Mardi 27 mai

Au soleil d’une terrasse, je dis au revoir à deux stagiaires documentalistes, à qui j’ai à peine parlé durant l’année. Horaires décalés, géographie du bahut en îles isolées.

Il y a du soleil, des paroles échangées ne comptant pas pour grand-chose.

Pas de regret. On s’effleure parfois, dans ces espaces de béton, de verre et d’enseignement. Des vies lumineuses, qui s’éloignent ensuite.

Et c’est bien.

Lundi 26 mai

Discussion avec J-M. J-M, c’est le TZR (remplaçant) vétéran, qui a parcouru tout le département, et enseigne avec un mélange de cynisme quant aux conditions de travail et d’idéalisme pour ses élèves qui m’attire autant qu’il me fait peur. Il me parle de la fascination qu’ont ses élèves pour le Nosferatu de Murnau, des sculptures qu’il fait en-dehors du boulot – « C’est important de se décentrer, pour mieux retrouver les élèves » – ou encore de son passage au lycée, qu’il a détesté.

Pour une fois, j’écoute sans chercher à me saisir de quoi que ce soit. Juste, de temps en temps, écouter les histoires humaines de ces collègues qu’on a à peine croisés.

Samedi 24 mai

Depuis quelques jours, je n’ai plus le moindre souci avec le comportement d’Evilan, dans le cours de français. Je lui mets une table dans le couloir, lui donne une boîte de feutres et le laisse dessiner des soleils qui rigolent et des grenouilles pendant quinze minutes. En échange, il travaille tout le reste de l’heure, mais uniquement sur de la grammaire et de la conjugaison. Il maîtrise le passé antérieur et la proposition subordonnée relative en fin de sixième, concepts qui faisaient transpirer certains élèves de première.
Partout ailleurs, les rapport concernant sa propension à insulter les profs et frapper les élèves s’accumulent.

En parallèle, Ulrich, réservé depuis le début de l’année s’est brutalement mis à mordre ses camarades, cracher dessus et menacer de sévices physiques ceux qui évoquent leur religion dans la cour. Je ne parviens plus à l’empêcher de hurler au moins une fois par cours. Nous sommes fin mai et il faut en urgence mobiliser la très lourde machine de l’Éducation Nationale et toute les bonnes volontés de l’établissement pour comprendre ce qu’il se passe. Vite, très vite.

Je me sens tellement absurde, avec mes photocopies, mes diaporama et mes histoires.

Vendredi 23 mai

Je me suis couché trop tard, beaucoup trop tard, je n’aurais pas dû. Je dois mobiliser le peu d’énergie qu’il me reste pour ne pas tomber affalé sur mon bureau. La tête me tourne un peu et je sais que je suis loin de faire mes meilleures prestations face aux mômes.

Mais pour une fois.

Avoir un sourire de sale gosse dans la salle des personnels, parce que ça donne aussi la force qu’il faut pour tenir encore un mois, alors que les élèves ont de plus en plus de mal à accepter leur rôle. De temps en temps mériter vous aussi qu’on vous prenne votre carnet. Ça maintient les braises.

Jeudi 22 mai

Il y a quelque chose d’un peu instable dans le sourire de C., durant la récréation :

« C’est toi qui criait, dans le couloir, au début de la pause ?
– Euh, oui. Désolé.
– Non non, j’ai entendu pourquoi. C’est juste… Euh… Je t’ai vu aussi, en fait. Ce n’était pas, ça ne te ressemblait pas, je veux dire. On t’entendait. »

Et c’est là que ça me frappe. Cette expression que je ne parviens pas à reconnaître, parce que j’ai dû la provoquer une dizaine de fois dans toute mon existence, c’est un brin de peur. En effet, j’ai crié. Hurlé, même. Sur Colas. A qui j’ai dû demander de sortir ses affaires six fois. Puis, qui a mimé une fellation à son camarade qui demandait s’il pouvait se taire. « Sale suceur de prof. »
J’ai respiré par le nez. Expliqué, encore une fois. En cherchant les mots, en pesant chaque phrase. Pour qu’il enchaîne, trois minutes plus tard, sur une remarque sexiste, quant à l’héroïne des Mille et une Nuit.

« Mais non, mais monsieur, c’est pas une insulte, juste encore une histoire avec une fille, quoi. »

Encore une fois, ronger son frein. Jusqu’à la sonnerie. La sonnerie où, à peine dans le couloir, il se fait heurter par un camarade dans le couloirs.

« Azy sale pédale ! »

Et quelque chose en moi se déverrouille. Je mesure trois mètres, ma voix est descendue de trois octaves, je fulmine. Colas tente de se rebeller.

« Mais JE PARLE comme ça, à chaque mot vous me cherchez.
– Je vous cherche ? C’est moi qui vous cherche ? »

Je ne devrais pas. Les derniers systèmes de sécurité qui résistent sous mon crâne clignotent écarlates, notamment lorsque, alors qu’il tente de partir, je tends le bras devant lui. Je n’ai fait ça qu’une fois dans ma carrière et je sais à quel point ce pourrait m’être reproché. Je finis de l’agonir de sentences définitives – et donc inutiles – avant de le laisser partir. J’ai honte. J’ai honte parce que je l’ai fait pour moi. Que ce n’était pas pédagogique. Mais ce matin, j’ai été atteint dans ce lieu sur lequel je ne peux pas reculer.

Et j’ai fait peur.

