Neuvième semaine de cours, dans la chaleur étouffante de bâtiments conçus pour tout, sauf pour accueillir de façon douce de jeunes enfants. Je m’étais demandé un jour ce que ça faisait au psychisme, de passer le plus clair de sa vie dans un endroit laid.
C’était un peu hypocrite, je le sais : ça fait du malheur. Du malheur qu’on tente de conjurer par notre énergie face aux élèves, par des histoires, par des défis.
Mais au bout de neuf semaines et de dix mois, ça ne suffit plus.
Dernière évaluation en 5e Astronelle. A., l’AESH de la classe, n’est pas là. (parce que ça n’existe presque plus, ici, un AESH d’élève. Juste des AESH de classe.) Je dois donc m’occuper d’Enzo, qui ne peut pas écrire tout seul. D’Alia, qui ne peut pas lire toute seule. De Raul, qui ne peut pas gérer ses émotions seul. Tout en apportant mon soutien à ceux avec qui j’avais déjà prévu de le faire. Toma, qui continue à lutter avec la langue français, Aliénor, en opposition avec tout ce qui est scolaire, Luther, qui n’aura pas cesser, à tous les cours, dans toutes les matières, de tenter d’insulter ses camarades dès qu’on ne le regarde pas de face.
Sport à haute intensité. Et sentiment d’échec.
Toute l’année, cette classe sera restée un ensemble d’individus, trop éloignés les uns des autres, par leurs profils et leurs tempérament, pour constituer un groupe. Une classe. J’ai souvent tendance à dire que le collège, c’est être mis brutalement en contact avec une mini-société, et pas la plus agréable, loin de là.
Cette année, je ne serai pas parvenu même à ça. À ce qu’iels fassent société.
Allez, de la musique de jeu vidéo en lofi pour terminer ce weekend où j’ai passé mon temps à brailler sur scène dans une chorale d’enfants et d’adultes.
Les élèves de la chorale du collège de Renais restent bouchée bée. À l’exact intersection entre admiration et honte. Ils ont assisté, à l’opéra de Rennes, au concert d’une école de musique. Sur la même scène où nous avons chanté, quelques heures auparavant, dans le cadre d’un festival de musique.
« Mais on peut plus chanter, après ça ! »
J’observe les élèves que nous venons d’applaudir. Ils sont tous élancés, déliés dans leurs costumes bien taillés. Et leurs voix se sont mêlées dans des harmonies hallucinantes durant près d’une heure. Ils se ressemblent, aussi beaucoup. De l’autre côté, les mômes auxquels j’enseigne tirent honteusement sur les T-shirts trop grands qui leur ont été remis. Ils ont eut un quart d’heure pour manger, durant cette journée. Ils sont les seuls à chanter deux jours de suite, pour ce festival, grands, petits, sélectionnés uniquement sur leur envie de venir dans la salle C21, entre 13h et 13h45 tous les lundis. En quelques mois, ils ont appris des textes plus longs que l’intégralité du rôle que j’ai joué récemment, trois chorégraphies et un nombre de consignes inconcevables. Bien entendu que ce devait être extraordinaire. Ça l’a été. Mais ça reste un truc de chorale d’enfants.
Je suis fier d’eux. Tellement fier. Fier mais aussi un peu en colère. En colère que, parce qu’ils sont une chorale d’enfant, d’un bahut pas hyper côté, ils soient traités avec moins de considérations que ceux, bien peignés, qui arrivent en artistes quasiment reconnus. Ça a toujours été comme ça, dans tous les bahuts dans lesquels j’ai été enseigné. On est toujours si content de les avoir à disposition sous la main, les moins brillants. On leur en demande tellement. Mais on tiendra toujours les étoiles à quelques millimètres de leurs doigts.
Je chasse ces pensées. Ce qui compte ce weekend, ce n’est pas l’injustice. Elle attendra lundi pour que je continue à vouloir lui faire rendre gorge. Ce qui compte, c’est de continuer à rendre cette expérience belle, à leur faire comprendre que non, justement, ils ne valent pas moins. Ils ont toute leur place, sur la scène de l’opéra de Rennes comme partout.
Le tissu est en train de craquer. J’ai beau tenter de les faire y croire, je le sens de plus en plus. Certains mômes, épuisés, deviennent totalement incontrôlables, et refusent tout ce qui pourrait s’apparenter à une remise en question (hurlant à l’injustice quand on leur explique qu’essayer de foutre une tatouille à son voisin en plein cours n’est pas particulièrement acceptable, même si l’autre l’a insulté à l’heure précédente), d’autres entrent au collège avec pour seul matériel scolaire un quart de mine de stylo bic vert, sans compter celles et ceux qui ne comprennent pas pourquoi on travaille parce qu’après tout, c’est presque les vacances.
