Dimanche 19 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Pour ceux qui étaient passés à côté lors de leur diffusion, prenez quelques minutes pour vous pencher sur les émissions de “Tu mourras moins bête”, adaptées des ouvrages du même nom. Des mystères scientifiques expliqués en deux temps trois mouvements… Et la voix de François Morel !

Samedi 18 janvier

“Ce n’est pas un débat, ce n’est pas une négociation.”

Il s’agit d’une de mes phrases fétiches de l’année 2020. Elle m’a été soufflée lors du visionnage d’une vidéo de “La tronche en biais” et une intervention du modérateur. Le genre de non-événements qui déclenche brutalement les rouages de la réflexion.

Il y a quelques années, j’aurais eu du mal à assumer cette parole, moi qui me targue, du haut de ma prétentieux, de toujours attacher de la valeur à ce que disent les élèves et de ne jamais me couper d’eux.

Mais je me suis rendu compte que cette phrase a du pouvoir. Et plus encore, qu’elle rassure. Dans la quatrième Avaltout, classe où faire baisser le volume sonore sous le niveau d’un chantier d’essai pour des réacteurs d’Airbus est une gageure, il s’agit de de l’un des rares outils qui permet de retrouver un minimum de concentration ; à condition, comme absolument toutes les attitudes et les phrases de prof, qu’elle ne soit pas trop souvent employée.

Et surtout toujours à bon escient.

“Ce n’est pas un débat, ce n’est pas une négociation.”

Il existe des moments où vous, les élèves, devrez souscrire à ce que l’on vous dit. Parce que nous sommes des adultes. Que c’est comme ça.

Je l’utilise rarement car les situations où une affirmation est totalement inattaquable et vraie pour vingt-six ados sont finalement assez peu communes. Mais les mômes comprennent. Comprennent que les moments où nous ne sommes ni dans ce débat, ni dans cette négociation, ce sont les moments où ils peuvent faire entièrement confiance à un adulte. Où la parole qui leur est donnée est précieuse, parce qu’irréfutable.

Parfois, couper court à tout échange, ce n’est pas se fermer. C’est rappeler qu’il existe des piliers, sur lesquels on pourra toujours s’appuyer.

Vendredi 17 janvier

Je n’arrive pas à atteindre les troisièmes Etourvol.

C’est un comble, mais cette classe, qui est peut-être l’une
des moins agitées du bahut, me met dans une difficulté monstre, par son
silence. En onze ans, je n’ai jamais rencontré classe aussi passive. J’ai parfois
l’impression que je pourrais me mettre à poil sur le bureau et danser, que leur
inertie resterait aussi puissante. La preuve, je le leur ai dit et je n’ai pas
eu le droit à une seule réaction.

La Troisième Etourvol est une sorte de monolithe de 2001
Odyssée de l’Espace en encore plus immobile.

Et bien entendu, cette passivité s’accompagne d’une absence
de travail absolu. J’ai tenté toutes mes activités à grand succès :
lectures chasses au trésor, jeux théâtraux, débats… Ils ne préparent rien, ne
font rien. Quand, après un mois et demi d’étude sur l’autobiographie, je
demande à quel genre de texte appartient le quinzième extrait du corpus, Dagga
hausse les épaules avec dédain, tandis que je mords violemment la table pour ne
pas crier.

Et puis arrive le jour du procès.

Pas un vrai procès, hein. On met en scène le procès possible
de Susan Calvin, l’héroïne d’Asimov, pour le meurtre du « Robot qui rêvait »,
dans la nouvelle. Une façon de les initier à l’argumentation et de pratiquer un
peu de théâtre.

Comme prévu, personne n’a rien prévu, malgré les fiches de
personnages que j’ai mis un temps fou à préparer. Les avocats ont à peine une
ligne et demie de plaidoirie, le juge ne sait absolument pas sur quoi porte le
procès et les huissiers se balancent des insultes.

En général, à ce moment-là, je sens que ça va être du caca
et je les engueule, annulant le projet et le remplaçant par un questionnaire
bien indigeste des familles.

Pas cette fois. Par lassitude ou intuition, je décrète que
nous allons procéder à une répétition générale pour qu’ils voient comment ça se
déroule.

