Samedi 8 mars

Il est de notoriété publique que j’ai un humour merdique. En général, j’arrive à le cacher devant mes élèves, afin de maintenir un semblant de bon goût et de dignité en surface. Généralement, quand ils sortent une blague débile, je conjure des vers de Mallarmé ou des visions de Donald Jessica Trump, et ça me permet de garder une tête correcte.

Mais parfois ça ne suffit pas.

Comme lors de cet atelier théâtre, organisé par une troupe invitée au collège. L’exercice est compliqué, il consiste à ce que les comédiens échangent d’émotion suite à un événement inattendu. Ce sont Judica et Flare qui passent. Deux élèves que j’adore, vives, éveillées, et filoutant tout ce qu’elles peuvent pour en faire le moins possible en classe. A la fin de la scène, alors qu’un tremblement de terre se produit, la déprimée se met à sauter de joie en criant « Génial, viens, on meurt ensemble ! »

Je ne sais pas si c’est la réplique, la situation, ou la voix déjà grave de Flare, mais j’éclate de rire, avant de tenter, à mi-chemin de me contenir, en fermant la bouche, produisant ainsi un son qui tient à peu près du canard enrhumé. Trop tard, les mômes ont capté. Ils ont sur la bouche un sourire machiavélique.

« Venez monsieur, on va mourir ensemble ! »

On est vendredi soir, je suis crevé et ma dignité choisit ce moment pour décider de descendre acheter des clopes. Je n’arrive plus à me contenir, et ça provoque chez les sixièmes Feunard un enthousiasme dingue. Réussir à faire rire le prof, c’est comme vaincre le super boss optionnel du jeu : ça ne sert à rien d’autre qu’à dire qu’on est grave fort. Et tandis que je continue à hoqueter comme un débile, je décide d’arrêter de lutter : cette victoire-là, ils l’ont méritée.

Vendredi 7 mars

La semaine a été difficile. Très difficile. Et a consisté, pour tenir, à aller chercher, à force d’énergie des raisons de continuer à donner le meilleur à des mômes qui n’en veulent pas, de notre meilleur. Souvent pour des raisons tout à fait justifiables. Mais qu’on a du mal à accepter, quand on mobilise toute notre énergie.

« Si seulement on pouvait s’en foutre, parfois », soupire A., alors qu’assis sur des tables, près du parking, nous captons les rayons d’un premier soleil de mars.

« C’est parce qu’on n’arrive pas à s’en foutre qu’on leur fait du bien, et qu’on ne finit pas par tout balancer. »

Lorsque je ne me surveille pas et que je suis crevé, j’ai ce genre de sentences débiles. Mais ces sentences, aussi débiles soient-elles, sont ce dont notre métier est fait.

Jeudi 6 mars

Il reste deux minutes pour ce mini-cours avec les CM2 que nous accueillons aujourd’hui aux portes ouvertes. La question me vient un peu spontanément : « Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous inquiète, au collège.
– Oui, répond immédiatement l’une des élèves. Les autres. »

Hochements frénétiques de tête. Cette réponse-là, j’aurais pu parier dessus. Bien entendu. Elle est immense et naïve comme le monde, cette question. Et elle met en jeu ce que je tente de faire avec cette classe de sixième qui m’échappe de plus en plus, avec le monde en général : faire de la réalité un endroit sans haine.

Et c’est pas gagné.

Mercredi 5 mars

Il faut se rendre à l’évidence, cette scène est horriblement triste. Nous assistons à un spectacle, dans le réfectoire du collège. J’ai insisté pour qu’Evilan soit présent. Je suis en train d’en faire un enjeu personnel et c’est nul. Mais je n’en peux plus de le voir exclu de presque toutes les modalités de sa vie de collégien, je me persuade que si j’arrive à le maintenir dans un semblant de normalité, ce sera bénéfique.

Semblant de normalité tu parles. Evilan ne peut physiquement pas tenir sur une chaise ou même debout dans une allée. Il tente à plusieurs reprise de se lever pour se jeter sur scène ou aller frapper ses camarades. Ou les insulter, quand ça va. J’en viens à m’asseoir près de lui et, comme ça ne suffit pas, à lui mettre les mains sur les épaules pour qu’il se rende compte de la présence d’un autre être humain. C’est une image presque touchante, une partie de moi rigole qu’on dirait un môme et son fils.

