Durant cette marche des fiertés, je croise des élèves. Des filles uniquement. Qui, enveloppées dans leurs drapeaux, chacune sa couleur, ont revêtu leurs pendentifs cadenassés et leurs salopettes déchirées. Elles me regardent sans le moindre étonnement, mais font de frénétiques coucous avec les mains, parce que c’est la plus intense manifestation de joie qu’elles peuvent se permettre.
J’échange un coup d’œil rapide avec la maman qui encadre le petit groupe. Et il y a dans son regard énormément de sérénité.
Aujourd’hui, ici, dans ce petit groupe, tout va bien.
J’entame le cours de 5e Astronelle assez désabusé. Depuis le début de la semaine, j’ai dû passer en mode dictature pour que la moitié de la classe qui tente encore de s’accrocher parvienne à apprendre, sans que l’autre ne s’en donne à cœur joie entre insultes, histoires de classes et tentatives de harcèlement. On est donc sur la formule de cours la plus inintéressante, me concernant : copie d’une introduction du cours, lecture d’un texte, questions que je relève éventuellement, bilan. Zéro initiative de leur part, aucune variation. Et dire que je fais ça sur Bilbo, qui est un texte qui fonctionne bien d’habitude.
Qui fonctionne bien tout court.
Aujourd’hui, on pénètre dans l’antre de Gollum. Et les mômes sont d’une attention que je ne leur avais pas vue depuis très longtemps. Alors, forcément, je cabotine un peu. Ils ne connaissent plus le film. J’allonge les sifflantes et je mime un poil Andy Serkis. Certaines et certains ont un mouvement révulsé. Mais silencieux, comme pris dans les longs doigts. Et je m’interroge. Pourquoi cette petite créature répugnante, à chaque fois, les captive-t-elle à ce point ? Est-ce parce qu’ils sont encore très petits, en fait, et que la scène se passe dans le noir ? Est-ce parce qu’ils n’ont encore jamais rencontré monstre semblable à Smeagol ? Je l’ignore. Mais je rends grâce, une fois encore à JRR Tolkien, d’avoir sculpté ce lac souterrain.
Je laisse repartir les cinquièmes avec la dernière énigme posée en tête. Et en sortant, Keila se tourne vers moi.
« C’est dommage, on pourra pas lire tout le livre, on n’aura pas le temps. »
Passage d’oraux des troisièmes. Pendant quatre heures, je vois des jeunes gens bouffés de stress mais prêts, éloquents et surtout, stable. C’est un truc que je remarque et évoque souvent ici : la colonne vertébrale plus droite, le regard moins fluctuant. Quelque chose s’est apaisé.
« Il y a une différence vraiment immense dans ce collège, entre les petits et les grands, dis-je à M., une fois les examens terminés. – Tu trouves ? Ou tu as perdu l’habitude ? me demande-t-elle en souriant gentiment. »
Et elle a raison. J’ai passé l’année à m’occuper de jeunes préados. C’est dingue comme on oublie vite. Comme il est facile de perdre prise avec la réalité de l’enseignement, ou des parties de celle-ci. C’est aussi pour cela que j’hésite souvent devant les propositions qui, comme tout le monde, me sont déjà parvenues. Formateur, tuteur, déchargé… Ça changerait, ça permettrait de respirer, de voir autre chose… Mais le contact avec les mômes me semble tellement vivace, tellement fuyant… Ce serait si facile de le perdre.
Je le dis sans honte : le mardi de 10h30 à 11h30 est mon heure préférée de la semaine. J’ai cours avec les 6e Feunard, et en plus, avec le demi-groupe qui contient les élèves avec lesquels je m’entends le mieux. Pas forcément les meilleurs, les plus scolaires ou ceux qui aiment le plus le français. Non. Juste… On s’entend bien.
En plus ce matin, ils sont en train de mettre au propre des poèmes sur lesquels ils ont bossé. Ils ont brillamment validé leurs épreuves sur le passé simple, ils méritent cette pause. Et forcément, l’esprit plus libre, ils parlent. Comme Alonso, qui me regarde depuis quelques minutes, comme s’il n’était pas sûr de l’entame de sa phrase.
« Monsieur… – Oui ? – Sans me moquer, est-ce que vous étiez triste, quand vous avez plus eu de cheveux ? »
Les autres ne rigolent pas, mais le mouvement de leurs mains se ralentit.
« Bien sûr que j’étais triste, surtout que j’étais encore assez jeune. – Et maintenant ? – Parfois. Mais de moins en moins. Il y a des choses qui m’importent plus. Et j’essaye de m’aimer comme je suis, même si ça n’est pas facile. – C’est vrai, vous avez du mal ? – Comme beaucoup d’adultes. – Pas que les adultes hein ! »
C’est Elvan qui est intervenu. Elvan, dont j’ai débloqué la fermeture éclair hier.