Et ils voient.

Ils se voient commettre un truc innommable. Ils se regardent
bafouiller, ne pas savoir que dire, que faire. J’ai rarement vu un désastre
pareil, à tel point qu’ils s’en rendent compte.

Surtout Seifer.

Seifer est un môme que j’adore, mais avec lequel je n’arrive
à rien. Je suis son prof depuis l’année dernière. Je sais qu’il est hyper
intelligent. Ses interventions en un an et demi se comptent sur les doigts d’une
main mais elles sont toujours d’une pertinence exceptionnelle. Il a eu 20/100
au brevet blanc, dont 8 points sur 10 à la dictée, ce qui doit être le meilleur
score de tout le collège. Le reste de l’épreuve il a dormi.

Seifer regarde le chaos autour de lui. D’abord en rigolant.
Et puis quelque chose change sur son visage. Qui perd un peu de l’espèce de
morgue satisfaite qui le fige en permanence.

« Mais tu peux pas laisser parler tout le monde comme
ça ! lance-t-il à la juge. Gère la parole ! »

Et le voilà qui lance quelques conseils qui sont autant d’ordres.
Qu’il réprimande l’huissier à sa troisième vanne salace. Lève sa grande
carcasse pour corriger le plan de la salle. Et ses interventions,
habituellement accueillies avec le lourd sarcasme qui enrobe toutes les
interactions entre élèves de cette classe, sont reçues avec docilité, et presque
reconnaissance.

Ils se sont tous vus très très laids. Et sont heureux de se
trouver un peu embellis. Par un môme dont je comprends désormais le vague attachement
que j’éprouve envers lui : il ne supporte pas quand c’est laid.

C’est un vrai pouvoir magique.

Jeudi 16 janvier

Certains succès sont feutrés.

J’avais totalement baissé les bras, pour Myrrh et Maya. Deux gamines mutiques de la quatrième Avaltout. Elles avaient le profil parfait des élèves décrocheuses. De plus en plus absentes, de moins en moins de matériel. Notes toujours plus basses. Des élèves fantômes. Les appels à la maison se succédaient, parents presque toujours absents ou feignant la surprise. “Elle ne vient pas en cours, ma fille ? Je vais lui parler, faut que je lui parle.”

Je suis passé à travers toutes les étapes. En parler avec elles, en parler avec leurs familles. Prévenir la CPE, prévenir la principale. Les retenir en entretien après chaque absence injustifiée. Leur parler de leur futur. Savent-elles déjà ce qu’elles veulent faire après le collège ? Y a-t-il des métiers qui les intéressent ? Savent-elles comment y parvenir ?

Il n’y a eu ni miracle ni épiphanie. Petit à petit, à force de les tirer, centimètre après centimètre, les absences se sont espacées. Le matériel est réapparu. Et les copies ont cessées d’être rendues blanches.
Maya est venue visiter un lycée professionnel, elle aimerait y revenir en mini-stage. 

Pour une fois, enfin deux, les outils dont nous disposons, en REP+, ont fonctionné. Peut-être, juste peut-être, ces deux élèves réussiront-elles, grâce à l’école, à se projeter dans l’avenir. Ce ne sera pas un miracle ni une rédemption. Juste un lent travail d’endurance.

Et peut-être, juste peut-être, un très beau succès des adultes.

Mercredi 15 janvier

La mobilisation contre la réforme des retraites a eu cet amusant effet secondaire qu’elle a fait ressortir un tombereau de clichés sur les différents corps de métier, à peu près aussi crédibles que l’existence du Père Noël ou un procès possible de Carlos Ghosn. Entre les conducteurs de train qui prennent leur retraite au sixième mois de grossesse de la mère et les avocats qui travaillent huit minutes par semaine, à peu près tout est passé par les plateaux de grandes chaînes de télévision.

Bien entendu, les enseignants n’y ont pas échappé.

Entre les grands classiques “ils touchent 5000 euros en fin de carrière”, “ils ont des avantages en nature” (oui, on a le droit à une plastifieuse gratuite tous les ans !) ou encore “ils ont quatorze mois de vacances par an.” nous avons également pas mal entendu : “de toutes façons, les profs, dès qu’il y a une réforme, ils sont contre.”

