Vendredi 27 décembre

Des repas de famille dans lesquels nous n’évoquons pas la situation de l’Éducation Nationale, ce ne sont pas des repas de famille. Et il faut avouer que le nombre de Ministres qui se sont succédés à ce poste pourrait être comique si ce n’était pas si grave. Cinq en un an.

« Mais qui sont ces gens ? » finit par souffler ma mère. Je pense qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire. Et la réponse est encore plus simple : des fantômes. Des têtes qui se succèdent de plus en plus vite dans un carrousel que nous observons de plus en plus loin. Ces noms, ces mesures énoncées comme des urgences absolues, qui disparaissent dans un grand brouillard quelques mois plus tard… Qu’ont-ils à voir avec ce que nous vivons chaque jour, enseignants, AED, personnels d’entretien, AESH, gestionnaires ?

Des voix fantômes parlent de ce que nous faisons, de ce que nous devons faire, de comment nous devons le faire.

Et nous, chaque jour, d’accueillir le quotidien, dans ce qu’il a de plus urgent, de plus concret.

Jeudi 26 décembre

Ma mère me montre des extraits d’un spectacle durant lequel elle a chanté pour des collégiens, sur le thème de la laïcité. Ma mère, prof des écoles puis de SEGPA durant toute sa carrière. Et ce sont toujours les mêmes réflexes, d’aller chercher le public, de se montrer toujours d’une douceur et d’une exigence absolue.

Ça n’est pas atavique, l’enseignement.

Mais j’ai un bon terrain, tout de même.

Mardi 24 décembre

Ma mère est en train de me montrer les recherches généalogiques qu’elle effectue : « C’est très important pour moi, mais quand j’en parle, je me rends compte que c’est nul. » Je tente de la rassurer. Tenter de déchiffrer les runes de son passé, de ce qui nous façonne est capital. Le partager, bien plus compliqué.

J’ai amené par hasard dans mon sac la photo de classe des Sixièmes Evoli. Je la lui montre et tente de lui expliquer tous les élèves. Evilan et sa souffrance immense, Lorelei et la joie que j’ai à lui faire cours. Raura et son talent d’écriture. Et je sens à quel point c’est intime, c’est dur à transmettre.

Je sens à quel point ça me façonne, et c’est capital.

Lundi 23 décembre

Et donc, c’est ainsi que les vacances commencent.

Comme souvent, je me retrouve à bout de souffle. Terminant cette semaine de boulot en allant chercher au fond de mon énergie, puis enchaînant sur ces soirées entre collègues, durant lesquelles les nerfs relâchent.

J’en parle avec P., que j’ai rencontré récemment. Nous sommes en train de devenir amis et ça me ravit à un point que je ne m’explique pas. P. est avant tout musicien et quand il enseigne, c’est surtout à des adultes. Il écarquille donc un peu ses yeux très clairs derrière de grandes lunettes quand je prends l’analogie d’une machine qui n’aurait plus d’huile dans ses rouages. La mécanique tourne encore mais ça grippe, ça frotte. Je ne parviens plus à prendre le moindre recul sur rien, et la moindre contrariété m’atteint à un point ridicule. Plusieurs fois, je m’enferme pour éclater en sanglots. Ces larmes ont le piquant de la frustration et de la fatigue, bien plus que de la tristesse.

Mais ces larmes ont perdu de leur injustice. Je sais que je suis brûlé. Je sais aussi que cet état est temporaire. Et aujourd’hui, alors que je reste seul avec le bruit de mon souffle, qui tente de retrouver sa régularité, je sais ce qu’il faut faire : être quelqu’un d’autre. Écrire, jouer, marcher. Se recoudre, avec beaucoup de gentillesse. Être doux avec soi. Si l’on veut traverser les années de ce métier, c’est capital.

Samedi 21 décembre

Il n’y a pas vraiment de traduction française pour « commit to memory ». Graver dans sa mémoire, peut-être, mais il manque cette volonté, je trouve.

Cette réflexion linguistique me vient tandis que je suis en train de relire d’anciens billets de ce blog. Les premiers ont plus de dix ans. Dans leurs lignes, la course du temps est stoppée nette. Je repense à cette réplique d’un épisode de Doctor Who, celui où Madame de Pompadour tente de comprendre la machine à voyager dans le temps du Docteur : « Il y a dans votre monde un vaisseau, dans lequel les chapitres de ma vie sont tous réunis ensemble, comme dans un livre, et il est possible d’y accéder sans vieillir d’un jour, tandis que moi, voyageuse épuisée, je dois emprunter le chemin le plus long. »

À ceci près que cette machine, je la construis de jour en jour, et elle ne raconte que le passé.

