Mardi 25 février

Lukas aurait besoin d’un AESH.

Lukas ne pose aucun problème en classe, hormis parfois quelques bavardages. Lukas travaille correctement, comprend pourquoi il est là.

Mais Lukas est à côté. Systématiquement, il prend le contrepied de ce que je lui demande « Est-ce qu’à la place de rédiger ce texte, je ne pourrais pas plutôt l’écrire comme si j’étais un fantôme ? » Lukas a des millions d’idées à l’heure, elles se bousculent, fusent et puis s’éteignent. Lukas a les yeux qui brillent d’enthousiasme, qui succède à l’ennui parce que je ne peux pas répondre à tout, parce que je n’ai pas le temps d’approfondir tout ce que je lui explique en particulier.

Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. M. le voit également. Alors quand les trois – ils sont trois bon sang, c’est déjà énorme – élèves dont il a la charge n’ont pas besoin de lui, il passe un peu de temps avec Lukas. Discute, échange des idées, lui consacre cinq minutes rien qu’à lui. Cinq minutes, pour un prof dans une classe de vingt-cinq, c’est énorme. Et Lukas sort de ces cours là heureux. Et souvent en ayant abattu infiniment plus de boulot qu’à l’accoutumée.

Lukas me brise le cœur, parce que sais que je lui fais du mal en lui demandant d’arrêter un raisonnement qu’il développe depuis trop longtemps, ou de mettre en pause le scénario génial qui lui a fusé en tête en plein cour de grammaire. Je me dis que peut-être que ces quelques instants que la présence apaisante de M. lui procure le sauveront un peu. Mais c’est tellement, tellement éphémère.

Et combien sont-ils, comme lui ?

Lundi 24 février

Je déteste le conflit, ou même sa perspective. Depuis que je suis redevenu TZR, j’ai accepté, tremblant, les mutations et laissé les instances décider de mon destin.

Jusqu’à aujourd’hui.

« Oui, bonjour, je voulais vous dire que mon remplacement se termine la semaine prochaine.
– En effet.
– J’aurais besoin qu’il soit prolongé, la collègue que je remplace m’a informé qu’elle ne serait pas de retour cette année.
– Je vais vérifier.
– Si vous pouviez envoyer l’arrêté ce matin, ce serait idéal. »

Je raccroche limite en tremblant. Cet échange n’aurait rien d’extraordinaire pour 99% de la population. Pour moi, il a demandé un effort quasi-surhumain.

Mais aujourd’hui, je suis allé chercher ce que j’aime.
Je suis heureux.

Samedi 22 février

Et lundi, je les retrouve. Compulser mes notes et me retrouver pris de vertige, comme à chaque fois. Qu’ont-ils faits, pendant les vacances, les mômes, et les collègues ? Comment vais-je les retrouver et surtout, comment vais-je faire pour redéployer mes ailes, pour voler dans les courants puissants et périlleux de ce bahut ?

En bref, comment vais-je redevenir enseignant ?

Combien de fois, combien de temps vais-je me retrouver confronté à cette question ? Peut-être n’est-ce pas si grave, au fond, que je ne sache pas. Se sentir toujours débutant, toujours à réapprendre, ça me convient.

Vendredi 21 janvier

Fin des vacances, retour à la réalité de l’enseignement. Les messages qui défilent, sur les différents groupes Signal et WhatsApp des bahuts dans lesquels j’ai exercés et que je n’ai pas réussi à quitter. Tous ces bahuts que j’ai parcouru, toutes ces histoires, tous ces gens qui tentent de faire au mieux.
Je lis en ce moment, suite à l’affaire Betharram, des témoignages terrifiants de victimes de traitements infâmes dans l’Éducation Nationale. Et bien entendu la révolte. Je n’arrive pas à croire, mon petit téléphone entre les mains, que cela puisse arriver. Et puis je me souviens, de ce que j’ai dit, lors d’une récente conversation : « l’école, ça ne veut rien dire, il y a trop d’enfants, trop d’adultes, parler des problèmes à l’école, c’est parler des problèmes de la société dans son ensemble, ça n’a pas de sens. »

Et l’école, cette école que j’aime de plus en plus après dix-sept ans, est malade comme le monde. Malgré tous ces gens, sur mon écrans, qui mettent leurs gants et leurs masques, leurs épées et leurs armures, pour combattre les dragons.