Mes chers amis. Mes doux, mes purs, mes naïfs amis.

Vous n’avez pas idée. Si nous nous opposions à toutes les réformes qui nous pleuvent sur la tête, il faudrait ralentir la planète pour créer un jour spécial par semaine qui serait dédié à la protestation.

Histoire de vous donner un aperçu de ce que nous vivons, et de vous éviter l’AVC, je vais vous faire une petite sélections des changements qui sont advenus depuis que je suis entré dans le boulot, soit il y a onze ans.

– J’ai fait mes classes dans un IUFM (Institut de Formation des Maîtres), qui sont, depuis devenus les ESPE (Ecole Supérieur du professorat et de l’éducation) puis l’INSPE (Instituts Nationaux Supérieurs du Professorat et de l’éducation). Au-delà des sigles, les jeunes profs ont, d’une année sur l’autre, vécus des formations totalement différentes : certains ont eu des cours en fac, d’autres dans des écoles. Certains ont fait des stages devant des élèves, d’autre jamais avant d’enseigner (je vous jure). Certains ont eu deux ans de stage, d’autre un seul. Certains ont dû passer un diplôme en sciences de l’éducation, d’autre non. Et vous mixez ces différents critères selon les différentes élections.

– Les programmes scolaires. Ils changent en moyenne tous les quatre ans, ce qui est déjà beaucoup. Mais là, étant donné que les élections ont eu lieu en 2018 et que les programmes avaient changé en 2016, eh bien Jean-Michel Blanquer a décidé de faire pipi dans les coins pour montrer qu’il était le chef, et de changer à nouveau les règles du jeu. Notamment en supprimant des changements auxquels nous venions à peine de nous adapter (la fameuse réforme du collège de 2016 de Vallaut-Belkacelm, qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque.)
Alors autant je suis contre la routine et les enseignants qui font le même cours  depuis quinze ans. Autant, changer les programmes, les manuels (coucou le désastre écologique !) et les exigences à chaque fois que le Ministre de l’Éducation veut se faire bien voir, c’est limite. Aujourd’hui, de jeunes collègues n’ont pas la moindre idée de ce que sont des EPI et des AP, alors que c’était le truc qui séparait les profs tendance des dinosaures de la pédagogie. Parfois, j’ai l’impression que l’Éducation Nationale a été rachetée par Vogue et qu’on doit présenter une nouvelle collection à chaque saison.

– Les multiples réformes du BAC, du DNB, les tests en primaire : on réforme les programmes, pourquoi ne pas non plus changer sans arrêt les examens ? En 11 ans, le brevet des collèges a connu trois avatars différents. On rajoute des épreuves, on en retire, on compte sur 40, sur 100, sur 800 (véridique), sous prétexte que ce sera plus complet, plus précis… Et qu’on final, on se contente de vérifier si le môme a la moyenne.

– L’organisation en interne dans l’établissement : si un jour je quitte le métier d’enseignant, j’envisage de me reconvertir dans le droit. D’une année à l’autre, les étapes pour préparer des voyages scolaires, commander des bouquins ou des siphons de douche changent et font s’arracher leurs cheveux aux gestionnaires, CPE et profs.

Et ce n’est qu’une infime partie de l’iceberg. Nous évoluons dans une sorte de grand Monopoly dans lequel on changer les règles à chaque tour de plateau ou presque. Et les personnels d’éducation sont en général consciencieux. Ils s’adaptent. Le mieux possible.
Et parfois, ils se demandent si on ne fout pas un peu d’eux, si ces changements ont vraiment un intérêt. Ils vont même jusqu’à protester.
Parce qu’on aimerait bien que ce soit autre chose qu’un grand Monopoly, qui prépare l’avenir de futurs citoyens.

Mardi 14 janvier

Retour de sortie scolaire. Nous sommes en avance, il reste vingt bonnes minutes avant la fin des cours. Les élèves s’installent dans une salle vide pour compléter un questionnaire sur ce qu’ils ont appris. Comme toujours dans ces moments de flottement, les questions dérivent vers des sujets qui n’ont pas grand-chose à voir avec le thème :

“Monsieur, vous avez visité combien de pays en tout ?
– Hmm, dix je pense.
– Vous êtes déjà allé au Maroc ?
– Oui à Marrakech et Casablanca.
– On a un appartement à Casablanca, avec mes parents.
– Vous aimez l’endroit ?”

