Jeudi 25 septembre

L’un de mes gros défauts en tant que prof a toujours été ma tendance à surcharger mes cours d’informations. J’ai toujours peur de ne pas donner suffisamment de contexte, de précisions, toujours peur du vague et du vide.

Et donc je les perds.

Apprendre à trancher, à accepter qu’on sera forcément partiel et parcellaire, choisir ses combats didactiques. C’est un boulot auquel je me suis attelé ces dernières années et que je commence à maîtriser. J’ai découvert que c’était le cas pour une toute autre partie de ma pratique.

Ce qui me met en colère.

Cette année, j’ai décidé de ne plus vriller que sur deux problèmes. Les autres, je les traite au cas par cas, j’explique, je garde mon calme. Mais je n’affecte plus de péter les plombs que sur deux points : le matériel et leur respect les uns par rapport aux autres. Alors oui : je leur fais la guerre pour un stylo rouge, j’appelle les parents et l’assistante sociale pour leur fournir un cartable complet. Je colle pour un « imbécile » lancé en classe. Parce que j’ai la sensation que je peux construire tout le reste sur ces deux principes. Que chacun ait de quoi bosser, sans se faire la guerre. Après, qu’il y a des soucis de compréhension, que les devoirs n’aient pas pu être faits, que ça tente de mâcher du chewing-gum ou de filouter pendant une évaluation, ça m’est possible de le gérer au cas par cas. Choisir ses batailles et s’y tenir, être inflexible toujours aux mêmes endroits. Que les mômes sachent où ils évoluent, et aussi – c’est important – leur laisser quelques espaces de flou.

Drôle d’alchimie, celle des règles de classe. Mais essentielle, elle aussi.

Mercredi 24 septembre

« Monsieur, je vais avoir l’air complètement conne. »

Ça n’est pas le mot « conne » qui m’a fait hausser le sourcil, c’est que ce soit Inès qui l’ait employé. Inès, je la connais depuis la cinquième, où elle subissait patiemment une classe pour le moins agitée. Sans jamais se départir de son calme ni de cette ombre de sourire qu’elle porte toujours au coin des lèvres, comme un trait de rouge. Mais pas aujourd’hui.

Je me détourne d’Amina, avec qui je discutais ; c’est jour d’évaluations nationales, pas mal d’élèves ont fini avant et bavardent gentiment ou font leurs devoirs. Amina me parlait de sa mère, qui enseigne le droit à la fac et lui fait lire Mary Shelley. Inès, elle, est en train de terminer la biographie de Maupassant qu’elle doit me rendre vendredi. Elle en est à la rubrique « œuvres notables. »

« Monsieur, je vais avoir l’air complètement conne. » Donc.

« Je ne pense pas ça de vous.
– Non mais : là, dans le résume de Bel-Ami, on dit que le personnage principal, il monte la « pyramide sociale ».
– Oui ?
– Je… C’est… Enfin, je sais, que c’est pas la pyramide des égyptiens. Mais c’est quoi, alors, la pyramide sociale ? »

Je m’applique très fort à rester impassible. Pas parce que j’ai envie de me marrer, mais parce que je suis en train de retrouver mon équilibre, entre l’échange précédent, et celui que je suis en train d’avoir. Je n’ai jamais pensé qu’Inès était conne, en effet, elle est au contraire très intelligente.

Mais elle se tient dans l’ombre. Écrasée par le noir que projette cette fameuse pyramide. Celle que gravit joyeusement Aminata, en compagnie d’une famille qui en possède les codes, et les outils pour s’y accrocher quand ça devient plus compliqué. Personne n’a jamais expliqué à Inès ce qu’était ce concept, auquel elle va se mesurer durant toute sa vie.
Je ne suis pas inquiet pour elle. Je prends le temps de le lui expliquer. Comme à l’accoutumée, elle ouvre de grands yeux, avant de hocher lentement la tête en remuant les lèvres, comme pour imprimer l’expression. Et d’ajouter une note explicative à son diaporama sur Maupassant.