« D’accord, mais si pendant un match de foot, les joueurs s’arrêtent de jouer à la 88e parce que c’est presque fini, ça passerait ? – Ben non, ça a rien à voir ? – Pourquoi ? – Parce que c’est comme ça. »
Le refus, tout le temps, quoi qu’il arrive.
Alors j’utilise tout ce qu’il me reste.
Les histoires.
En sixième je jongle, lors de ce dernier cours sur la poésie, entre L’écume des jours et la légende d’Izanagi et Izanami. Je leur raconte comment sont nés les mots valises et le Jabberwocky. Pour couvrir les hurlements dans les couloirs et les cris d’Evilan qui menace le monde entier, je conte.
Ce jeudi 12 juin, sous la poisse étouffante de ce mois invariablement dégueulasse, j’ai le sentiment d’avoir enfin mis KO les cinquièmes Astronelle.
Ça dure depuis septembre.
Depuis septembre ils s’en sont pris à tout le monde. À leurs enseignants, à l’administration, à leurs camarades, à eux-même. Ils s’insultent, s’allient dans une respiration pour nuire à d’autres qu’elles et eux, posent des questions et y répondent entre eux des énormités sans laisser le temps aux adultes d’en placer une. Et repartent, furieux que l’on n’ait pas satisfait leur curiosité.
Je n’ai réussi à qu’à faire preuve à leur égard de patience. Ça remplace ma sidération. Depuis le début de l’année, je continue à leur faire cours. J’ai tenté deux fois la leçon de morale dans l’année, ils s’en sont royalement foutus, je n’aime pas crier et l’humour les insupporte. Alors, continuer à leur faire cours, inlassablement, en en excluant le moins possible, en leur laissant zéro autonomie mais en leur expliquant toujours le mieux, le plus précisément possible. Les faire venir à chaque fin de cours, inlassablement, pour leur dire que non, on ne peut pas se comporter ainsi avec un autre être humain.
Et depuis quelques semaines, ils s’agitent mollement, comme des poissons hors de l’eau. Des quolibets fusent de temps en temps, entre eux, mais sans aucune conviction. Dépités, ils s’intéressent à ce que je leur apprend. Trouvent presque marrant quand je leur montre que « car » et « parce que », ce sont des crochets tout tristes quand ils se retrouvent sans subordonnées à accrocher. Ils n’ont plus le souffle pour un autre crochet du droit, pour une autre tentative de déraillement du cours. Ils ont tapé partout, et ça a rebondit.
Ce soir, durant une semaine bourrée d’obligations à ce que je n’en puisse plus, je regarde les dalles au plafond du garage de M., dans lequel nous nous sommes réfugiés, à cause de la chaleur. Il me fait écouter les derniers projets sur lesquels il travaille et nous faisons le bilan de cette année scolaire. De nos parcours respectifs, qui nous ont emmené loin, tellement loin.
« Tu sais, lui dis-je alors que la boucle du septième son Ableton se déploie en arabesques infinies, j’ai commencé à essayer d’écrire un texte fini, à partir de mon blog. Nan. À partir de cette année, parce que j’étais dans ce collège. Je l’ai appelé tadaima. »
M. aussi a des notions de japonais. Il hoche la tête en souriant.
« Bienvenue à la maison. »
Et peut-être au revoir. Mais ça n’est pas triste. Ça n’est pas rien, de savoir qu’il existe un lieu où l’on peut vivre des miracles.
Répétitions à l’opéra de Rennes pour un projet dans lequel je me suis retrouvé embarqué alors qu’à la base, je trouvais juste rigolo d’aller pousser la chansonnette à la chorale le lundi midi. Et nous voilà, avec une trentaine d’élève, à nous mesurer à des mélodies pour le moins retorses.
C’est drôle quand même.
Alignés sous la lumière des projecteurs, à tenter d’user au mieux de notre larynx et de l’air qui nous traverse, nous nous retrouvons à égalité. Des corps qui modulent un truc immatériel, le son. J’ai le luxe et l’espace mental pour me dire que c’est un moment suspendu. Et que ça fait du bien.
Après ces moments en dentelles, jours fériés, oraux et premiers examens, élèves et enseignants retombent dans cette étrange période. Pendant plusieurs semaines, complètes celles-ci, il va falloir encore tenir. Encore aller jusqu’au bout. Encore maintenir le monde que nous nous sommes forgés depuis septembre. Et à quel point elle est évanescente, cette réalité.