Petra fronce le nez. Petra est une gamine plutôt sympathique, parfois un peu peste, dont le pire écart de comportement est de ne retirer son manteau qu’après huit ou neuf demandes.

“Oui… bon, sauf qu’un jour, une dame elle s’est suicidée devant moi.
– Pardon ?
– Elle s’est jetée du balcon. Du coup, j’aime plus trop y aller.
– Ah c’est comme moi !”

Rin coupe la parole à sa copine avec presque enthousiasme.

“Une fois, là où habite mon père, j’ai vu un vieux qui se faisait tabasser par des types. Ils l’ont tué, il bougeait plus et tout !
– Comme ce qui est arrivé à mon cousin !”

Je reste bouche bée, tant devant la teneur des propos que la candeur avec laquelle ils sont tenus. Bien entendu, un premier réflexe d’enseignant m’amène à me méfier de cette série de révélations, mais les gamines ne sont pas dans la surenchères : elles comparent des souvenirs. J’ai tendance à croire que sur trois, deux ont toute chance d’être vraies.
Et elles en parlent avec le plus grand naturel. Ce moment s’est cristallisé dans leur évolution, et, pour le moment, n’a pas étendu de ramifications visibles dans leur personnalité.

Combien sont-ils, quel que soit leur âge ou leur milieu, à avoir vécu des trucs aussi, voir plus violents ? Et comment le gèrent-ils ? Est-ce le lot de tout les êtres humains ?

Je sais que je ne suis pas là dans mon rôle d’enseignant. Que ce moment n’était pas vraiment du cours, que je vais devoir le mettre à distance, tout en portant, désormais, un nouveau regard, un brin de vigilance sur ces mômes.

Que pouvons-nous faire ?

Lundi 13 janvier

Une stratégie, quand tu as un après-midi de quatre heures de cours à la suite, c’est de préparer une évaluation lors de l’une de ces heures, histoire de pouvoir profiter de la tranquillité des élèves penchés sur leurs travaux pour reprendre ton souffle.

Sauf quand il s’agit des quatrièmes Avaltout. Qui sont capables de transformer n’importe quelle heure en annexe du Cirque du Soleil meets le Hellfest.

Reprenons.

– 15h10 : Je descends chercher mes élèves dans la cour. Je constate avec résignation que, comme toujours, les quatrièmes présents à l’appel peuvent se compter sur les doigts d’une main de Simpson. Tandis que mes collègues gagnent leur salle avec leur cheptel presque au complet, je me mets en route, récupérant trois élèves qui zonent devant la Vie Scolaire, deux qui se battent dans les couloirs, quatre qui se cachent derrière un pilier et un dernier qui n’a toujours pas compris que c’est moi qui vais les chercher.

– 15h15 : les retardataires sont presque tous là et, pendant que je sépare Lyon et Shamir qui sont en trains d’émettre des suppositions colorées quant au travail de leurs mamans respectives, j’entends un “Monsieeeeeeuheuheu chsuispasenretaaaaard !”

Déboulant dans le couloir tel un obus, Hilda projette sur le côté quelques petits sixièmes et, à la façon d’Indiana Jones, se glisse par la porte que l’un de ses potes était en train de fermer. Si mes deux mains n’étaient pas occupées par des ados furibards, j’applaudirais.

– 15h16 : Je demande à tout le monde de prendre une feuille et de noter “contrôle” dessus. Chœur de voix indignées. On m’honnit, on me conspue, on me hue, je suis le Seigneur du Mal, l’Hydre de Lerne, et même que je suis vilain.

Pendant que la classe reprend son souffle, j’en profite pour glisser que cette évaluation est quand même un peu prévue depuis une semaine et que je le répète à chaque cours, en plus de l’avoir fait noter sur l’agenda et indiqué sur le cahier de texte en ligne. Rien à faire. J’aurais visiblement dû aussi louer un avion publicitaire pour tracer les parties du cours à réviser dans le ciel.