Mais je pense à tout le reste. À tous les élèves qui sont dans son cas. Et ceux dans le cas d’Aminata. Et c’est vertigineux, le vent me siffle aux oreilles, comment est-ce que je peux les guider dans cette ascension, alors que nous sommes si éloignés les uns des autres ? Financièrement, socialement, politiquement ? Et toujours le même vieux démon racorni qui me chuchote à l’oreille que c’est peine perdue, qu’il n’y a qu’à voir les plateaux télé et les gouvernements qu’on s’enquille, qui n’ont en tête qu’une chose : barder le sommet de la pyramide de toutes les runes, de tous les gardes possibles, pour que l’accès en soit à jamais réservé.
Et toujours l’autre démon, de plus en plus en colère, de plus en plus puissant qui refuse. Qui lui fout des taloches, à cette pyramide à la con. J’ai plus la patience. J’ai plus la patience pour accepter gentiment qu’Inès doive subir des tonnes de métaphores incompréhensibles, et les chaînes d’une condition sur laquelle elle n’a aucun pouvoir. Je vais lui expliquer la pyramide, et tout le reste. Et aux autres aussi. On va monter ensemble c’est promis.

Promis.

Mardi 23 septembre

Alen joue son rôle, il joue sa partition.

Depuis le début de l’année, il se fait semoncer dans les couloirs. Parce qu’il a mis une balayette à un camarade, qu’il en a insulté une autre, dans des termes épouvantables, ou parce qu’il a à nouveau tenté de déclencher l’alerte incendie.

Alen connaît toutes ses répliques. J’ouvre à peine la bouche pour lui dire de ne pas jeter son stylo à travers la classe que déjà il proteste : c’est pas lui, c’est toujours lui, c’est pas juste, pourquoi c’est lui qu’on punit alors qu’Anita elle fait des bêtises aussi ? (Anita lui jette un coup d’œil las).

Alen déroule sa vie d’élève selon un script, de mots dans le carnet en entretiens chez la CPE. Je ne le sauverai pas. Et ma tristesse pour lui est amplement tempérée par le mal qu’il fait aux autres. Mais cette malédiction commune à tant de mômes me fend le cœur. Toutes les scènes qui lui arrivent en ce début d’année, il les a répétées, jouées pour un public somme toute similaire, dans ses classes précédentes.

Comme tant d’autres collègues, j’aimerais trouver l’antidote. Le surprendre, sortir la réplique à laquelle il ne s’attend pas. C’est orgueilleux de ma part, je le sais, c’est l’éternel syndrome du cercle des poètes disparus : être cellui qui trouve ces mots miraculeux, qui percent et qui sauvent. Bien sûr que c’est une scène caricaturale d’un film devenu un cliché. Est-ce que ça le rend moins vrai pour autant ? Est-ce que ce serait si grave d’être dans le conventionnel, si ça pouvait tirer Alen de ce marécage, dans lequel il s’enfonce ?

Parfois il écoute et s’intéresse. J’ignore si c’est par affectation ou que j’ai vraiment capté son attention. De brèves éclaircies avant qu’il reprenne ses masques tristes de harceleur, perturbateur, piqueur de fournitures scolaires. Il y a une lumière, quelque part sur son front, mais c’est comme ces taches que l’on ne distingue que du coin de l’oeil. Sitôt que j’essaye de la capter, elle disparaît : que je l’encourage ou tente de l’accompagner dans son boulot, il fuit aussitôt, se fout de moi, et arrose les planches de sa scène de kérosène avant d’y foutre le feu.

Alen joue son rôle, il joue sa partition. Et moi de chercher où se dissimule ces foutues lignes de texte, pour enfin les réécrire.

Lundi 22 septembre

Le lundi matin en première heure, j’ai les 5ème Empiflor en demi-groupe. Hasard des effectifs, il n’y a presque que des élèves auxquels j’ai enseigné en 6ème. Hasard des effectifs aussi, quelque chose les rassemble : j’ai envie de dire que ce sont les plus doux.

Dans ce début de semaine cotonneux, où j’évite d’allumer une lumière aux néons un peu trop crus, nous discutons, avec lenteur et calme du passage du Hobbit qu’ils viennent de lire. Pour une fois, Rosa a pris la parole. Cette gamine placide et en pleine poussée de croissance participe en classe comme elle fait tout le reste : prudemment. Juste assez pour qu’on ne la remarque pas, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais pas ce matin.

