Lundi 11 novembre

Les troisièmes
Étourvol font la gueule. Pendant mon cours de français, Y., leur CPE est venu leur annoncer que nous allions arrêter une expérimentation : les laisser monter seuls en classe après la récréation. En effet, à Ylisse, la règle est pour les prof de venir chercher les élèves dans la cour. Ceci pour éviter que les couloirs ne se transforment en une annexe d’OK Corral dans laquelle on organiserait en plus des combats de boxe clandestins.
Cette année, nous avons tenté de responsabiliser les troisièmes en leur permettant de se gérer eux-mêmes pour leur montée en classe, ce qui, je l’avoue, était bien pratique pour tout le monde, mais a EFFECTIVEMENT transformé les couloirs en annexe d’OK Corral dans laquelle on organiserait des combats de boxe clandestins ET des combats de chiens.

Du coup on arrête là les frais.

“C’est toujours pareil, grogne Helga. On s’en prend à tout le monde alors que c’est les garçons qui font des bêtises.”

J’évite de mettre un jerrycan de gasoil sur le feu en lui signalant qu’elle a elle-même eu tendance à se servir de cette liberté pour faire des courses d’obstacles avec ses copines dans les couloirs et tente de reprendre mon cours.

“Monsieur, interrompt Lyude, alors que je tente une explication d’une scène de Persépolis, vous avez voté pour que ça s’arrête, aussi ?
– Pourquoi cette question ?
– Pour ça. On sait jamais si vous êtes de notre côté ou pas.”

“De notre côté”. Les trois mots immenses et casse-gueule. “De notre côté”, en langage collégien, c’est proposer en quelque sorte d’adouber le prof, de lui donner l’étiquette de “l’adulte sympa”. Celui qui accepte de transiger sur certaines règles, en échange de quoi on l’écoutera plus facilement. “De notre côté”, est valorisant et pervers. “De notre côté” est un piège.

“De votre côté ? Je ne savais pas qu’on était en guerre.
– Mais non, on n’est pas en guerre ! C’est juste que… des fois vous êtes sympas avec nous et des fois non.
– Ah ! Vous voulez dire que vous êtes parfois d’accord avec mes décisions, et parfois non.
– Voilà !
– C’est pas être de votre côté ou non ça. C’est être votre professeur. Et avoir vos intérêts à cœur, même si ça risque de nous amener au conflit.
– Mes parents ils me disent pareil.
– Oui. C’est le rôle des adultes envers les enfants et les ados.
– C’est galère, en vrai !”

Parfois. Pas toujours.

Samedi 9 novembre

Je rencontre A. au salon de l’Autre Livre. A. est écrivain et anime de plus en plus d’ateliers d’écriture en milieu scolaire. La conversation s’attarde un moment sur la méthode : “Je n’aime pas leur donner une méthode précise, par exemple faire des fiches d’identité des personnages, parce que ça ne fonctionne pas pour moi.

Il touche là à quelque chose d’essentiel. Pas en tant qu’intervenant. En tant que personne qui participera à l’éducation d’enfants. En tant que profs, une partie essentielle de notre travail consiste à transmettre des cadres. Parce que les mômes ne saisiront jamais intuitivement ce qu’est une nouvelle fantastique ou les règles de la phrase complexe. Prétendre le contraire serait malhonnête.

Mais il serait également illusoire de croire que, même au prix d’un immense travail d’individualisation, lesdits cadres serviront à tous. J’ai réussi à retenir mes verbes irréguliers, étant môme, bien différemment que selon les conseils de la prof. Qui s’en est aperçu et ne m’en n’a jamais tenu rigueur.

Nous passons notre temps à tracer des traits. Nous mettons en place des frontières, pour délimiter les connaissances.

Mais nous devons aussi nous souvenir qu’il existe des chemins de traverse. Et observer, parfois, les élèves qui s’y engagent pour y vivre leurs aventures.

Vendredi 8 novembre

Le vendredi, à l’après-midi tueur. Quatre heures de cours à la suite, dont deux heures avec mes deux quatrièmes, que j’ai déjà eu le matin.

