Et le dimanche, on s’évade !
Dans une sorte de livre.
Et le dimanche, on s’évade !
Dans une sorte de livre.

Discussion entre collègues sur la différence entre la première et la deuxième année dans un établissement. Notamment un établissement difficile.
« C’est fou à quel point les élèves deviennent faciles, dès que tu es resté un an. »
Je l’ai également constaté à Grigny : même si aucune année n’a été facile à proprement parler, les élèves sont devenus infiniment moins réticent dès que suis resté dans le bahut. Recherche de stabilité, de confiance. Impression que les adultes ne sont pas là que par hasard.
C’est aussi ça, qui me noue un peu le ventre, à chaque fin de période scolaire. Cette première année éternelle.

Balade dans la forêt de Brocéliande avec les élèves de cinquième. Ils sont restés perplexe, lorsque la guide leur a parlé de Paimpont, la forêt physique, avec ses arbres et ses sentiers, et la forêt mythique, de Brocéliande, avec ses fées et ses légendes.
« Mais est-ce que c’est VRAI ? » La question tourne en boucle depuis des centaines de pas, sous les frondaisons.
« On peut faire comme si c’était vrai, pour cet après-midi. » C’est la réponse que je déploie tout au long de notre balade.
Et je me rends compte à quel point c’est compliqué, cette réplique qui me semble évidente, pour eux. Je repense à B. qui, prof de lycée, se posait souvent la question de la « drôle de matière » (ce sont ses mots) que l’on enseignait. « Qu’est-ce qu’on leur apporte, à nos élèves » ?
Sous les feuilles, je lui réponds silencieusement. On leur apprend, notamment, « à faire comme si ». Et c’est loin, très loin d’être ténu.

Il fait plus chaud et pour la première fois depuis le début de l’année, je fais cours bras nus devant les cinquièmes. L’autre jour, à la fin du Voyage de Chihiro, je leur ai expliqué les différents sens du mot « sceau » et son utilisation dans les histoires.
« Tous vos tatouages sur vos bras, c’est des sceaux, monsieur ? me demande en rigolant Camille.
– Voilà, je cache un secret en moi, et vous ne devez surtout pas le connaître.
– Vous aimez bien raconter des histoires, quand même, hein.
– C’est vrai.
– C’est pour nous ou c’est pour vous que vous les racontez ? »
Il n’y a pas d’âge pour être clairvoyant.

Enfin une situation d’équilibre s’est installée, dans mon rapport avec mes trois classes. En cinquième, j’ai fini par prendre leur mauvaise volonté et leur côté grognon à la rigolade systématique. Et ça fonctionne. Presque toujours, les visages renfrognés finissent par s’éclairer et, dans un haussement d’épaules, ils se mettent au boulot.
Avec les sixièmes Evoli, je suis dans la rigueur. Ils veulent être rassurés, ils veulent un cadre, toujours le même, d’une heure de cours à l’autre. Des réponses précises et sans digression. Ne pas chercher plus loin que les bornes du sujet. Je ne passe pas avec eux mes meilleures heures, mais je parviens à leur donner ce dont ils ont besoin.
En sixième Feunard, enfin, nous travaillons en bonne intelligence. Nous nous apprécions et nous faisons confiance. Une synergie dans laquelle je m’épanouis et eux aussi, je l’espère.
Une stabilité très délicate et très douce.
Pour deux mois à peine.

Tandis que les sixièmes Feunard travaillent dans le calme relatif qu’ils ont forgé en m’observant – ils savent très exactement à quelle limite sonore je réagis et sont toujours à sa frontière – je me sens pris d’un léger vertige : ces enfant sont en train de devenir de jeunes personnes. Ce qui n’est qu’une réalité biologique, le fait de grandir, me frappe particulièrement, car cette classe semble avoir eu à cœur de préserver le plus possible, notamment en cours de français, sa part d’enfance. Ils ont l’émerveillement facile, et continuent à accorder leur confiance à l’adulte a priori. C’est de très loin le groupe avec lequel je me sens le plus d’affinités.
Mais il y a désormais dans leurs attitudes, leurs regards, leur geste, un je ne sais quoi qui se délie, qui s’affirme : ils changent de position sur leur chaise, se tiennent plus droits ou avachis – défier plus ou moins fort la gravité, Elphaba n’est pas la seule à le ressentir – et ont dans le regard une intensité que je ne leur connaissais pas encore.
Ils grandissent. Ils grandissent, et nous nous entendons encore à merveille. Je les accueille à chaque heure avec joie et j’ai l’impression ou la naïveté de croire qu’elle est réciproque.
Il est huit heure vingt-cinq, c’est la reprise, et je suis ému.
Il y a pire, comme façon de recommencer.

Dans mon sac, il y a cette évaluation conçue pour que tout le monde s’en sorte et tout le monde travaille. D’autres joggings d’écriture. Leurs journaux d’exploration de l’Odyssée. Il y a le livre audio qu’ils ont enregistré, et les dessins qu’ont voulu faire certains des aventures d’Ulysse. Il y a tout un tas de petits trucs un peu magiques, qu’ils ont construit au cours de cette année.
C’est ça qui me fait peur, ça qui me donne espoir : réussir, en cette dernière période, à trouver les bonnes formules pour que, au cours de ces semaines qui restent, ils arrivent à croire en ce qu’ils font. En cette étrange matière que j’enseigne.
Et, plus que tout, en eux.
Et le dimanche, on s’évade !
On peut dire beaucoup de chose sur Final Fantasy X-2, mais pas que son morceau d’intro est raté.

Un message, un seul message pendant les vacances. Qui vient d’arriver ce dernier weekend. Un message de la part de la mère d’Evilan. Qui me demande les consignes d’un travail qu’il aurait dû me rendre il y a deux mois.
La colère me monte aux tempes avec les derniers souvenirs de ce qu’il a fait. Les cris, les coups et les insultes. Envers les adultes et surtout les camarades. Le fait qu’il ait refusé de faire quoi que ce soit depuis les dernières vacances. Tout ce qu’il a cassé, d’abstrait et de concret. Tout ce…
Et puis je soupire.
Je retrouve le document, je l’envoie. Parce que l’infime chance qu’il lise les consignes, et qu’il tente de faire quelque chose, se doit d’équilibrer la balance de mes griefs personnels. Le reste, on verra à la rentrée. Pour le moment, juste espérer qu’il tente.

Correction de devoirs de cinquième. Tous ou presque ont réussi une évaluation qui était, en toute objectivité, assez costaud. Et surtout, aucun d’entre eux n’a baissé les bras. Cette classe qui hurlait dès qu’il s’agissait d’écrire plus de trois lignes est monté à l’assaut du duel de Tristan contre le Morholt. Je ne sais pas si c’est un moment décisif. Peut-être, mardi, refuseront-ils de faire quoi que ce soit.
Ou peut-être pas. Après tout, c’est la première fois, où je n’ai pas eu à en supplier certains pour qu’ils essaient. Ils ont tous été courageux, ces mômes dont une partie plus qu’importante avaient décidé, en début d’année, qu’ils seraient dans l’opposition. Ils ont réussi à recoudre une partie de leur rapport à l’école.
Nous sommes au mois d’avril, et il reste encore tant à faire. Mais ça, ça c’est une victoire qui doit donner de la force.