Samedi 15 février

« Monsieur, on peut récupérer nos boîtes ? »

Au début de l’année, les élèves de sixième ont crée des boîtes à lecture. Avec dedans des questionnaires sur un bouquins qu’ils avaient choisi, des mots-clés, des fiches de personnages et éventuellement des décorations. Ils y ont passé du temps, beaucoup. Et depuis qu’elles sont terminées et que je les ai évaluées, les mômes ont eu des réactions diverses quant à ces bouts de carton sur lesquels ils ont passé tellement de temps.

Il y a eu celles et ceux qui ont voulu les ramener immédiatement dans leurs foyers, pour les montrer à leurs proches. D’autres boîtes ont été fourrées dans les poubelles de la cour, d’autres, encore, végètent dans ma salle. « C’est ce que j’ai préféré faire de toute mon école ! » m’a dit Jeena. Moyam ne veut pas en entendre parler.

Si j’y repense souvent, c’est que cette tâche concrétise parfaitement notre enseignement en général. De petites réalisations, faites d’un matériau fragile, si fragile auquel certains se consacreront, et que d’autres foutront à la poubelle dès le cours terminé.

Et toujours la même question : qu’en auront-ils appris, de ces matériaux périssables ?

Vendredi 14 février

Discussion avec ma mère. Elle me raconte comme l’un de ses anciens élèves est venu la voir dans la rue et lui a présenté son bébé.

« Il m’a demandé si Mme M. la détestait vraiment autant que ça. Tu te rends compte ? Après quinze ans ! »

Je pense que c’est l’une des grandes questions de l’éducation : comment parler sereinement de ce qu’est être élève, être présent en classe, quand ces interrogations s’adressent et nous renvoient à un enfant ou un adolescent qui, très probablement, a vécu dans ces structures son lot de frustrations, d’injustices et de perceptions plus ou moins fondées ? Les rues sont pleines de ces mères et pères de famille, qui ont encore la haine de ce jour où la prof leur a pris injustement leur carnet.

Jeudi 13 février

Mon remplacement se termine officiellement dans deux semaines. Et même s’il m’a été promis-juré qu’il sera prolongé jusqu’à la fin de l’année, même si c’est certain, que toutes les instances concernées me l’affirment, je ne suis pas entièrement serein. Parce que oui, c’est « logique », c’est « évident », mais s’il y a quelque chose que ces quatre années en temps que remplaçant m’ont apprises, c’est que la logique n’a pas souvent sa place dans le sort qui est réservé aux enseignants dans notre position.

Et puis il y a autre chose.

Comme souvent, je me fais des scénarios mentaux. Je m’imagine, apprenant que je devrais partir. Je serais dévasté. Dévasté mais pas que. Parce que, ne nous mentons pas, même si c’est très dur, même si ça n’est idéal ni pour les élèves, ni pour les enseignants, il y a quelque chose en moi qui s’accommode de cette situation. Être le prof qui arrive, pose sa pédagogie, son monde, et repart en laissant derrière lui des souvenirs dans l’ensemble bons, ou qu’il peut imaginer bons… C’est aussi une façon de recommencer ad lib, de préserver l’émerveillement des débuts. Alors oui, cette vision du chose a d’étroites limites. Parce qu’il est impossible d’enseigner de manière vraiment satisfaisante sans un minimum de stabilité. Et je me demande ce qui s’exalte en moi, lorsque je m’imagine repartir sur les routes. Parce que je laisserai – comme c’est le cas devant moi – des histoires en germes d’une beauté à couper le souffles, des mômes exceptionnels, des amis et aussi

C’est une danse étrange et assez périlleuse, que celle du TZR. Et je me demande pendant combien de temps encore j’en suivrai les arabesques sans me péter la gueule.

Mercredi 12 février

J’ai essayé tout ce que l’institution permet, avec Loren. Elle ne permet pas grand-chose. Loren a besoin que l’on s’occupe de lui en permanence et peine énormément à accepter la frustration ou à gérer la fatigue. Lorsqu’il est contrarié – souvent – il alignera les provocations jusqu’à ce que M. – son AESH – ou moi soyions obligé d’abandonner ou les autres élèves en situation de handicap ou le reste de la classe pour le gérer. Même les deux heures hebdomadaires où nous sommes seuls avec trois élèves, dont Loren, sont très compliquées pour ce dernier.
Il lui faut les choses tout de suite. Ce qui l’amène parfois à venir saisir les objets à même ma main ou à tenter de me tordre le poignet pour les prendre. Loren le clame souvent : il nous déteste énormément.

Et puis, le jour suivant, Loren viendra me taper sur l’épaule et me demandera si on peut faire les exercices du Lexidata. Impossible de connaître son niveau réel : il passe sans cesse d’exercices de début de CE2 à des activités de sixième. Loren a balancé à l’autre bout de la classe le roman que nous étudions avec le reste des élèves, mais lit tous les jours quelques pages du manga sur l’Iliade. Et quand, désespéré, j’ai fait n’importe quoi et acheté sur mon budget un livre dont vous êtes le héros pour qu’il tente de le lire seul, j’ai cru qu’il allait me sauter au cou. Comme la fois où il a fait un énorme câlin à M., durant le séjour d’intégration.