« Mais monsieur, Gandalf il savait que Bilbo était pas vraiment cambrioleur ?
– Oui. Il veut que Bilbo parte à l’aventure mais…
– C’est quoi son métier à Bilbo, d’ailleurs ?
– On ne sait pas, comme sa famille est riche, il ne travaille probablement pas mais…
– Mais et le dragon, il crache du feu ? Si Bilbo ne l’évite pas, il va mourir ? »

Rosa n’a jamais manifesté autre chose qu’un intérêt poli pour ce que nous étudions, depuis septembre 2024. Pas cette fois. Et sa fébrilité semble contagieuse. Les questions se répandent et bruissent :

« Et ses dents ? Il a de grandes dents ?
– Mais pourquoi Bilbo il doit rentrer tout seul dans la montagne ?
– Il ne va pas mourir hein ? Vous promettez ? »

Ces cinquièmes, qui sont à l’âge où je me retrouve souvent face à des êtres soumis à une violence qui les dépasse, écarquillent les yeux, face aux signes que je dessine en l’air pour évoquer Smaug, les feux d’artifice de Gandalf, et les rassurer quant au sort du petit hobbit. C’est ténu, bref et ça disparaîtra dès la sonnerie.

Pour un début de semaine, c’est immense.

Dimanche 21 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Il ne me paraît pas déconnant de comparer la sensation de lire Yoko Ogawa à celle de lire Proust. Parce que dans ses nouvelles, on retrouve l’un des premiers trucs qui accroche, quand on se lance dans La recherche du temps perdu : la connivence. « Ah oui, ça aussi je l’ai déjà vécu. Je l’ai déjà éprouvé ! » À un siècle et demi d’écart, il y a cette volonté de saisir, très doucement, ce que l’expérience humaine a de dénominateur commun, de le placer dans les mots, de la, comment dire, condenser.

Mais là où Yoko Ogawa, comme toujours, place sa marque, c’est dans l’étrangeté. La solitude, la recherche d’un absolu, la douceur, tout est éclairé sous le prisme bizarre de situations incongrues : une ancienne actrice vivant au milieu de citations de Tennessee Williams écrites partout sur sa vaisselle, une couturière assise à une machine maudite, une femme assistant à soixante dix neuf représentations des Misérables. Des situations minuscules, qui catalysent notre humanité. C’est beau et triste, c’est admirablement traduit par Sophie Refle, c’est merveilleux.

Samedi 20 septembre

Hier, une personne qui me lit m’a écrit, pour me parler du fait qu’elle me lisait – errant de lycée en collège – pour se donner du courage après sa mutation. Hasard des affectations, je suis resté dans le même bahut, pour la première fois depuis mon retour en Bretagne.

C’est encore étrange.

Étrange, dans le long couloir qui mène à la salle des personnels, de voir les élèves te faire de grands coucous souriants. Celles et ceux de l’année dernière. Les CM2 à qui j’ai fait une heure de cours le jour des portes ouvertes « Tu as un fan-club en sixième ! » a rigolé l’autre jour C., qui elle vient d’arriver. Les soeurs, les frères, les collègues.

C’est différent, c’est plus doux. Les grosses vagues que l’on se prend dans la face lorsque l’on arrive dans un nouvel établissement scolaire ne roulent plus notre esquif, on navigue beaucoup plus tranquillement, même dans cet établissement de REP. Parfois je m’imagine ce que serait ma vie, si j’apprenais que je vais passer deux, trois, dix années de plus à Renais. C’est très flou, l’essentiel de ma pratique professionnelle a été un long flux d’inattendus et de changements. Même à Grigny, où le chaos ambiant ne permettait pas quoi que ce soit de ressemblant à la stabilité.

Est-ce que ça me plaît ? À cette question, je n’ai pas encore de réponse. Je sens que les élèves m’accordent davantage de crédit. Que si Ignacio a accepté de m’écouter lui faire la morale (en lui disant que je trouve débile de faire la morale, il s’est marré), c’est parce que, déjà, je suis « d’ici ». Je suis un prof à Renais et plus uniquement le remplaçant de Mme M., dont on me demandait chaque semaine ou presque quand elle allait revenir. Il y a comme de petites racines qui commencent à pousser, dans ce couloir.

Et puis le weekend, M. m’apprend qu’il va quitter le bahut et sa fonction d’AESH, enfin, pour s’approcher un peu plus de ce qu’il aime. Le sol se dérobe. Je souris. De bonheur pour M., et parce que je l’ai, ma réponse : stabilité ou incertitude, en fin de compte, ce n’est pas vraiment de mon ressort.

Vendredi 19 septembre

Élève : personne qui sait faire semblant.