Autant dire que ceux qui souffrent, dans l’histoire, ce sont les troisièmes Etourvol et les troisièmes Glee, que j’ai de 15h à 17h et qui trouvent face à eux un prof totalement cramé et à bout d’énergie.

Aujourd’hui, en entrant en classe, je n’ai plus aucune force pour assurer la discipline, la rigueur ou les sanctions. J’ai tout utilisé. Et lorsque Loghain commence à emmerder ses camarades, je ne crie pas. Je me contente de remarquer.

“Vous êtes un misogyne en fait. Vous vous en prenez toujours aux filles.
– Un quoi ?
– Misogyne.
– Monsieur, lance Anora, il y a vraiment un mot pour les hommes qui s’en prennent aux femmes ?
– Oui. C’est universel.”

Et elle qui prend très mal les agressions du gamin semble soudain soulagée. Comme si le fait de savoir qu’il existe un mot, que cette situation n’était pas ignoré du monde lui faisait du bien. Elle écrase Loghain d’un regard méprisant et continue à travailler.

Le cours avec les troisièmes Glee est tendu. Leurs évaluations sont dans l’ensemble mauvaises ; ils continuent à se montrer distants. Gentils en façade, mais en permanence perdus dans leurs histoires, en donnant suffisamment aux profs pour qu’on leur foute la paix.

Pas de bol, on ne peut pas tricher avec Montesquieu.

Ils tentent de se rattraper en récitant des textes qu’ils devaient apprendre. Lorna se montre parfaitement extraordinaire lorsqu’elle met en voix du Delaume, avec un détachement et une ironie que son adolescence rend encore plus forte. Et Benvolio se lance dans l’interprétation d’une lettre persane. Sa voix, devenue maintenant une basse flambant neuve, est celle de Rica. Rica n’a jamais dû parler que comme ça.

Je les applaudis à tout rompre.

“Vous nous avez pardonné, monsieur ?
– Je ne vous en veux pas. Je vous dis les choses parce que vous êtes importants.
– Vous nous avez dit ça en sixième et en cinquième.
– Et je continuerai à vous le dire en troisième. Jusqu’à ce que vous vous en rendiez compte. Et les gens importants se respectent, et ne se noient pas dans les conflits et la laideur.
– Vous êtes toujours philosophe, monsieur.“

Non. Je connais ces mômes depuis la sixième. Ils étaient des soleils. L’adolescence les a éclaboussé de ce qu’elle peut avoir de plus moche. Le narcissisme, la défiance, l’amertume.

Je refuse cette fin-là. Ce n’est pas professionnel, mais c’est mon privilège.

Jeudi 7 novembre

Les quatrièmes Avaltout observent un silence très – très – relatif, durant cet exercice alerte intrusion. Assis sur le sol, le dos contre le mur, ils pouffent et chuchotent des bêtises.

Sauf Caspar. Caspar regarde autour de lui, l’air totalement perdu.

“C’est vrai, monsieur, ce qu’il se passe ?”

Caspar n’est pas précisément ce qu’on peut appeler un élève brillant. Il fait partie de ces gamins aux côtés adorables, mais qui aurait dû, depuis un moment, être orienté dans une structure adaptée aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage. La quatrième est un moment particulièrement compliqué pour lui : le passage à l’abstraction, la nécessité de se concentrer davantage lui posent vraiment problème.

Un peu sur les nerfs parce que j’ai dû expliquer en langue des signes à Nadette que si elle recommence à faire des doigts à Linhardt, je la donne à manger toute crue à des piranhas radioactifs, je me contente de le regarder en levant les yeux au ciel.

Sauf qu’il m’agrippe le bras.

“Si je meurs, vous dites à ma maman que je l’aime hein.”

Heureusement, il a murmuré cette phrase, ce qui fait que seule Hilda l’entend et rugit de rire, ce qui consacre joyeusement l’échec de la classe à cet exercice. Je ne réagis pas à cette transgression, parce que je m’aperçois que Caspar est au bords des larmes.

“C’est un exercice Caspar, c’est pour du faux.
– Vous dites pas ça comme ça hein ?
– Je vous le jure.”