Je finis par prendre ma grosse voix (je passe de Minnie à Mickey, donc) et assène que c’est comme ça, et que si ça continue, je leur spoile la fin du Agatha Christie que nous sommes en train de lire.

– 15h17 : “Monsieeeeur ? Je peux aller faire pipi ? J’ai oublié d’aller pendant la récré parce que je jouais au foot…”

Je souffle par le nez. Alors certes, je sais qu’interdire d’aller aux toilettes, c’est limite-limite, mais là, l’excuse me semble aussi branlante que la réforme des retraites.

J’accepte cependant, un peu déconcentré par les brâmements d’Aslem, qui vient de se couper avec sa feuille de papier et tartine d’une impressionnante quantité de sang sa feuille de contrôle. On arrête l’hémorragie à grands renforts de mouchoirs et de solution hydro-alcoolique, pendant qu’Hilda secoue vigoureusement Alcina, devenue toute blanche à la vue de l’hémoglobine. “Tu t’évanouis pas ? Hein que tu t’évanouis pas !”

– 15h32 : Je suis perplexe. Dois-je d’abord hurler sur Lorenz, qui est en train de creuser dans le mur avec son compas pour en manger le plâtre, ou sur Ferdinand, qui est en train de jouer avec deux autres potes à pierre feuille ciseaux en pensant que je ne le vois pas ? Dans le doute, je signale qu’une personne ici dans la classe se retrouvera gratifiée d’un appel à la famille à la fin du cours. Dans le doute, tout le monde s’arrête.

J’en profite pour expliquer à Hilda que nous sommes passés en 2020, que oui, ça s’écrit vingt, vingt, mais que c’est en réalité 2000 + 20. Hilda, visiblement peu amie des maths modernes, proteste en disant que c’est pas vrai, que je fais rien qu’à me moquer d’elle et qu’on est encore en 2019, la preuve, ça se saurait si on était en 2020.

Je confisque d’un geste gracieux le portable de Lotte qui le consultait en loucedé pour montrer la date à Hilda. Cela ne semble pas la convaincre, pas plus que les hurlements de Lotte qui me maudit sur huit générations trois quart.

– 15h44 : Je constate avec des envies de reconversion que la plupart des élèves entame laborieusement l’exercice 2 (le 1 consistant à trouver l’infinitif et le groupe de verbes dans des phrases) et m’affirment qu’on n’a jamais vu la voix passive, qui a, mine de rien, occupé l’intégralité des deux heures de cours de vendredi dernier. Sylla me lance un regard plein de compassion. Elle a terminé son contrôle depuis un quart d’heure et bouquine gentiment dans son coin en remplissant sa fiche de lecture d’arabesques délicieuses.

– 16h00 : J’annonce qu’il reste cinq minutes avant la sonnerie. Nouveau chorus de protestations : les exercices sont trop durs, et en plus, lorsqu’on a qu’un stylo bleu pour trois personnes, comme c’est le cas pour le deuxième rang, forcément, on va moins vite. 

Je récupère les copies comme on accueille de grands blessés de guerre, et essaye d’oublier que demain, j’accompagne les quatrièmes Avaltout en sortie scolaire.

Samedi 11 janvier

(NB : J’ai hésité à écrire ce billet car, après une matinée de réunion et une semaine pas mal chargée, je ne me sens pas d’écrire un article profondément détaillé. D’un autre côté, ce journal a toujours cherché à capter les émotions comme elles arrivent. N’hésitez donc pas à compléter ou demander des précisions si besoin.

Première préface en 5 ans de journal, ça fait bizarre. :D)

Depuis que j’enseigne, le terme “d’école inclusive” s’est réveillé. Doucement. Faisant de plus en plus de bruit.

Qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là, me demanderez-vous, heureuses âmes qui ne travaillent pas dans l’Éducation Nationale ? Eh bien l’école inclusive consiste tout simplement à faire cohabiter en classe absolument tous les élèves, quelles que soient leurs capacités premières d’apprentissage, leurs schémas mentaux ou leur façon d’être. Cela s’oppose, notamment, à l’idée de créer des sections spécialisées, telles que les classes ULIS ou SEGPA dans laquelle des élèves ayant des difficultés spécifiques feraient toute leur scolarité.