C’est une compétence que presque tous, ils maîtrisent. À des degrés hallucinants. Les élèves font semblant, tout le temps, sans arrêt. Je les vois, indolents, les bras étendus sur leurs tables en fin de journée. Est-ce que ça n’est pas notamment parce que cette performance permanente est crevante ? Les profs sont en représentation explosive dix-huit heures par semaine. La quasi-totalité des mômes joue un rôle hebdomadaire de vingt-six heures. Le rôle de celle ou celui qui comprend, qui approuve, qui a son matériel.

Je m’en suis rendu compte en discutant avec Gaëlle. Gaëlle est grande, se tient droite, sourit, a le visage qui irradie quelque chose de profondément chaleureux. Parce que Gaëlle, pour tout un tas de raisons, est heureuse au collège. Les règles et les codes qui régissent ce monde lui coûtent moins qu’à la majorité de ses camarades. Et toute cette énergie qu’elle ne passe pas à affecter d’être une élève adaptée à ce milieu – elle l’est – se canalise dans le plaisir d’apprendre, de découvrir, de communiquer avec ses camarades et les adultes.

Mais tous les autres ? Ceux dont je vois qu’ils se passent discrètement un stylo de la bonne couleur pour ne pas que je remarque qu’ils sont venus sans trousse, cartable fait trop vite, tout seul, ce matin. Celles qui baissent précautionneusement la tête sur la feuille vide où devraient s’inscrire les phrases de dictée du jour. Et peut-être n’est-ce qu’un produit de mon narcissisme, mais je trouve qu’il y a presque du soulagement, quand je m’en rends compte.

« Vous n’avez pas votre stylo (J’ai appris à enlever le point d’interrogation, mais à laisser la phrase en l’air, que ça ne fasse pas trop verdict.)
– Wesh, mais si, juste il est au fond de mon sac, j’ai trop la flemme de chercher et…
– Vous ne l’avez pas et vous ne pouvez pas noter le cours
– … J’ai oublié. »

Depuis ce début d’année, parce que j’ai l’immense privilège d’enseigner à des classes dont beaucoup élèves, sans être dans la situation de Gaëlle, ne voient pas l’école comme une souffrance, je tente de leur montrer en quoi cette immense dépense d’énergie est une souffrance. Comme elle peut être employée pour trouver du sens à leur présence ici, six heures par jour. Comme, soyons fou, elle peut participer à les rendre heureux.

C’est un projet enseignant totalement fou.

Après pour être enseignant…

Jeudi 18 septembre

« Monsieur. J’aimerais vous faire lire ce que j’écris. »

Comme toujours, il n’y a pas la moindre trace d’hésitation dans la voix d’Abu, qui me tend une clé USB noire avec énormément d’aplomb. Comme toujours, moment d’affolement.

Il y a bien longtemps que j’ai compris que, dans ce genre de situation, la question déterminante n’est pas de se rendre compte que l’on a en face de nous une future Yourcenar ou un futur Rimbaud. Ça, ce n’est pas de notre ressort. À partir du moment où un élève, quel qu’il soit, nous fait cadeau de cette confiance, ce qui importe est d’être là. Totalement présent et disponible à ses mots. Parce qu’il y a mille raisons pour lesquelles on peut vouloir être lu. Je suis d’autant plus étonné que je ne connais Abu que depuis dix jours, et que je n’ai pas la sensation d’avoir noué avec lui des liens particulièrement solides.

Alors je lis.

Ce que je lui ai dit après lui appartient. Mais comme à chaque fois, je ressors de cette conversation l’affect en piémontaise. Choisir de venir à l’écrit, notamment en 2025, quand on a quatorze ans, et y consacrer plusieurs heures par semaines – vu la taille du manuscrit, je le crois – alors qu’on a à côté une activité sportive intense et une fratrie dont on s’occupe, ça me paraît fou. Ça me paraît fou, quand on a quatorze ans, d’avoir déjà compris à quel point décrire de petites sensations, des micro-événement est essentiel. Ça me paraît fou, à quatorze ans, d’avoir si vite et si bien, déjà trouvé le chemin des mots. La nécessité dont parle Rilke.

Je ne me vois plus mentor, plus depuis longtemps. Mais c’est un immense cadeau que me fait Abu, que de me permettre d’être de celles et ceux qui l’accueillent dans la grande communauté des aligneurs de phrases.

Je ne le connais pas encore, je ne sais pas qui il est. Il commence à peine à devenir mon élève. Mais déjà, je l’ai lu.

