui a expliqué comment construire une séquence par compétences à partir de l’évaluation finale.

Et je ne peux m’empêcher, maintenant que je suis un vieux con, d’observer la mutation permanente et frénétique des critères d’évaluation, des idées défendues, des “invariants” que l’on nous demande de mettre en place, parce que, cette année, il a été décrété que les élèves qui ne comprendront pas parfaitement des consignes en sixième seront condamnés à échouer, ou qu’il est impératif que tous maîtrisent la chronologie, car tout dépend de cela.

J’ignore où s’arrête la bonne foi et où commencent les postures de ceux qui nous dirigent, dans ce maelstrom de priorités, de critères toujours renouvelés.

Et de me demander ce que les élèves peuvent bien piper à tout cela.

Jeudi 20 février

Lundi prochain, les troisièmes auront une interrogation, sur l’intégralité de La ferme des animaux, qu’ils sont censés avoir lu pendant les vacances. Et comme à chaque fois, les protestations iront bon train. C’était trop long, le lien donné sur Pronote ne fonctionnait pas, enfin si il fonctionnait et après il fonctionnait plus, j’ai rien compris, j’ai pas eu le temps…

C’est l’un de mes défauts les plus importants, dans le boulot. Je ne parviens pas à mettre un curseur précis sur les moments où il est nécessaire d’individualiser, de tenir compte des profils de chacun, et ceux où il faut que tout le monde se retrouve devant la même épreuve, parce que la société imposera ces moments.

Depuis deux jours, donc, je me blinde à me dire que je ne ferai aucune concession, qu’ils ont eu près d’un mois pour lire un texte extrêmement bref, et qu’il faut se responsabiliser. Et pendant ce temps, me tourneront autour les images d’Ali, totalement en opposition par rapport à l’école, qui recommence, petit à petit, à bosser, et qui risque de se buter, d’Orielle, qui a de telles difficultés de compréhension, mais qui devra passer le brevet comme tous les autres camarades, parce que ses parents n’ont pas rempli la demande d’aménagement, de Lucio, élève hyper absentéiste…

Je passe mon temps à essayer de donner à chacun les outils dont il a besoin. Mais est-ce que ces outils permettront à tous de passer les jalons obligés qui les attendent, dans leur vie d’élève ou d’adulte ?

Question éternelle.

Mercredi 19 février

Le temps passe. Une douleur à la cheville qui se réveille de temps à autres. Quelques rides, qui burinent ça et là. La fatigue qui met davantage de temps à se dissiper.

Mais le temps sait être clément : ça et là, sur les réseaux sociaux, dans des conversations, ou même par hasard, de vive voix : avoir des nouvelles de ses anciens élèves. Et dans l’ensemble, voir beaucoup de sourires, de confiance.

Apprendre que certains luttent, très fort, pour changer le monde et que d’autres sont extrêmement drôles. Que certains fondent une famille et d’autres des groupes de musique.

Je ne cesse de dire à mes élèves que les frontières de nos mondes s’étendent quand elles rencontrent celles des autres. Et je n’en suis jamais aussi certain que lorsque, du coin du regard, j’aperçois, fugace, les visages de ceux à qui j’ai eu l’honneur d’enseigner.

C’est un réconfort qui nous est propre, à ceux qui transmettent, protègent et prennent soin.

C’est un grand privilège.