Vendredi 28 mars

« Monsieur, pourquoi nous on lit pas le livre trop bien, là ?
– Quel livre trop bien ?
– Le livre que les autres sixièmes ils ont lu, sur la rivière, ou je sais pas quoi ?
– La rivière à l’envers ?
– Ouais. Ils nous ont dit, il y avait une forêt qui fait trop peur, et une sorcière et des pandas !
– Parce que vous vouliez qu’on étudie l’Odyssée. C’est bien aussi non ?
– Oui mais bon… Il y avait pas de pandas !
– Lydia… Vous êtes jalouse ?
– Non mais… Vous nous dites tout le temps qu’on travaille très bien. Pourquoi nous on n’a pas le droit à l’histoire de la rivière ? »

Le reste des sixièmes Feunard hoche silencieusement la tête. Ils ont envie, terriblement envie d’un livre.

« Bon. Allez. C’est pas trop le programme, mais on va le lire aussi.
– Mais ça sert à quoi, le programme au fait monsieur ? »

C’est vrai ça. Le programme coule au fil de l’eau, qui remonte vers sa source.

Jeudi 27 mars

C’est quelque chose d’imperceptible dans l’air.

Le printemps.

Le deux-centième billet de blog.

La date des conseils de classe de troisième.

Le fait que je discute pour la première fois de façon poussée avec un collègue qui n’était jusque là qu’une présence pour moi.

V. qui me propose d’aller prendre un verre sur la pause de midi. Ça n’est pas très sérieux, mais ce sera vendredi, il n’y a que deux heures de cours, après.

La fin. Déjà. Si tôt.

C’est quelque chose d’imperceptible sous mes ongles. Un instant plus léger. Déjà ? Déjà il faut que je commence à y penser ? À préparer ce qui viendra après ? Il reste tant à faire, tant à vivre. Tellement de choses que je veux transmettre aux élèves.

« Vous serez là l’année prochaine ? Et toutes les suivantes ? » me demande une élève de CM2 avec toute la fougue qu’ont ces jeunes personnes quand elles découvrent, dans un milieu hostile, quelqu’un qui les rassure un peu.

Je ne sais pas. Déjà, je me sens devenir un peu, un tout petit peu, de vent. Déjà, très, très loin, j’entrevois la porte par laquelle je me glisserai, lors de la fête de fin d’année. Et de tout aussi loin, la voix du Dixième Docteur.

« I don’t want to go. »

Mercredi 26 mars

« Aujourd’hui, on va essayer quelque chose. Je ne sais pas si ça va fonctionner, vous allez trouver ça bizarre, sans doute. Personnellement, j’aurais trouvé ça étrange, si mon professeur m’avait proposé ça. »

Les sixièmes Feunard lèvent sur moi un regard perplexe, mais sans animosité. Avec eux, je peux dire ce genre de choses. Il ne m’en tiennent pas rigueur. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles c’est si agréable avec eux : ils ont vite compris que leurs enseignantes et enseignants sont des êtres humains.
Ce qui est plus difficile, c’est que leur niveau en orthographe est pour le moins compliqué. Ils essayent, pourtant, pour la plupart.

Mais depuis quelques jours, une petite musique résonne en salle des personnels.

« Ce qui m’énerve avec les élèves, c’est qu’ils piochent le premier renseignement qu’ils trouvent dans le texte. Ils lisent un mot dans la consigne et ils pensent qu’ils ont compris l’énoncé. »

Mais hier, C. m’a dit un truc à mon cours de guitare.

« Essaye pas de jouer l’accord suivant. Pense d’abord au chemin que vont faire tes doigts. »

C’était le conseil le plus simple du monde. Et j’ai failli chialer à quel point ça a fonctionné.

Alors, en pensant à C. et à son sourire de vieil enfant quand il tente un truc dans mon apprentissage, je parle à mes élèves.

« Essayez de m’écouter, tout en relisant les mots, un par un. Je sais, c’est pas évident. Mais je vais pas parler beaucoup. Et surtout, ne parlez pas. »

Je laisse s’installer le silence. Avec eux, c’est faisable.

