Lundi 30 décembre

Corrections du premier brevet blanc.

Comme à l’habitude, les résultats sont loin d’être brillants ; à telle enseigne que c’est presque devenu une tradition. “Monsieur, de toutes façons, les brevets blancs, ils sont plus durs que le vrai.”

Ce qui est par ailleurs totalement faux. La seule différence est que les mômes arrivent au “vrai” brevet avec une année de préparation sous la ceinture. J’ai beau avoir tenté de le leur expliquer; rien à faire. Cet échec est presque un passage obligé.

Et si je me bats avec la dernière énergie pour que cela soit une excuse pour ne pas bosser, j’ai fini par comprendre que les élèves avaient un peu besoin de cette mythologie. Cette nécessité de croire qu’ils se mesurent à des monstres, et qu’ils finiront pas vaincre l’épreuve finale.

Nous avons tous besoin d’histoires.

Samedi 28 décembre

“J’aurais adoré étudier ça, quand j’étais collégien !”

Une autre des phrases qui revient souvent. J’ai parlé d’un bouquin cher à mon interlocuteur, je le vois qui s’épanouit, en un sourire. Et presque dans le même souffle, elle ou il ajoutera :

“Alors que nous, en quatrième, on s’est tapé Maupassant / Cohen / Zola…”

Le regret rétrospectif, de ce qui aurait pu être. Si j’avais découvert les aventures de Bilbo en cinquième, ou Emma Bovary au lycée, ma scolarité, ou ma vie, qui sait, aurait été changée.

Ils sont nombreux ces élèves fantômes, transformés par la bonne rencontre, au bon moment. Longtemps, ils m’ont brisé le cœur.

Mais ils ne sont que cela. Des fantômes.

Prof de français, c’est presque à devenir fou, de se dire qu’on dressera un môme contre la lecture en choisissant mal un texte à étudier en cours.
La seule solution que j’ai trouvée, c’est de défendre les livres que je fais lire, jusqu’au bout.

En faisant de mon mieux, en les aimant et en me servant de tous mes outils théoriques, de tous les trucs inventés au cours de mes années de boulot pour en dévoiler la beauté au élèves. En ne choisissant jamais une œuvre “parce qu’il faut”. En étant toujours, toujours convaincu par elle. Comme le font presque tous les collègues à qui j’ai eu l’occasion de parler.

Il y aura peut-être, forcément, pour les gamins, des rendez-vous manqués avec des auteurs qui leur auraient énormément apporté. Mais l’une de nos tâches à nous, les profs de français, c’est de faire en sorte qu’ils puissent, plus tard, dans les études ou dans leur vie, arriver prêt pour le grand rendez-vous littéraire, qui changera leur vie à tout jamais.

Vendredi 27 décembre

C’est un compliment qui revient souvent – et que j’accueille avec un gloussement d’écolière d’anime japonais – “dis donc, quand tu seras sorti d’Ylisse, t’auras jamais plus aucun problème avec les élèves !”

J’aimerais beaucoup que les choses se passent ainsi, et que les six années que j’ai passées à Ylisse m’aient transformé en un Luke Skywalker pédagogique, qui fait face aux mômes avec le calme et la sagesse héritées d’un long séjour dans l’équivalent éducatif de la planète Dagobah.

Mais bien entendu, les choses ne seront pas aussi simples.

Car si j’ai développé certains savoir-faire qui me serviront indubitablement (comme par exemple convaincre Hilda qu’on ne retourne pas – littéralement – un élève parce qu’on soupçonne qu’il dissimule du shit dans ses poches), mon séjour en REP+ me laissera totalement démuni face à d’autres situations

Comme, notamment, les relations avec les parents d’élèves.

En effet, à Ylisse, les parents soutiennent presque inconditionnellement les enseignants. J’ignore s’il s’agit d’une tradition, que le milieu socio-culturel s’y prête ou qu’une coïncidence astrale est à l’œuvre, mais je n’ai presque jamais vu mes méthodes ou mes façons de faire mises en doute. Je n’ai jamais eu à me justifier.

De la même façon, et même si j’ai régulièrement l’occasion de m’en plaindre, la direction est relativement arrangeante lors de retards, de congés maladies ou d’imprévus. Je me suis rarement trouvé dans l’obligation de négocier parce qu’une urgence me forçait à quitter le bahut un peu plus tôt.

Je le répète à l’envi dans ces billets : le métier d’enseignant est multiple. Et je me demande si ce que j’ai appris à Ylisse est transposable ailleurs.
Étrange évolution : c’est maintenant que j’ai tracé mon sillon que je me sens néophyte.

Jeudi 26 décembre

Peu de temps avant les vacances de Noël, nous avons reçu les bulletins de lycée de nos anciens élèves de troisième. S’y esquissent les réussites ou les difficultés scolaires de ceux que nous avons accompagnés, quatre années durant.

Même si ces statistiques sont importantes, et éclairent souvent ce que nous faisons bien et ce qu’il faut améliorer, j’avoue, d’un point de vue purement égoïste, ne pas savoir que faire de ces chiffres, de ces appréciations. C’est comme regarder un portrait brouillé par la pluie : je ne distingue plus les traits de ceux dont on me parle. Leurs réussites, pas plus que leurs échecs, ne me sont accessibles. Et toujours, les mêmes questions : si leurs profs avaient été différents, s’ils avaient fait leur classe dans un autre collège auraient-ils mieux ou moins bien réussi ?

Toutes interrogations qui peuvent se résumer en une seule : quelle est notre part dans le parcours de ces jeunes gens ? Peut-être y a-t-il dans le 14/20 en français de celui-ci des fondations que j’ai contribué à bâtir. Peut-être la déscolarisation de celui-ci est-elle de mon fait, je ne l’ai pas aidé comme il faut à construire son orientation. Ou peut-être tout était déjà décidé. Parce qu’il est né ici, dans telle famille, avec telles facilités ?