Je termine l’heure avec un goût amer en bouche. Que j’enseigne à une classe hétérogène, je le savais déjà. Mais j’avais expliqué ce qu’il allait se passer aux quatrièmes, ils savaient tous qu’un exercice, une simulation, allait avoir lieu. Caspar n’a pas compris.

Il n’a pas compris que nous vivons dans un monde où, merde, il n’est pas impossible qu’un trou du cul décide de se pointer avec une arme et de la vider dans une école. Que c’est une minuscule éventualité, mais qu’elle existe néanmoins. 

Et si je m’en tiens à ma lettre de mission, mon job est de lui apprendre la différence entre une subordonnée relative et conjonctive, lui faire découvrir les subtilités du verbe hugolien et éventuellement de le faire réfléchir à une orientation possible.

Parfois je me demande de qui on se moque le plus. D’eux, de moi, ou de l’avenir en général.

Mercredi 6 novembre

Hier soir, je reçois les parents de Kirke. Kirke est un gamin véritablement excellent en classe. Il frôle les 18 de moyenne générale et valide toutes les compétences possibles.

Le problème est qu’il est insupportable. Il passe son temps à exciter le reste de la quatrième Avaltout (pour qui, je le rappelle, la chute d’un stylo bleu est un événement digne d’un spectacle de Lady Gaga dans lequel elle révèlerait qu’en fait, elle était David Bowie déguisé), à provoquer les profs en choisissant ceux qui réagissent le plus à ses piques et à joyeusement mentir à ses parents, persuadés qu’il s’ennuie de par la facilité avec laquelle il avance dans le programme. Sachant que les activités supplémentaires que je lui ai proposées ont été accueillie avec autant d’enthousiasme qu’une politique sociale décente au gouvernement.

Entretien avec les parents, donc. Et je sens dès le départ que nous faisons fausse route. La mère et le père sont parfaitement lucides quant aux problèmes de leur fils, dont j’ai l’impression qu’il entend pour la énième fois un discours mainte fois rabâché. Tu dois gagné en maturité, tu travailles pour toi, tu peux avoir un statut auprès de tes copains et être un bon élève, regarde, Untel avec qui tu es copain y arrive…
Le môme hoche la tête, l’air contrit juste comme il faut. Rien ne semble fonctionner. Cet entretien est totalement inutile. Pourtant, quelque chose résonne, à l’arrière de mon crâne. Quelque chose que m’a dit L., ce matin, et dont je ne parviens pas à me rappeler. Je fixe Kirke droit dans les yeux. Dans le blanc des yeux…

“Kirke, vous dormez bien, la nuit ? Vous avez les yeux bien rouges…
– Oh, c’est la piscine ça ! Il y va tous les jours, de 18 à 20h.
– Vous arrivez à gérer la piscine et les devoirs ?
– Il s’en sort depuis la primaire, vous inquiétez pas.”

Pour la première fois depuis le début de l’entretien, je vois la ligne des épaules du gamin osciller.

Et lorsqu’ils quittent la salle, je saisis une bribe de dialogue.

“Il est trop tard pour aller à la piscine, du coup.
– T’inquiète, maman, c’est pas grave.”

D’un problème vers l’autre. Il serait facile de laisser l’orgueil me bouffer et me dire que j’ai touché le jackpot. Que Kirke est en fait un esclave du sport et que c’est ça qui l’excite à ce point à son âge.

Du calme.

C’est une piste. Il faudra en parler, seul à seul, avec lui. Tirer lentement le fil. Qui, si ça se trouve, ne mènera à rien. Et il faudra alors à nouveau trouver une raison. 

C’est là l’un des aspects les plus délicats du métier, et qui ne souffre pas l’approximation. Si je colle une étiquette fautive sur le cas de Kirke, il en souffrira autant que si je m’en foutais. Les semaines à venir s’annoncent compliquées.

Et c’est l’un des plus faciles des Avaltout.

Et ils sont vingt-quatre.

Mardi 5 novembre

Arrivée au boulot à 8h, départ à 21h. Encore une de ces journées longues comme un univers, qui feraient un bouquin.

L’essentiel donc.