Mercredi 21 mai

« Alors je vais pas faire le sujet que j’ai dit pour l’oral du DNB. À la place, je parlerai de mon projet d’orientation qui est de travailler dans le sport. J’ai décidé ça hier soir. Ma problématique sera en quoi j’aime le sport. »

Je me retiens de lever les yeux au ciel. Ça fait trois heures et demie que j’écoute les élèves dérouler leurs oraux blancs. Il y a eu de tout, des prestations originales et réfléchies, et d’autres durant lesquelles on se demandait qui, des examinateurices ou de l’élève s’enquiquinait le plus. D’après ma collègue, Arto est un élève relativement peu agréable, que ce soit avec ses camarades ou avec les adultes. Il n’a presque rien préparé lors des heures consacrées à l’épreuve orale, et se tient devant nous, le manteau toujours sur les épaules, une feuille de brouillon déchirée à la main. Avec à la bouche ce ton chantonnant des mômes qui ont mal appris par cœur.

« Dans une première partie j’introduirai mon introduction. »

Continuer à le regarder en hochant légèrement la tête – je suis beaucoup trop expressif, j’espère cependant que je joue correctement mon rôle d’examinateur à l’écoute – et faire mentalement la liste de ce qu’il y a à reprendre. Liste qui fait déjà la taille de Guerre et Paix. Les deux premières minutes sont destinées à la description maladroite d’un salon de l’orientation.

« … et j’aimerais travailler dans le sport parce que les influenceurs m’intéressent. »

Oh non. Pas le point influenceurs.

« Ce sont eux qui m’ont aidé à aller mieux et à me convaincre de demander à mes parents de faire une gynécomastie. »

J’atterris brutalement. Le regard d’Arto a changé, sa voix, aussi. Il a froissé son papier entre ses doigts. Plus aucune note lénifiante dans son histoire d’ado mal dans son corps, qui s’est accroché à des vidéos et des routines d’exercice physique comme un naufragé à son radeau. « Je euh… Je sais pas si je peux parler de ça en oral du DNB. »
Les adultes en face de lui restent silencieux. Pas un silence hostile – j’espère, en tout cas, qu’il ne le prend pas ainsi – le silence qui cherche à surtout, surtout ne pas abîmer davantage. Alors Arto continue à parler. Et tandis que son récit se déploie, la question me lamine, à m’en faire des bleus : qu’est-ce que le monde fait à nos enfants si tôt, si violemment ?

Il termine son récit. Nous parlons, de choses que je ne relaterai pas ici. J’ignore ce qu’il s’est passé, et je suis devenu trop prudent pour choisir d’y lire une grande révélation, un moment de libération. Juste qu’il y a des milliers de choses à faire pour cet élève.

Et si peu de temps, en cette fin du mois de mai.

Mardi 20 avril

Sortie scolaire. Dans le bus, Ludvick braille à une copine :

« T’as vu cette vidéo sur la féministe, là ? Elle veut pas l’égalité homme-femme, elle veut la mort des hommes ! »

On échange un regarde, entre A-H, M. et moi. Qui va s’y coller ? On est tous épuisés, d’une journée à les encadrer. Ça nous est tous insupportable, chacun à notre façon. M. s’assombrit de colère, A-H. a le regard plein d’une douloureuse incrédulité.

Je me retourne vers Ludvick :

« Elle dit ça dans quelle vidéo, exactement ?
– Non, en fait, c’est un youtubeur qui en parle.
– D’accord. Et l’extrait, dans lequel elle parle de la mort des hommes, il vient d’où ?
– Ben y a pas d’extrait. »

Ça va être long. Parce que c’est ma méthode à moi, d’y aller pas à pas. Je pense que celle de M., plus tranchante, plus courageuse aussi, aurait été plus appropriée. Mais il faut savoir répartir la charge. Et ne pas laisser, déjà le mal se faire, dans l’esprit de celles et ceux qui nous sont confiés.

Lundi 19 mai

Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus travailler. Les cinquièmes Astronelle ne veulent plus réfléchir. En cours, ils sortent dinguerie sur dinguerie. Pas par bêtise. Pas par provocation. Juste parce qu’ils en on marre. Qu’ils ont suivi toute l’année les codes du collège, et qu’ils ont décidé que ça suffisait. Depuis la semaine dernière, et apparemment à chaque cours, ils verbalisent la moindre pensée qui leur passe par la tête, ils viennent sans matériel, ils renoncent.

Et c’est épuisant.

Alors je joue ma dernière carte. Celle que je connais. Celle dont je sais qu’elle fonctionne en fin d’année.

« Encore de la lecture !
– Oui, mais cette fois, c’est moi qui vais lire. »

Et je lis, en effet. En exagérant volontairement. Du plat de la main, je dessine. Pouce et index joint, un rond. Puis, de la main, esquisser comme une vague. La première phrase les fait rire, je ne réagis pas. Je lis, en « mettant le ton », comme je l’ai rarement mis. Je mime tout. Le ventre et les cheveux. La pipe et les bottes. La barbe.
Les rires se dissipent. Je sais qu’il y a de la magie, parce que je fais confiance au texte. Et lorsque j’arrête, au bout des deux pages, protestations.

« Mais c’est quoi ? C’est quoi ce signe ?
– Je vous donne l’info. Ça veut dire voleur.
– Mais comment ? »

Sonnerie. « On continue, demain hein ?
– Demain on n’a pas cours ensemble.
– Oh nooooooon ! »

Ce soir, je leur ai lu Bilbo le Hobbit.