Elvan énonce un complexe que je ne recopierai pas ici. Un complexe habituellement exprimé par des adultes. Puis Fernando me parle de sa terreur d’être chauve lui aussi « mes frères ils ont des gros cheveux, très épais. Moi ils sont tout fin, je fais quoi s’ils se mettent à tomber ? »
Quelques autres, pas tous, prennent la parole. Elle parle toujours trop doucement, elle se trouve laide. Ça n’est pas triste. Les phrases fusent comme s’il fallait s’en débarrasser. Ils n’attendent pas, je m’en rends compte, de réconfort ou de réponse. Juste, donner son à ces peurs, les faire s’écraser contre le mur. Je suis abasourdi. Ils ont onze ans et tellement de peurs ancrées. Mais déjà, ils se remettent à bosser. Sauf Alonso.
« En fait monsieur, si vous êtes triste, vous avez qu’à vous dire que vous ressemblez à Saitama. – Ah, j’ai une élève qui m’a dessiné comme lui, une fois, au lycée. – Mais c’est trop classe ! »
Ils s’en vont, enfants, en riant, et en me disant merci. C’est rare. Ils s’en vont, enfants, tandis que leurs peurs leurs soufflent au visage. Sans les faire reculer.
Il faut toujours dire à Elvan d’enlever sa doudoune, même en plein mois de juin, quand les rayons du soleil lui tombent dessus, à travers la vitre. Il va soupirer, rouler des yeux, et l’enlever le plus lentement possible.
Il faut toujours dire à Elvan de prendre un stylo. Il va soupirer, rouler des yeux, et commencer à trier chaque objet dans sa trousse – même quand il n’y en a que deux – afin de saisir en dernier un bout de mine auquel pendouille un cylindre de plastique.
Il faut toujours dire à Elvan d’arrêter de mal parler à ses camarades. Il va soupirer, rouler des yeux et quand je ne le regarderai pas, siffler entre ses dents une moquerie un peu nul, qui fera soupirer, rouler des yeux celui qui l’a reçue.
Il faut toujours dire à Elvan d’arrêter de hurler dès que l’on parle de quelque chose qui s’approche plus ou moins du corps. Il va soupirer, rouler des yeux et refuser toute tentative de communication et d’explication. « C’est tellement gêêêêênant. » C’est sa phrase pour tout. C’est gênant.
Et c’est la fin de la journée.
« Monsieur, vous pouvez m’aider ? »
Il arrive, flanqué de ses copains, qui lui ressemblent tellement. La fermeture éclair de son sac mord sur le tissu. Je ne compte plus le nombre de fois où c’est arrivé. Je ne compte plus non plus le nombre de fois où je me suis agenouillé, pour manipuler délicatement le mécanisme, jusqu’à ce que tout refonctionne correctement.
« Merci monsieur. »
C’est le seul moment où il n’y a aucune morgue sur son visage, aucun plissement exaspéré. Et pas un seul de ses copains ne le charrie.
Soirée chez moi. Je suis hypersociable mais reçois très peu depuis mon retour en Bretagne. Je ne sais pas pourquoi. Impression que c’est un truc d’adulte, que mon foyer restera éternellement une caverne de post-adolescent. Impression que, chez moi, on ne fait pas les grosses soirées qui claquent.
C’est le cas.
Il y a trois collègues autour de la table en plastique du jardin. Et on va énormément parler. Se raconter d’immenses pans de nos vies. Pendant que je me laisse bercer par leurs voix, je me rappelle que c’est ça aussi, être enseignant. Fréquenter, au quotidien, ces gens qui portent en eux des infinis. Vivre avec eux le pire comme le meilleur.
C’est quand le soleil brille un peu plus fort, quand le ciel est déjà clair au moment où j’entre dans ma salle de classe que je m’efface.
Tous les ans, depuis que je suis arrivé en Bretagne.
Tous les ans, je deviens, alors, un peu plus immatériel. Parce que je sais que c’est bientôt terminé. Parce que ça ne durera pas. Je sors moins souvent prendre des verres. Je parle un tout petit peu moins avec les collègues. Je fais, comme on dit, un pas en arrière. Parce que j’en ai marre que ça m’arrache le cœur et les viscères. D’à chaque fois m’attacher, et d’à chaque fois savoir que l’histoire va bientôt s’arrêter. On promet que ça ne changera rien – ça change – à nos relations. On se revoit, de loin en loin, dans des cafés impersonnels, et très vite on a bien moins à se dire. Je trouve ça triste. Alors je préfère commencer à partir un peu avant. À me détacher. Pour ne pas avoir à en chialer.
Mais pas cette année.