J’entame l’étude de “La parure” avec les quatrièmes Dracofeu. En règle générale, il faut bien trois bonnes heures à batailler contre un intérêt poli pour que la sauce prenne. En général, les élèves ne commencent à vraiment s’y intéresser que lorsque l’histoire prend une tournure policière. Là, ils réagissent au quart de tour, devant l’attitude de Mathilde, l’héroïne, face à sa vie. Entre ceux qui la honnissent pour ses rêves de richesse et les autres, habituellement beaucoup plus rares, qui la soutiennent. “Et pourquoi elle n’aurait pas le droit, au fond ? Elle n’a le droit de rien, elle peut bien avoir envie !”

Ils sont souvent étonnants. Et encore une fois, mon regard de lecteur évolue, heureux des nouvelles perspectives que proposent les mômes qui n’ont désormais plus qu’une seule envie : en apprendre davantage sur cette femme inventée qui suscite des débats bien réels.

Durant la pause de midi, T. me dit que, durant son voyage à Londres, il est allé voir Wicked. Je maudis le fait que le collège nuise à la qualité de nos échanges. Je suis déjà fatigué d’une matinée de cours, préoccupé par mille problèmes. Nous serions chez nous, devant un verre ou en train de nous balader, je lui dirais que j’ai écouter des centaines de fois l’enregistrement. Je lui raconterai le magicien d’Oz, je lui parlerai d’Out of Oz, de Kristin Chenoweth, de comment Elphaba fait pour tenir sa note dans Defying Gravity quand elle est projetée en l’air. Je n’arrive qu’à balbutier deux trois inepties. Dans ces moments-là, je déteste le collège, et j’espère, obscurément, qu’il lui arrive de me lire pour que l’écrit rattrape les insuffisances de l’oral au travail.

Je prends aussi, enfin, le temps de parler avec D. D. est un AED (ou surveillant) dont je suis instantanément tombé raide dingue. D. se sert de son salaire d’AED pour financer sa thèse en musicologie. D. est un ancien boxeur, un chaman orc dans World of Warcraft et un merveilleux conteur. Cela fait plus d’un an que j’avais envie d’avoir une longue conversation avec lui.
Et ça valait le coup.

La journée se conclut par la remise du diplôme du brevet, organisée par l’experte main de Y. et du reste de la vie scolaire. Les anciens troisièmes, nouveaux secondes, viennent chercher leur diplôme.
Comme je le dis à Monsieur Vivi, il s’agit de l’une des rares cérémonies que j’apprécie vraiment. Parce qu’il y a quelque chose de concret. Ils ont tous conquis ce diplôme. Ceux qui sourit devant la prétendue inutilité de l’examen ou sa facilité sont les privilégiés a qui on n’a cessé de seriner que de telles conquêtes se présenteront aisément dans leur vie. Et même si c’est la pure vérité, il est beaucoup d’ados qui ne le savent pas. Presque tous arborent un immense sourire. Et viennent aborder leurs profs.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur ces conversations, mais je ne retiendrai que ce moment.

En fin de compte, ne restent que Monsieur Vivi et moi, chacun entourés par un groupe d’élèves. Je me rends compte que s’il fallait nous raconter, l’un et l’autre en tant que profs, ce sont ces élèves-là qu’il faudrait choisir.

Monsieur Vivi s’entretient avec les anciens troisièmes Glee, dont il a été l’enseignant et le mentor durant quatre ans. Ils parlent musique, conservatoire, révolte contre ce qu’ils ne comprennent pas. Avec beaucoup de sourire et de calme. Ils parlent avenir avec des mots très simples, et très doux. Ils sont très beaux.

Autour de moi, ne se trouvent que des élèves de la troisième Bazoukan. La classe la plus attachante, horripilante et foutraque que l’on puisse concevoir. À commencer par Kasim et Tybalt, deux ados placides et rigolos, qui n’ont jamais poussé leur talent. Mais ont toujours su faire des efforts quand c’était nécessaire. “En tout cas monsieur, un truc de bien, c’est qu’en français, on n’est jamais perdu. On accroche les petits crochets que vous nous avez donnés, tac tac tac, et on s’y retrouve dans n’importe quel texte !” Je rougis sottement, tandis que Kasumi court à ma rencontre : “Monsieur, vous vous rappelez de quand j’avais amené un sabre dans la classe ?”
Même voix de petite fille pour cette gamine aux résultats effarants d’excellence, capable d’arracher le score maximum à ses évaluations et à ses jeux PS4.
“Monsieur, vous savez que Kasumi, elle a rompu avec son copain imaginaire de troisième ? Celui dont vous vouliez pas qu’on se moque ?”