Mais ce qu’il y a derrière est déprimant. Nous souffrons tous les deux, ainsi que l’ensemble de la communauté, qui ne parvient pas à trouver une place à ce môme.

Et puis cette illusion est à quel prix ? L’heure suivante, Evilan entre en cours, se jette sur un camarade et le frappe au visage. Exclusion expéditive. Conseil de discipline à venir, qui sait ?

J’ai échoué avec ce môme. Je lui en veux de pourrir la classe – ils ne vivent que pour ses transgressions – je m’en veux de lui en vouloir : il est impossible qu’il soit heureux de cette situation.

J’aurais voulu lui dire que ça va aller, tu sais. Qu’on est très forts et qu’on va trouver comment faire pour que tu te sentes bien, bien avec les autres et avec toi. J’en suis incapable. Triste et incapable.

Mardi 4 mars

Le froid recule, et c’est en général un moment où les sourires reviennent, et les cernes se résorbent. Pas en ce moment au collège. Pour tout un tas de raisons, certaines mineures, d’autres beaucoup plus profondes, adultes et enfants entrent en conflit.
Et ça me fout le cœur en vrac.

Le cœur en vrac parce que je commence à en avoir parcouru, des établissements. Et lorsque l’on se dispute, par fatigue ou envie de défendre ce à quoi l’on tient, c’est d’abord le fragile, le doux, le délicat qui pète. Et il y en a tellement, ici de fragile, de doux, de délicat. Je me dis que ça ne doit pas m’importer. Que j’ai du boulot et que, de toutes façons ça y est, le moment où je m’en irai de cet endroit qui m’est devenu si important et plus proche du moment où j’y suis arrivé.

Mais.

Mais tous ces visages. Tous ces élèves, tous ces collègues dont certains sont devenus infiniment, infiniment plus. Qui devront subir les tempêtes, ramasser les morceaux et tenter de les recoller, pour que le collège reste cet lieu merveilleux. C’est à tout ça que je pense en préparant ce ridicule gâteau au yaourt, comme si un peu de gluten pouvait colmater les brèches.

On ne peut qu’espérer.

Lundi 3 mars

Aujourd’hui, arrivée d’une troupe de théâtre dans l’établissement qui, pendant deux semaines, va leur présenter leur travail au fil de plusieurs heures. Et également leur demander d’effectuer des exercices scéniques.

Il est 8h25, les sixièmes Feunard sont adorables, mais endormis, comme de juste, et également très scolaires. Le corps, c’est un problème. Ce que j’écris est stupide, habiter son corps, c’est toujours une question, que l’on ait douze ans ou, au hasard, quarante-deux.

Heureusement, ce danger-là, je le connais. A défaut de le maîtriser.

Il ne faut pas y aller par quatre chemins. Avec une emphase totalement grotesque, je me lance à leurs côtés dans ces exercices ridicules. Le but, ça n’est pas de donner l’exemple. Le but, c’est de fournir un contraste. Si je suis tellement dans l’excès, alors ils peuvent se permettre d’en faire un peu. C’est ma contribution aux efforts dingues que déploient les intervenants pour mettre en place leur univers.

Je sais que je grille des cartouches de crédibilité en faisant ça, notamment auprès d’Imane, qui n’apprécie rien tant que lorsque je suis dans un rôle hiératique, et sévère. Mais je vois aussi Laëtitia, pour qui tout est très compliqué, qui est capable d’entrer dans des crises de colère homérique et que son statut d’élève accompagnée la dispense, dans son esprit, d’essayer de bien faire. Pendant cette heure-là, elle tentera tout, et finira par prêter attention à ses gestes. A les rendre plus précis.

Bien sûr que c’est se mettre en déséquilibre, j’en ai parfaitement conscience tandis que, perché sur un pied, je mime quelqu’un ne voulant pas poser l’autre dans la boue. Mais c’est ça, enseigner, en fait : le déséquilibre permanent.