« Relisez les mots, un par un. La dictée est courte, c’est facile. »

« Un mot. Et puis l’autre. Regardez les lettres, comme elles se suivent. Demandez-vous le son qu’elle font. L’une après l’autre. »

« Vous avez mis un s à la fin du mot. Pourquoi il est là, ce s ? Ou ce t ? Il a une raison d’être là ? »

« Regardez le mot suivant. Il a le droit à son s aussi ? Pourquoi pas ? »

J’essaye d’espacer mes interventions. De les rendre régulière, comme un ressac. Je tente de reconstituer quelque chose de tellement simple, de tellement compliqué : la ligne de la lecture. Lire chaque mot, tous les mots, les uns après les autres. Pas d’interruption, pas de fragments, pas la frénésie hachée qui saisit les mômes la plupart du temps. C’est un rythme, c’est une pulsation. C’est une voix.

Ça ne marche pas pour tout le monde, évidemment. Certains rigolent. D’autres rêvassent en me regardant. Et puis quelques-uns suivent, de leur stylo. Ont les yeux qui s’écartent, gomment un truc ou deux. Repartent.

Je pense à ce que m’a dit C., hier.

« Des fois, je pense à un truc con et ça marche. C’est chouette. »

Ouais. C’est chouette. Merci à toi.

Mardi 25 mars

Je rentre.

J’ai proposé à mes premiers sixièmes d’être des marins sur le bateau d’Ulysse. Aux autres de suivre les traces de Tomek sur la rivière à l’envers. Ce soir, j’ai dirigé des joueurs sur les terres du Neuvième Monde. Et jeudi, ils exploreront le mythe de Cthulhu.

Peut-être que l’un de mes seuls dénominateurs communs, c’est que je suis un conteur.

Lundi 24 mars

Je touche le fond de mon sac à malices.

Depuis le retour des vacances, Naël ne veut plus rien faire. Il s’installe à sa place, tête dans les mains, et la première phrase qu’il m’adresse est systématiquement que ça « casse la tête ». J’ai tout tenté : aménager les activités, l’inclure dans un groupe, le prendre à part, lui donner des responsabilités, le laisser tranquille avec son AESH… Rien n’y fait. Il dérive et s’éloigne de plus en plus. Naël ne participe plus à la classe, et ça me fend le cœur.

Alors je sais. Je sais que pour plein de raisons, son rapport à l’école est compliqué, que son architecture mentale fait qu’il peine à saisir ce dont je cause en cours de français.
Mais c’est compliqué. Où mettre le curseur, entre mes exigences et son bien-être ? Si je renonce, est-ce que ça n’est pas un échec total de ma mission d’enseignant ? Et d’un autre côté, j’ai l’impression d’avoir déployé tout ce que je pouvais d’efforts et de patience.

Naël s’éloigne, et me file entre les doigts. Accroupi devant lui, je tente de le convaincre, de me convaincre, en griffonnant désespérément les trois mots qu’il daigne me lancer. Tandis qu’il s’éloigne dans la nuée.

Samedi 22 mars

« Ça va, hein, je sais ouvrir mon sac toute seule ! »

Namie n’aime pas beaucoup le français et, je le soupçonne, ne m’aime pas beaucoup non plus. Elle arrive très fréquemment sans son matériel, ou en décrétant qu’elle ne travaillera pas aujourd’hui, ou en insultant ses camarades. Je ne compte plus ses sorties carrément racistes. Aujourd’hui est l’un de ces jours et après que je lui ai demandé de prendre ses affaires, j’ai fini, excédé, par lui demander si elle avait besoin de mon aide. D’où sa réponse.

Et là, je pète un câble. Seulement, comme je suis plutôt reposé et de bonne humeur, je pète un câble de la « bonne » façon.

« Non ? Vraiment ? Vous maîtrisez l’art disparu de la fermeture éclair ? Incroyable ! »

Namie roule des yeux. Et la classe de cinquième Astronelle se fige, les mômes savent qu’ils vont être au spectacle.

« Apprenez-moi, je vous en supplie, l’autre jour j’ai voulu fermer mon blouson et je me suis pris les cheveux dans la fermeture ! Alors que je n’ai pas de cheveux ! J’ai dû aller m’en faire greffer pour qu’ensuite on me les arrache !
– Nan mais c’est bon monsieur je…
– Nooooon, je vous en supplie, je n’y arrive pas ! L’autre jour j’ai mis le feu à la maison en essayant de prendre un stylo rouge dans ma trousse ! C’est pour ça que je n’ai pas corrigé vos évaluations au fait ! »

Je ne dis pas que je suis fier de ce genre de numéro. Mais il me permet d’éviter un énième moment où je fais la morale, moment que je sais inopérant.