C’est gigantesque.

Mercredi 17 septembre

« Qui a oublié ce qu’est un participe passé ? »

Les quatrièmes Embrylex me regardent fixement. Ils sont d’une telle immobilité que je pense un instant m’être réincarné en le T-Rex de Jurassic Park.

« Non mais allez-y, hein, on est mi-septembre, j’ai encore des océans de patience en réserve. »

Entre douze et vingt bras se lèvent.

« Bon ben ça vaut le coup de réexpliquer alors. »

Et je retire une louche de patience de l’océan. C’est bien ça le problème. Pendant que je me retrouve à employer mes méthodes pour compléter celles de mes collègues en espérant que deux ou trois mômes finissent par imprimer définitivement cette foutue règle, je m’observe. Lorsque les bras se sont levés, j’ai manifesté du soulagement que les mômes osent me le dire. Et je pousse ce gravillon grammatical du bout du pied. Même si je sais. Je sais qu’au fur et à mesure de l’année, ce gravillon grossira, qu’il prendra les proportions de la rocaille de Sisyphe et que je me demanderai comment, par le tentacule gauche du grand Cthulhu, c’est possible de pas entraver à ce point-là un concept qu’est quand même pas si compliqué.

J’ai aussi des océans de patiences avec Lovisa, qui fonctionne toujours à contretemps et le revendique. Elle entre dans la classe quand elle veut « parce que j’ai pas envie d’attendre », se lève pour aller fouiller dans la trousse d’une camarade « parce que son stylo est mieux que le mien », et refuse de m’aider à distribuer un texte « parce que c’est pas mon travail ». Pour le moment j’inspire, j’explique à cette môme, dont je sais que la sociabilisation est éminemment compliquée. Je tente d’en rigoler, je détourne par l’humour ses tentatives de provocation. Jusqu’au moment où tout cela sera évaporé.

Il existe un jeu vidéo dans lequel l’océan est caché dans une personne. Ce concept m’avait sidéré par sa beauté, sa poésie, et sa vérité. À notre meilleur, lorsque nous sommes reposés et que l’on prend soin de nous, nous renfermons des infinis, dont on peut nourrir les autres. Je le vois en ce début d’année où, dans presque chaque classe, le fait qu’élèves et profs soient dispos crée des situations belles et douces. Mais à quelle vitesse ces océans peuvent-ils s’assécher. Et c’est toujours avec angoisse que je sens ce moment arriver chez moi. Alors je tente de prendre soin de moi. Pour que, le plus longtemps possible, je puisse prendre soin d’eux.

Mardi 16 septembre

« Mais ça va, hein ! »

Il est 16 heures, c’est l’heure à laquelle la lumière baisse en salle des personnels. I. est assis, très droit, sur une chaise en plastique. Je me fais la réflexion que les mouvements gracieux de ses mains, pendant qu’il nous raconte son weekend chaotique, sont à l’opposé de sa posture. En effet, il a déménagé seul dimanche et son dos le lui reproche. Il a aussi fort à faire, en cette première année d’enseignement, avec ses élèves.

« Mais ça va, hein ! »

Je me demande si on ne l’a pas toustes prononcée, cette phrase, à un moment de notre carrière. Et probablement au début. Pour une congrégation dont on dit qu’elle n’est jamais contente, il y a une drôle de pudeur des profs à se plaindre lorsqu’on est vraiment en difficulté. Avec une autre collègue, avec qui je ne parle pas assez souvent, on tente de lui donner des mots de réconfort. Sans trop faire les sages sur un monticule de certitudes, ou de culpabiliser quelqu’un qui galère déjà suffisamment. Lui montrer qu’il est entré dans un endroit où sa parole sera toujours reçu. On lui parle du fait que oui, c’est compliqué de réussir à baisser le rideau sur sa vie professionnelle, une fois rentré à la maison. Du fait qu’ici à Rénais, on trouve facilement deux ou trois collègues qui déplaceront une armoire avec toi.

En un mot comme en cent, on tente de prendre soin.

Ces efforts sont dérisoires en regard des fardeaux que nous portons, en tant que personnes qui enseignons dans des quartiers de plus en plus dévorés de misère et tout simplement qu’être humains. Mais ils sont nécessaires. Jamais totalement isolé. Jamais totalement seul. C’est, je le souhaite, ce qu’I emportera, dans le coucher de soleil blanc des soirs d’une automne presque là.