Où s’arrête notre pouvoir, ou commence le déterminisme ? Comment s’exprime la liberté de nos élèves, et nos échecs ?

Ces questions m’ont longtemps hantées. Aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de les avoir domptées. Mais tout ce que je peux porter à la face du monde, tout ce avec quoi je viens chaque matin pour enseigner, c’est cette envie de donner aux élèves que le hasard m’a confié, les bases les plus solides. Et les outils d’exercer, le plus possible, leur liberté. D’où qu’ils viennent et quelle que soit la foi qu’ils ont en le système scolaire.

Garder en tête l’hypothèse, très plausible, que nous n’avons finalement que peu d’importance dans les parcours individuels ; faire cours comme si le moindre savoir transmis était vital : c’est l’équation que je m’entête à équilibrer, jour après jour.

Mardi 24 décembre

Il y a cette scène dans le film “La favorite” (excellent film soit dit en passant) ou la reine d’Angleterre de l’époque se retrouve enfin tranquille. On lui fout une paix royale mais très brève, dont elle profite pour manger à toute vitesse, jouer aux cartes et mal se tenir. Au point d’en devenir malade.

C’est presque ce que j’ai l’impression de vivre, lors des vacances. Cette nécessité de décompresser à toute vitesse, de se lancer dans tout un tas d’activités n’ayant rien à voir avec l’enseignement, histoire de retrouver sa forme d’origine, de s’étirer, afin de retrouver de l’énergie.

Pendant quelques jours, j’aspire à être tout autre. Pour revenir plus heureux ensuite.

Lundi 23 décembre

J’ai passé une bonne partie de la journée à écrire le spectacle de fin d’année que les troisièmes de l’option musique, les troisièmes Glee, interpréteront. Cette année, ce sera beaucoup plus cours, plus modeste. Un spectacle d’une heure, intégrant les quatre niveaux, chaque classe chantant trois chansons.

Et tandis que je tente de trouver dans la langue française une façon de marteler la révolte, en écrivant des paroles sur Rehab, d’Amy Winehouse, je me demande si je ne suis pas devenu l’un de ces “profs à projets”. Le genre de prof qu’élèves, on regardait avec curiosité et un peu de condescendance aussi : les profs qui se montraient tellement intenses dans l’animation de leur club théâtre, du journal scolaire ou de l’organisation de voyages. Comme si c’était ça l’essentiel alors que bon, quand même, on était au collège pour apprendre (oui, j’engueulerais salement mon moi collégien, si je le croisais aujourd’hui).

Mais il n’empêche. Quand je travaille sur les productions de la section Glee, il se passe quelque chose de très doux, de très lumineux. Parce qu’enfin, je suis à ma place. Je dois me montrer à la fois exigeant, afin de leur proposer des textes qui leur apporteront quelque chose, et penser à eux avant tout, pour qu’ils s’y retrouvent.

C’est moment privilégié. Parce que du fait que nous sommes de nombreux adultes à travailler sur ce projet, que les enfants qui y participent ont choisi de l’intégrer, les choses se font dans l’harmonie. Ce qui n’est pas souvent le cas lors de notre vie d’élève et de prof au quotidien.

Il n’empêche : fréquenter cette façon de faire, travailler pour cette section m’aura énormément appris. Mais plus que des savoirs faire, plus que des techniques, le plus important reste cette impression fugace : quand c’est lumineux, c’est qu’on est dans le vrai.

Dimanche 22 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

Et comme j’ai passé la journée à écouter ce que chanteront les troisièmes Glee au spectacle de fin d’année, pas de raison que vous n’écoutiez pas la tracklist ! (partielle).

Samedi 21 décembre

Hier soir, retour de soirée avec S. S. est une autre personne que j’aime très fort. Après pas mal de temps en grande banlieue parisienne, il a obtenu son havre de paix dans la capitale : un bahut plutôt calme, dans lequel il dispose, en tant que prof de musique, de moyens conséquents, tant matériels qu’humains.

Ce qui me ramène toujours à cette angoisse sourde et aussi à une polémique qui revient dans de nombreuses conversations : ne serais-je pas totalement perdu quand je quitterai un endroit où j’enseigne depuis le début de ma carrière, et peut-on vraiment dire qu’il existe “un” métier de prof ?

La réponse à la première question est bien entendu que si, bien sûr que je serai perdu. Mais il s’agit là de ma responsabilité, et aussi d’un obstacle motivant et possible à franchir.

Par contre, pour le deuxième sujet… Eh bien en ces temps de débats sur la retraite, où on nous explique notamment à longueur d’intervention médiatiques en quoi consiste cette profession et pourquoi elle est le lit d’avantage à côté desquels les sommes que touchaient Delevoye, c’était de la ferraille de fons de poches, je pense qu’il serait vraiment bon que l’Éducation Nationale se penche sur les immenses disparités qui existent sur le territoire au niveau des tâches demandées. Il ne s’agit pas, bien entendu, de jouer à qui a le plus de travail. Mais il devient de plus en plus illusoire de parler des “profs des écoles” ou des “enseignants du secondaire” dans leur ensemble. C’est même un contresens.

Ma mère a été prof de SEGPA durant toute la deuxième moitié de sa vie professionnelle et ses tâches étaient totalement différentes de celles des collègues de SEGPA que j’ai rencontrés dans mon ancien établissement, de par un public n’ayant absolument pas le même profil.

Je suppose qu’il en est de même pour tous les métiers. Mais, pour parler de ce que je connais, je pense qu’il devient urgent de regarder celui de prof avec un peu plus de précision qu’actuellement.