Sur le fond, l’intention est louable. La société ne fonctionne pas – et c’est heureux – en maintenant à l’écart des gens qui ne rentrent pas dans une “moyenne mentale”. Cependant, apprendre lorsque, par exemple, on ne parvient pas à lire un texte écrit, alors que l’on est parfaitement capable d’en saisir les nuances lorsqu’il est lu à l’oral nécessite des moyens humains. Des aménagements spécifiques.

Et c’est là toute l’hypocrisie du système éducatif français actuel.

L’école inclusive est devenue, dans énormément d’établissement scolaire, un moyen de faire des économies et de maintenir les personnels éducatifs dans un état de culpabilité permanente.

Pour cela rien de plus simple : on détruit petit à petit les dispositifs spécifiques, les classes où travaillaient les élèves à besoins particuliers, avec, dans la voix de grands accents d’indignation. “Ouiiiiii, comment l’Ancien Monde a-t-il oséééé parquer ces pauvres enfants, scaaaandaaaale, nous allons tout changer.” Et, ni une ni deux, on flanque ces élèves dans des classes classiques.

Et c’est à peu près tout.

Les élèves sont laissés à la charge d’une équipe d’enseignants absolument pas formés (et parfois pas au courant) sur lesdits besoins spécifiques, avec, au meilleur des cas, une toute petite poignée d’adultes et d’heures pour aider, à condition que ton bahut soit placé à la croisée de deux champs magnétiques et à quarante-cinq degrés de la constellation d’Orion. Et si des adultes osent se plaindre que, on ne serait pas un peu en train de se foutre de notre gueule, par hasard Balthazar (copyright Princesse Soso, ma reine et mon mentor enseignant) :

– Soit on nous rejoue le numéro du “comment OSES-TU vouloir enfermer ces pauvres âmes comme c’était le cas auparavant, MONSTRE ! EXPIE, désormais !”

– Soit on nous chante l’air du Livre de la jungle “Aaaaie confiaaaaance !” à grands renforts d’arguments du genre “Mais VOUS SAVEZ comment faire, au fond. Vous êtes de SUPER PROFS. Vous ALLEZ TROUVER.”

– Soit, après s’être échinés, on va royalement nous dégotter un.e AVS pour s’occuper de huit élèves.

Les AVS (”Auxiliaires de Vie Scolaire”) sont des adultes chargés, justement, de jouer les médiateurs entre le cours du prof et l’élève. Ils font ce que l’enseignant n’a pas forcément le temps de faire. Par exemple, un prof pourra adapter ses explications à un élève, mais difficilement, lui servir de secrétaire si ledit élève ne parvient pas à écrire. Ou rester vigilant durant l’heure à ses soucis de concentration. Bref, AVS est un boulot hyper délicat, qui exige de bien connaître l’élève et d’avoir des notions de pédagogie.

Alors que bon, dans les faits, les AVS ont des contrats de travail hyper précaires, des conditions de travail compliquées et en guise de salaire, les pièces jaunes qui trainent dans les poches des recteurs.

L’école inclusive à la française ne propose pour le moment qu’un nombre ridicule de formation aux enseignants. L’école inclusive à la française ne permet pas de se procurer du matériel adapté aux enfants. D’avoir un peu moins d’élèves dans les classes où on trouve beaucoup d’enfants à besoin particuliers. L’école inclusive à la française est, pour l’instant, un moyen de ne plus avoir à financer des dispositifs qui, s’ils n’étaient pas parfaits et nécessitaient du travail permettaient justement, petit à petit, de replacer des enfants dans un parcours classique.

L’école inclusive actuelle culpabilise enseignants spécialisés, profs et personnels de l’éducation. Elle laisse des enfants face à leurs difficultés. Elle n’a d’inclusive que le nom.

Elle est une blessure honteuse de l’Éducation Nationale, et de la société, qu’il est urgent de traiter.