Jeudi 20 janvier

Depuis quelques temps, je m’arrête devant chaque boîte à livres que je croise, pour en extraire des bouquins qui pourraient servir aux mômes de ma classe. Compléter les séries du bahut, qui partent en lambeaux, créer de petites bibliothèques, pour les élèves qui n’en n’ont pas chez eux. C’est marrant. Mais il y a aussi quelque chose de révoltant. De devoir aller pêcher, d’encore une fois devoir réparer les impossibilités que l’on abat sur les établissements scolaires. Enseigner de bric et de broc, toujours. Je ne devrais pas m’amuser à faire cela. Je ne devrais pas avoir à faire cela, ni moi, ni aucun de mes collègues. Toujours à écluser, avec nos petites casseroles, ce grand navire.

Mercredi 19 février

Dans nos échanges de vacances, trois collègues m’ont, séparément, qualifié de « lumineux » dans ma présence au bahut. Je ne le dis pas – que – pour me vanter, mais parce que l’adjectif m’a interpelé. Interpelé parce que, lorsque j’entre dans un établissement scolaire, dans une classe, où que ce travail m’ait mené, je passe mon temps à faire filer entre mes doigts tout ce qui pourrait mal se passer. Pour les mômes et pour moi. Et bien souvent, lors des débuts de cours ou de journée, cette impression d’être au fond d’un puits. Et de devoir, par une lente ascension – une heure de cours qui se passe bien, les mots de quelqu’un, un éclat de rire en salle des personnels – en émerger.
Je ne dis pas qu’aller au boulot est une souffrance. Juste que, dans ma pratique professionnelle comme dans ma vie en général, j’ai la sensation d’être pesant. Et qu’allumer cette lumière, c’est à chaque fois le défi, immense et absolu, de la journée. Le faire parce que, bien entendu, j’ai un besoin dévorant de validation. Mais le faire aussi pour faire croire, mentir, aux mômes : qu’ils pensent que le monde, c’est ça. Quelque chose de profondément joyeux. Ce n’est pas beau de mentir, clairement. Mais je me dis, j’espère en tout cas, être dans les derniers à faire cela. Me dire que si j’y arrive, un peu chaque jour, à conquérir cette lumière, alors ça leur deviendra évident, pour eux, de la ressentir. C’est sans doute illusoire.
Mais c’est un joli petit espoir.

Mardi 18 février

Soirée très douce avec T. et l’un de ses amis, E., qui fait de la BD. Nous parlons écriture : « comment est-ce que tu fais pour écrire régulièrement ? » me demande-t-il à un moment.

Ce journal en ligne est-il ça avant tout ? Une façon d’écrire régulièrement ? Comme souvent quand je réfléchis aux raisons qui m’ont poussées à commencer à relater mes journées de travail, je me rends compte qu’elles ont évoluées. Comme j’ai changé. La personne qui écrivait ces lignes il y a dix ans s’est estompée. Ça n’est pas grave. Et en fin de compte, ça n’est pas le plus important.

C’est sans doute très prétentieux, mais plus qu’une pratique d’écriture, plus qu’une façon de prendre du recul, ou de « témoigner » sur ce qu’est le métier d’enseignant, ces lignes tracées au quotidien sont désormais une façon de dire que ce chaos qu’est la vie de prof existe, dans toute sa complexité et ses contradictions. Que la seule façon d’en parler, d’en parler vraiment, c’est de le faire tous les jours, une facette à la fois, d’y revenir sans cesse, au plafond des infinies complexités.

Lundi 17 février

Les sixièmes Evoli ont très mal terminé la période. Le mal-être s’étend, gluant, dans cette classe de collégiens, et c’est d’autant plus triste que les deux autres groupes auxquels j’enseigne sont, eux, en train de s’apaiser, de grandir. Leurs sourires se font de plus en plus large. Les sixièmes Evoli, eux, sont en train de s’échapper, vers des terres sombres.

Sauf le vendredi d’avant les vacances. Où j’ai décidé de leur faire la lecture de La Rivière à l’envers. Pendant presque trente minutes, ils ont écouté. Sans aucun commentaire, sans ces rires mauvais dont ils ponctuent désormais toutes les découvertes d’œuvres. Gare aux personnages de fiction, la moindre de leurs erreurs ou de leur particularité physique est impitoyablement et cruellement moquée. Pas cette fois. Le menton posé dans les bras, ou droits sur leur chaise, ils ont écouté, la tête penchée. Avec juste des « encore » pour ponctuer.

J’ai envie d’applaudir le travail de Mourlevat, bien entendu. Mais, avec tout le respect que je lui dois, il n’est pas le seul en cause. Au fond d’eux, et malgré tout le noir qui les ronge actuellement, il y a encore quelque chose en ces mômes qui aspire à l’émerveillement. Au doux et à la lumière.

À moi d’aller le chercher.