Après avoir fait mille manières pour entrer, Roog est enfin là. Et me décoche le sourire de sale gosse qui me donne autant envie de l’engueuler que de le prendre dans mes bras.

Ils me racontent tout dans le désordre : le menu à la cantine (”C’est immonde, ils nous donnent à bouffer les pâtes d’hier et le riz de demain !”), les mangas qu’ils lisent, les romans qu’ils ont entamé (”On décroche pas, monsieur, jamais plus !”), leurs résultats scolaires, leurs jeux vidéo, leurs projets… Ils font de leur mieux. Même quand ça n’est pas facile.

Je rentre beaucoup trop tard. Trop fatigué par une seule journée.

Mais ce soir, ça n’est pas grave.

Lundi 4 novembre

J’entame cette période traditionnellement compliquée au collège avec une vraie journée d’escroc : les hasards du programme et du calendrier font que je projette Persépolis aux élèves de troisième et que les quatrièmes Avaltout rédigent un compte-rendu de lecture, activité qui nécessite de ma part zéro intervention ou presque, ce projet se déroulant en demi-groupes et les ayant terriblement enthousiasmés.

Ce n’est pas plus mal, cela me permet de me remettre à jour dans le bazar administratif du collège, et de ne pas épuiser totalement le bénéfice repos des vacances (avec un peu de chance, il devrait tenir jusqu’à jeudi matin).

Le récit de la vie de Marjane Satrapi me fait penser à une conversation que j’ai récemment eue avec Monsieur Vivi. Depuis quelques années, il est des œuvres que je soumets systématiquement aux classes auxquelles j’enseigne. J’ai d’abord ressenti une certaine angoisse : ne suis-je pas tombé dans le modèle que je crains, celui du “prof qui fait toujours le même cours” ?

Toute honte bue, je pense que non. Que je continue à lire, à regarder, que, même si le matériau est le même, la façon de l’étudier change suivant les classes et les profils d’élèves. Mais il est des œuvres que j’estime essentielles. Qu’il ne serait pas juste qu’un môme n’ait pas l’occasion de découvrir : la légende d’Isis et d’Osiris, Yvain, le chevalier au lion, les nouvelles de Maupassant et Lovecraft, Victor Hugo, Maryse Condé, Harper Lee… et donc Persépolis.

Certains de ces monuments tombent parfois, face à d’autres géants. De moins en moins souvent. Et de plus en plus souvent, ce qui les conforte dans leur statut d’essentiels pour les élèves, est que les lectures et les interprétations changent chaque année, toujours passionnantes, toujours profondes.

Et qu’à travers leurs yeux, le prof redécouvre les mots qu’il a lu mille fois et que l’enthousiasme, à chaque fois renaît.

Samedi 2 novembre

Préparation des cours pour lundi. Je cours des mésaventures de Mathilde Loisel dans “La Parure” aux tribulations de Marjane Satrapi dans “Persépolis”.

C’est l’un des aspects préférés de ce métier : donner à voir. Créer, à grand coup de textes, d’images projetés et de voix écoutées, le Paris du XIXe siècle, l’Iran des années 80, ou un futur hypothétique. Les cours que j’arrive à faire fonctionner en classe ont invariablement ce point commun : les mômes ont “vu” où ils étaient.

On me dira que je découvre l’eau tiède. Qu’évidemment, la contextualisation d’un propos est essentielle. Je pense que c’est plus que ça. Toutes ces images tombent dans le terreau tellement fertile de l’adolescence. Et, dussé-je être ridicule, je suis convaincu que les ailes qu’ils déploieront une fois adulte auront l’envergure que nous leur auront transmise tandis qu’ils étaient en cours.

Ce n’est pas rien, d’aider à déployer des ailes.