Vendredi 10 janvier

Il est 13h, j’attends les quatrièmes Dracaufeu dans la cours de récréation. Il est un peu tôt, personne n’est encore arrivé, sauf Yumei. Yumei est une gamine adorable, le sourire toujours aux lèvres, qui aime bien lire en avance le livre qu’on étudie quand j’explique certains points de cours à ses potes.

“Monsieeeeeeur dites-lui d’arrêter !”

Une grande nana de troisième que je ne connais pas se cache derrière moi. Sur ses talons un môme de la même classe. Je le connais à peine, j’ai dû lui parler une dizaine de fois, neuf pour lui dire bonjour, une pour le prier de retirer sa casquette dans les couloirs.

Ma réponse est toujours la même, que ce soit pour jouer ou pas. Petit haussement d’épaules, sourire que j’espère serein.

“Bon, du coup vous pouvez la laisser.”

Le môme se dirige droit sur moi, me plante les iris dans les pupilles.

“Bougez, vous connaissez pas l’histoire, vous connaissez pas l’histoire !”

Stupéfaction. Il se tient à moins de cinq centimètres de moi, la poitrine en avant, le regard noir et par en-dessous. Je réprime un mouvement de recul. Il s’avance encore, me touche le bras. Volontairement ou pas, je ne saurais dire. De très loin, j’entends mon pitoyable filet de voix articuler :

“Il n’est pas possible de parler comme ça à un adulte. Ou de le toucher comme vous le faites.
– Je vous touche pas, je m’en bas les couilles !”

Il s’approche encore. Je sens littéralement la chaleur irradier de sa peau, nous nous tenons, front contre front. Vaguement, j’entends sa camarade, toujours planquée dans mon dos, lui dire de se calmer. A ce point, je pense que même une intervention de l’équipe de France de football au complet ne changerait rien. Il veut que je plie, c’est inscrit dans le moindre mouvement, dans son regard qui ne bouge pas d’un iota, dans sa poitrine qui se bombe.

Du plus profond de ma poitrine, et jusque sous mes ongles, quelque chose de violent se déchaîne. Animal. Je n’en sais rien. On a empiété sur mon espace personnel en toute connaissance de cause et il y a motif à violence. Des taches blanches me papillonnent devant les yeux. Je n’ai pas à me laisser parler ou menacer de la sorte. Je suis en droit de crier, peut-être même de le saisir aux épaules et d’exiger qu’il se calme.

Je pourrais lui en coller une. Bien sûr que non. Et pourquoi pas ? Je ne le connais pas. Je n’ai aucune histoire qui me permettrait d’adoucir ce qui arrive. J’ignore s’il est sujet à des accès de colère, victime d’une situation difficile, d’une famille violente.

Et à vrai dire je m’en fous.

Je. N’ai. Pas. A subir ça.

Et puis je me dis que dans le dos de ce gamin, il y a Yumei. Que Yumei voit et entend tout ce qui est en train de se passer. Je reprends un tout petit peu le contrôle du brasier qui me court dans les membres.

“Il faut arrêter. Avant que vous fassiez quelque chose de grave.”

Aucune réaction. Si possible, il s’approche encore un peu, avant de hurler qu’il s’en bat les couilles. Si j’étais comme tous les autres collègues, que j’avais un pouvoir magique, le moindre charisme ou de la répartie, peut-être que je m’en sortirais. J’ai juste la force de ne pas bouger, ni en avant ni en arrière, de lui répéter qu’il ne peut pas faire ça.

C’est nul.

Et puis, je sens derrière moi la fille se fondre dans la masse qui monte en classe. Il ne pourra plus l’atteindre. Je me détourne, quelque chose qui pulse dans la poitrine. Les quatrièmes Dracaufeu m’entourent, les yeux ronds. Flavia, derrière ses grosses lunettes me lance mi-amusée mi-incrédule :

“Monsieur, vous alors vous êtes calme !”

J’ignore si c’est de l’admiration ou de la pitié.

Je n’ai pas envie de savoir. Parce qu’il me reste quatre heures de cours après ça.

Je sais juste que je manque de me mettre à chialer quand, à 17 heures, Benvolio vient me voir pour me demander si on peut rester un peu pour parler de Mary Shelley. Il l’adore et il ne savait pas qu’on en parlerait en français. Il est heureux.