« C’est bien quand tu le fais, m’a dit M. l’autre jour. Ça montre à quel point ces conflits sont ridicules. »

Je ne sais pas s’il y a une valeur éducative dans mes grands moments de ridicule. Parfois je me dis qu’en effet, ça permet de dédramatiser. D’exorciser le « gênant » qu’ils ont chevillé au corps, à cet âge-là. Mais je ne me mens pas à ce point. C’est avant tout une façon pour moi d’arrêter de voir rouge, sans recourir systématiquement à la sanction.

Et puis bon. Même Namie finit, en grognant, par sortir ses affaires, tandis que je finis de me rouler contre le tableau en sanglotant des « s’il vous plaaaaaaaît ! » spasmodiques.

« Ça va monsieur, je travaille.
– Ah chouette. Donc je disais, Galaad ou le conte du Graal… »

Vendredi 21 mars

Parfois, les blocs se mettent en ordre.

Les cinquièmes Astronelle sont redevenus une classe rodéo. Je sors de chaque heure ou presque épuisé, par l’énergie qu’il me faut déployer pour qu’ils ne s’insultent pas, pour rester bonhomme et mesuré dans mes réponses face à leur agressivité et leur envie de se montrer détestables. Pour percer à travers la couche des problèmes de comportement et arriver à des situations, simplement, d’apprentissage.

Et une fois encore, je me rends compte que ça ne tient bien souvent qu’au hasard.

Je les ai mis à travailler en groupe sur un extrait bien velu de La chanson de Roland. Recette pour un désastre. En général, ils renâclent et protestent à la moindre difficulté. Ici, le fait que le boulot soit évalué et qu’on en soit, bon an mal an, à notre sixième heure de cours sur la chevalerie les pousse à mettre le nez dans le texte. La seule consigne est de répondre « le mieux possible » à cinq des dix questions que j’ai préparées sur la fessée que se prend le neveu de Charlemagne. Ce « mieux possible » semble les rassurer. Ils tentent, un peu moins paralysés ou déjà défaits par la perspective d’un échec.

« Mais monsieur, me demande Ludmilla lorsque je les retrouve, le lendemain, on va travailler sur ce texte ?
– Vous venez de le faire. »

Ça leur en coupe la chique, dis donc. Je commence à leur parler de la dimension politique de l’histoire. De son côté propagande.

« Tout le monde comprend ? »

Et, un peu bouche bée, oui, ils se rendent compte qu’ils comprennent. Parce qu’ils ont eu le nez collé sur les mots pendant presque une heure. Et nous parlons difficulté à vérifier les sources, rapport à la vérité, fake news peut-être ? C’est très magistral et ça pourrait tourner à la catastrophe.
Ça ne tourne pas à la catastrophe.

Ce cours était complexe. Mais je leur ai déjà fait des cours complexes, qu’ils m’ont renvoyé à la figure. Je n’ai pas l’impression d’avoir davantage mobilisé leur intelligence qu’à l’accoutumée. Seulement, cette fois, ça a fonctionné. Comme toujours, accepter la victoire, s’en faire une source de force. Pour la suite.

Jeudi 20 mars

Il fait soleil sur les fauteuils en palettes, à l’arrière de la salle des personnels. Je discute avec A. et S., deux AED – surveillantes – et leur raconte en rigolant qu’il n’y a que huit postes vacants pour tout le département, en cette période de demande de mutations des profs.

A. cligne des yeux. Je la trouve extrêmement belle et impressionnante, d’autant plus qu’elle ne dit quasiment jamais que des choses justes ou intelligentes. Est-ce qu’on a envie, tous les trois derrière la salle des personnels, d’avoir de la stabilité ?

Nous les instables. C’est vertigineux comme pensée. Je l’ai dit mille fois dans cette saison du journal, c’est le fait de changer qui continue à me faire aimer ce métier. Et je frissonne à l’idée d’accéder à ce qui est légitimement le rêve de nombreux collègues, et de me rendre compte que je suis malheureux. Parce que le bahut qui finira par m’accueillir ne correspondra pas totalement à mes attentes – quel bahut le pourrait – parce que je me sentirai obliger d’être professeur principal, de siéger au conseil d’administration, d’avoir les enfants de mes premiers élèves en sixième…

Mais la différence entre A., S. et moi, c’est l’âge. Près de vingt années nous séparent. Elles ont encore la force et l’énergie pour tout renverser. Je commence, indubitablement, à peiner. Mes muscles se font plus raides, mes pas de danse plus pesants.

Est-ce donc cela, la limite ?