Et construire les savoirs, les compétences et l’assurance qui permettent, à chaque fois, de retomber.

Samedi 1er mars

À chaque pas de ma vie d’enseignant, certaines personnes ont fait éclater les marges. Sont arrivées dans mon monde, et l’ont rendu plus riche ainsi. Et avec ces personnes, à chaque fois, nous avons vécu des aventures.

Ce weekend était l’une de ces aventures.

C’est aussi pour ça, que je suis enseignant. Non. C’est avant tout pour ça que je suis enseignant. Parce que c’est toujours une question d’êtres humains. Et de personnes extraordinaires.

Vendredi 28 février

Je m’installe à l’arrière de la voiture et j’ai les yeux qui brûlent. M. et O. ne comprennent pas pourquoi je suis aussi furieux, aussi détruit, aussi triste, alors que nous partons pour un weekend qui a tout ce qu’il faut pour nous réjouir. C’est l’un de ces moments où je sais que ce boulot me fait du mal, un de ces moments où je suis incapable de tirer le rideau entre Monsieur Samovar et Jalk (Jalk, c’est le nom que je me donne pour parler de ma vie privée).
Les sixièmes dont je suis prof principal continuent à se faire du mal. Malgré tout ce que nous tentons. Ils continuent à refuse de laisser la moindre chance à leurs enseignants, malgré le mal qu’ils se donnent. Je les vois devenir, non pas ces élèves qui jouent avec l’autorité, tentent d’expérimenter les limites, mais ce groupe qui jubile à mettre les autres en difficulté. À sentir qu’ils ont du pouvoir. Je les vois planter les graines de défauts que je redoute chez les adultes.

Ce vendredi, je sens que je n’ai plus aucun pouvoir.

Juste celui de me remettre à la bienveillance d’amis, qui vont m’amener chercher la musique et le soleil.

Mercredi 26 février

Comme chaque jour après deux ou trois heures de cours, mon métabolisme décide de monter la température interne à soixante-douze degrés, et je retire mon pull.

Pour la première fois parmi les élèves de sixième, il y a une réaction. Pas grand-chose, les sixièmes Feunard sont très gentils, mais ça regarde et ça murmure un peu. C’est vrai que depuis que j’ai effectué le dernier, ça saute aux yeux : j’ai pas mal de tatouages sur les bras.

« Monsieur, pourquoi vous vous faites des tatouages ? me demande Jaheira, et cette jeune personne de onze ans a la même inflexion un peu perplexe que ma maman.
– Parce que j’aime bien ça.
– Même la mort ?
– Comment ça ? »

Oh. Je pointe la tête de mort aux lunettes de soleil qui orne mon avant-bras droit.

« C’est dans une histoire. C’est le symbole de l’héroïne d’un roman, je pense à elle quand je la vois.
– Ah. Et donc vous aimez la danse ? C’est pour ça le danseur ? »

Je me le prends en pleine figure. Si je me suis tatoué Adachi, en grand sur l’intérieur du même bras, c’est pour me rappeler à quel point il est mon ombre. « Mon mauvais génie », comme je le présente, quand je n’ai pas le temps d’expliquer les détails. Et pourtant, cette ombre apparaît comme l’un des plus rassurants parmi les mortifs qui m’ornent, aux yeux de mes élèves. C’est un génie, un aventurier, Peter Pan d’après eux. Et désormais

« Un danseur.
– Oui voilà.
– Il vient d’une histoire aussi ?
– Plus ou moins.
– Ah mais c’est pour ça que vous avez des tatouages en fait ! Vous avez des histoires sur vous ! »

Les notes peinées dans la voix de Jaheira ont disparu. Et elle a totalement raison, dans la simplicité de sa phrase. Je porte sur moi ces histoires, comme des fragments de pages arrachées à un immense volume. Je n’ai aucune difficulté à raconter leur signification. Et à laisser les autres en imaginer d’autres.

« C’est normal, pour un prof de français, en fait. C’est comme l’histoire que vous nous faites écrire. »

Et elle se replonge dans son aventure. Celle que je leur fait écrire, où ils voyagent avec Ulysse, à la découverte de mers plus grandes.