« Loren a développé une immense complicité avec son AESH et son professeur de français », aurait dit sa maman lors d’une réunion de suivi.

J’ignore ce que Loren développe. Ce môme est enveloppé dans un brouillard dans lequel quelques adultes errent à tâtons.

Mardi 11 janvier

Discussion avec A., qui est pharmacienne et enseigne parfois en université. Elle me raconte que lorsque ses étudiants interviennent en milieu scolaire, ils deviennent brutalement aigris et intransigeants quand ils s’adressent à un public entre 11 et 14 ans. Peu ou prou à des collégiens.

« Mais ils vont totalement les braquer ! »

C’est une avanie connue. L’âge ingrat, la pré-adolescence, l’âge con, et tout autre qualificatif charmant pour désigner ce qui se joue à cet entre-deux, que j’occupe avec eux depuis maintenant dix-sept ans. Un âge que les adultes détestent, où les mômes se détestent. Qu’est-ce qui génère quoi ? Et au fond, est-ce cette question n’est pas aussi débile que celle de la poule ou de l’oeuf ? La seule qui mérite d’être posée, c’est sans doute la suivante : comment briser le cycle ?

Lundi 10 février

Ce premier « vrai » jour de vacances passe comme dans un rêve. Volonté de tout faire, tout de suite, en même temps : réviser mes textes de théâtre, travailler les arpèges à la guitare, créer un mage arcanes dans World of Warcraft, préparer des accessoires pour les futures parties de jeu de rôle, écrire, aller courir…

M’épuiser à être quelqu’un d’autre, à ramasser des bouts de moi.

Samedi 8 février

Premier jour des vacances. Je me retrouve chez des amis chers à créer des personnages de jeu de rôle. Assis à la table de la cuisine, ils remplissent, studieux et silencieux, leurs fiches, tandis que je me déplace en donnant des conseils. Ça me donne envie de rire. À se demander ce que je cherche, à toujours invoquer des images, devant un public.

Mais ce sont les vacances. Se faire grâce, ce soir, des questions, et ne garder que la douceur.

Vendredi 7 février

Syndrome de fin de période, je suis à vif ou, pour le dire plus littérairement « tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. » La moindre contrariété me fait monter les larmes aux yeux, mon cerveau génère sept millions de scénarios catastrophes, risquant bientôt d’être embauché par Netflix, et toute action me semble un obstacle insurmontable.

Et là, ce sont les mômes qui me consolent.

Les cinquièmes Astronelle qui, alors que je leur ai collé une évaluation de grammaire la dernière heure de français avant les vacances, bossent dans un silence non pas absolu mais studieux, les regards faisant des aller-retour entre leur fiche de révision et la copie.

Les sixièmes Feunard qui terminent gentiment leur rédaction et profitent de l’exercice incendie pour me parler de leurs vacances, des livres qu’ils ont aimés ce trimestre, de leurs parents.

Et les élèves de l’atelier théâtre qui finissent par me reconnaître comme un adulte de confiance. Ils me posent des questions, écoutent mes propositions, se marrent aux blagues un peu plus régulières que je fais.

En cette dernière journée, tellement compliquée, ils sont toute ma force.

Jeudi 6 février

Les cinquièmes Astronelle travaillent en groupe dans une ambiance relativement tranquille – c’est à dire que le niveau sonore n’a pas encore fait frémir les murs – à préparer la mise en scène du procès de Renart. Quand brutalement, des éclats de voix :

« Monsieur, j’en ai marre, ils nous méprisent, ils se croient meilleurs que nous !
– N’importe quoi ! »

Ce qui me fait dresser l’oreille, dans cette incartade, ce sont les accents de colère et de détresse que je perçois. Des accents que je n’ai encore jamais entendu, ni de la part de Tilliam, ni de la part d’Hicham. J’arrive devant les six élèves en charge de la partie administrative du procès, et l’image est assez difficile à ne pas constater : se faisant face, trois élèves issus, comme disent si correctement nos dirigeants « de la diversité », et trois autres qui ne le sont absolument pas. Les yeux scintillent de colère et j’ai sous le crâne tous les voyants au rouge.

« Allez, on se rassoit et vous m’expliquer clairement ce qu’il vous arrive.
– Ils ne veulent pas de nos idées !
– C’est pas vrai, juste vous arrêtez pas de raconter des bêtises en même temps ! »

Une querelle d’élèves, comme ça arrive fréquemment dans les travaux de groupe. Mais visuellement, c’est trop éloquent. Est-ce que, déjà, ils ont intériorisé ces clichés que je n’ose pas nommer ? Est-ce que, déjà, le déterminisme social les a avalé, mâché puis recraché ? Et quel est mon rôle dans tout ça. J’ai le cerveau engourdi de fatigue et je reste figé. Je parviens à articuler un lamentable :

« On vous demande juste d’accomplir une tâche, avec vos forces et vos faiblesses. Personne n’a à mépriser personne, et je ne pense pas que ce soit le cas. »

Miraculeusement, ça ramène un peu de calme. Ils se remettent au boulot. Mais plus tard, je reçois deux listes de règles, chacune réalisé par une des deux factions au sein de ce groupe. Deux bouts de papier et énormément de craintes.