Je ne suis pas naïf, à quarante-trois ans, si je quitte le navire de l’Éducation Nationale, changer de métier sera un défi immense. Mais je ne souhaite pas, il n’en n’est pas question, passer le reste de ma vie active mal chaussé. Malheureux ou insatisfait. La quête du bahut ou du boulot parfait.

Comme si c’était pas déjà assez compliqué de faire comprendre ce qu’est la chanson de geste aux cinquièmes Astronelle.

Mercredi 19 mars

Cette année, je me suis remis entre les mains d’enseignants. C’est sans doute, comme tous les événements importants de la vie, pour partie les circonstances, et pour partie ma volonté. Il y a mon psy, que je pensais voir trois fois avant d’estimer l’affaire réglée et à qui j’ai dit « bons congés » avec un tremblement dans la voix en me rendant compte que je ne le verrai pas la semaine prochaine. Il y a C., mon prof de guitare, pour qui j’éprouve une admiration débordante, pour ce qu’il est artistiquement, et pour ce qu’il recoud dans mon rapport à la musique. Il y a A., la première metteuse en scène de notre atelier de théâtre, dont le génie et la passion ont rallumé sous mon crâne des envies que je pensais à jamais étiolées au fil d’années grises.

Et il y a R.

R. est la deuxième metteuse en scène de cet atelier. Parfois, quand nous jouons et que nous ne savons pas quoi faire, elle nous guide. Avec des phrases, murmurées et précises, et on avance, pas à pas, sur un chemin dont on a l’impression qu’elle pose les pierres juste avant que notre pied ne les touche.

Il y a ce moment, où je joue un enfant de cinquante ans, à qui sa mère parle. Elle lui dit des choses importantes, des choses que, peut-être pour la première fois, elle parvient à formuler. Cet enfant, moi, ne lui répond pas. En tout cas, pas par la parole. Et pourtant il faut, il faut lui répondre. On cherche ensemble. Et il y a quelque chose qui me remonte le long de l’échine. Quelque chose de mon adolescence, quelque chose que je vois tous les jours ou presque chez mes élèves. Ce regard en coin, cruel et doux, ce sourire, naïf et impitoyable. L’impression qui m’arrive, de temps en temps sur scène et en cours, d’avoir refermé les doigts sur un fil invisible, ténu, et incroyablement important.

« Voilà. Parce qu’ils sont comme ça, les enfants. »

Et ça me foudroie. Ça me foudroie à en avoir de me mettre à gémir, à pleurer, très fort, là, devant les dix adultes devant moi. Ils comprendraient, j’en suis certain. J’ai envie de pleurer parce que c’est ça, c’est ça qui est merveilleux et horrible, du lundi au vendredi. Vivre incessamment sous ces sourires et ces regards. Ils sont comme ça, les enfants. Ces sentiments, qui s’érodent avec les années, avec ce que l’on appelle « l’expérience ». Mais qu’ils éprouvent, eux, dans toute leur pureté, dans leurs premiers instants. Qui sont incroyablement hostiles et fertiles. Nous tous, adultes, meules contre lesquels ils usent les angles pointus de leurs affects. Ils sont comme ça, les enfants. Marie-Do, dans Le ciel de Nantes, tente de parler à son fils, il reste son fils, il restera toujours pointu et sec. Elle sera toujours le granit patient contre lequel il frotte. Comme je le suis, en salle A25, cette année, avec ces classes qui

« Vous êtes usants. »

Peut-être oui. Parce qu’ils ont besoin. Besoin de s’émousser au regard des adultes. Et c’est quelque chose que l’on ne pourra jamais expliquer, jamais justifier. Dix-huit heures de cours, les vacances, les mêmes arguments débiles. À laquelle la seule réponse est celle-ci : « Parce que nous sommes le granit. » Qui l’accepterait ? Certainement pas moi.

« Ils sont comme ça, les enfants. »

À la fin de cette scène, je serre fort, si fort celle que j’aime tellement, dans cette scène et en-dehors, celle qui, pour quelques secondes encore, est ma mère. Celle qui est tous les adultes contre lesquels tous les élèves passés par la salle A25, et toutes les autres salles de classe éternelles, deviendront, peut-être un peu plus doux.

Avant de regagner ma place. Celle que j’ai choisie, de par les circonstances et ma volonté. Celle dont, parfois, je m’échappe dans un cabinet de consultations, des cordes entre les mains ou sur une scène.

Granit.