Cette année au collège de Renais, ça a été tellement fort, tellement puissant, que je n’y parviens pas. Je continue à me comporter comme s’il était certain que, l’année prochaine, j’allais continuer à bosser dans ce collège, au pied de l’immense tour.
Je le disais l’autre jour : il y a toujours ce moment, ce moment imperceptible, quand je rencontre quelqu’un, où je décide de m’attacher. J’ai le choix. Et cette année, je me suis attaché à tant de gens, si fort. Et ces chaînes vont devoir se distendre, parce que ce n’est qu’un boulot, que je ne suis que TZR, qu’il reste une poignée de semaines avant les grandes vacances. Je ne me détache pas, je n’y parviens pas.
Tara est arrivée il y a une semaine. Intimidée par ce grand collège, et toutes les histoires qui s’y sont déroulées, tout au long de l’année. Comment y trouver sa place ? Tara prend place, dans le cours de français. Aucune information sur son établissement précédent, sur sa personnalité, ses résultats, rien.
Après deux heures de cours, il faut se rendre à l’évidence : Tara sait à peine écrire, encore moins lire. Il reste moins d’un mois de « vrais cours », et il y a des kilomètres de travail à effectuer, tant de temps à passer avec elle.
Et c’est trop tard. Il y aura toujours l’année prochaine, bien entendu. Mais que pense-t-on, enfant, à être balloté de problèmes en établissements scolaires, à, chaque fois, devoir tenter de recoudre une histoire ?
Je sors de mon dernier cours furieux. La classe dont je suis professeur principal me rend triste. Ils se font du mal, et semblent se complaire dans cette situation. L’espace que je leur laisse pour en parler, les mots avec lesquels je tente de les atteindre, tout coule dans un silence méprisant. Je n’ai qu’une envie, rentrer chez moi et oublier.
Pas tout de suite, pas maintenant.
Des hurlements retentissent dans les couloirs. Des hurlements dont la fréquence me hérisse les poils de la nuque. Je me précipite.
Deux gars sont en train de se battre. De se battre, vraiment. Les poings s’écrasent sur les corps, les impacts sont réels. Et l’un des élèves, c’est Joël. Joël, qui en sixième, est déjà plus costaud que moi. Joël, un élève sérieux, calme et poli. Mais qui a refusé de participer à toute la période danse en EPS, quitte à se taper une tôle, et ne lira jamais un texte quand un personnage féminin parle au style direct.
Mes jambes ont déjà réagi, et je me sens bondir sur lui, le ceinturer et ramener mes paumes sur ses épaules. Je le tire en arrière en lui parlant, fort mais sans hurler. Il résiste, ses hurlements sont au-delà de la raison. Et je sens que je vais perdre. Je vais perdre parce que je ne peux pas, je n’ai jamais pu faire usage de ma force, de ma force véritable, contre un môme. Il a beau être costaud, je sais que je pourrais le contraindre, si je le voulais. Je ne le veux pas. Je veux rester, quoi qu’il arrive, un prof. Alors, péniblement, juste, je le tracte péniblement en arrière. Je l’éloigne de quelques centimètres dérisoires de son assaillant, que ses potes entourent. Pas le temps d’enregistrer le défilé de visages.
Je parviens à lâcher Joël, à me mettre face à lui, tout en le poussant, loin de la bagarre, loin du conflit. Je le regarde et je tremble de peur, ce que je vois dans ces moments-là, je n’aurai jamais assez de courage pour le contempler sans me faire dessus intérieurement : son regard est loin, tellement loin, dévoré de rage et de colère. Il éructe, et pas une seule fois ses pupilles ne se prennent dans les miennes. Je ne peux que le pousser, tenter de ramener ma voix à des fréquences que j’espère apaisantes. Ignorer ma jambe qui s’est prise un fameux coup dans la mêlée, l’articulation de ma main gauche qui douille. Répéter, doucement, en éloignant tout autre présence : « Joël. Joël, c’est moi. S’il vous plaît, regardez-moi. Je suis là. Joël. Joël c’est moi… »
Le visage plein de larmes et de morve, il finit par atterrir. Par hurler de sa voix brisée que l’autre lui a mis une tarte, pour qui il se prend ? Mon élève est revenu à lui. Le reste, je connais, ça n’est qu’une histoire d’aller trouver les bonnes personnes, de gérer des humanités qui se sont heurtées.
Mais devant la rage et la violence, je crève de peur. Devant ces ouragans qui se lèvent, je ne sais pas que faire. Et je me demande si nos efforts ne sont pas vains. Si ce n’est pas de naissance que ces élèves que j’adore, qui comptent plus que tout pour moi de 8h30 à 17h, ne sont pas déjà condamnés.
Non. Ne pas penser comme ça, ne pas s’en donner le droit. Claudiquer et espérer, toujours, c’est une obligation.