Non. Non, ce serait lui accorder, tout orgueil bu, trop de crédit.

Cette machine raconte une histoire traversée de milliers d’autres. C’est sans doute ce que j’ai fini par vouloir faire, en écrivant quotidiennement. Ne pas laisser passer un jour quitte, parfois, à antidater, comme je le fais aujourd’hui. Tenter de tisser le fil de tout ce qui, la soirée venue, est condamné à disparaître. Parce que sinon, on ne tiendrait pas le coup, ni élèves ni enseignants. Une histoire qui existe dans les serveurs d’une entreprise richissime, mais, je m’en rends compte à présent, dans les méandres de mon cerveau. Certaines choses ont été préservées, à force d’aligner maladroitement des lettres. Les gifs que je postais pour me donner du courage ; les noms de lieux de jeux vidéos que je donne aux établissement dans lesquels je passe ; les répliques hallucinantes d’Hildegarde ; les conversations avec T., dans le RER ; les routes de Bretagne qui se déploient, d’élèves en élèves.

Il est sans doute trop tard, désormais, pour arrêter. Voyageur épuisé, j’emprunte le chemin le plus long. Et j’y prélève, chaque jour, une pierre, une lettre ou un rêve.

C’est la raison d’être de ces lignes. Elle me suffit.

Vendredi 20 décembre

Dernier jour avant les vacances. Avec les sixièmes Feunard, nous travaillons à l’évaluation qu’ils auront à la rentrée. Ou plutôt, eux travaillent, avec un sérieux qui me laisse pantois. J’avais prévu de leur montrer la fin des Fourberies de Scapin, de discuter un peu, de me « laisser porter par leurs questions » comme le disait B. quand nous étions collègues à Grigny. Je me retrouve désoeuvré, et presque de trop, quand je tente quelques pointes d’humour avec M. « Attendez monsieur, on finit de travailler, après on s’amuse. » Les bruits de vidéo au loin ne les déconcentrent pas. Et ils partent, après avoir présenté un dernier livre; comme ça, pour le plaisir, alors qu’ils ont terminé leur bingo littéraire.

Dans la salle des profs, des morceaux de rock japonais – les miens – succèdent à Mariah Carey. Avec D., nous parlons du rapport de Miyazaki à la nature, en se baffrant des cookies de Noël laissés par l’anonyme du jour. Ce soir, je vais voir A-H chanter en concert. Et en attendant, je révise le texte de théâtre de l’atelier dans lequel je suis entré grâce à S.

Je suis plus riche, depuis que je sus arrivé à Renais. Comme je l’ai écrit ailleurs hier, je suis couvert de l’or que l’on trouve dans les rivières. Et de celui que l’on distingue au fond d’un violoncelle baroque, de la compréhension, finalement, de l’emploi d’un auxiliaire. Je suis plus riche de ces expériences sans doute parfois trop intenses.

Mais je regarde mes mains et elles brillent. Hier au téléphone, mon père m’a dit qu’il ne m’entendait pas dans la voix la fatigue habituelle du mois de décembre. Sans doute a-t-elle été remplacée par autre chose. Pour la première fois de ma carrière, j’avance sans retenue. Pendant dix-sept ans, j’ai conservé, précieusement, ce syndrome de l’imposteur. Cette ultime barrière : un concours obtenu par hasard, le fait que tout cela n’était qu’un malentendu qui finirait pas s’éclaircir.

Plus maintenant.

Hé, vous avez vu ? Je suis prof, en vrai.

Jeudi 19 décembre

Ce matin, A-H a amené un ersatz de polaroïd en salle des profs. L’appareil imprime des photos en noir en blanc sur le même rouleau qu’on utilise pour les tickets de caisse (j’ai appris ce matin aux sixièmes Feunard qu’on pouvait aussi appeler ça un reçu.) Bizarrement, je nous trouve très beaux, là-dessus, malgré les ombres cheloues que ça nous fait sur le visage. Grâce ou à cause d’elles, mon sourire n’a pas l’air trop forcé, tandis qu’à côté, M. fait le con à jouer le stagiaire servant le café. Ça pique d’autant plus.

Ce matin, aussi, la Cinquième Astronelle a réussi, pour notre dernière heure de l’année 2024, à se mobiliser pour donner une représentation totalement foutraque mais vraiment pas si pire du Médecin malgré lui. On a empêché, toujours avec M., qu’une camarade porte des coups de ciseaux à son camarade durant l’heure où ils ne sont que trois dans la salle. Enfin, les sixièmes Feunard m’ont montré les textes qu’ils ont écrits. Ça dépasse de loin mes espérances. « On est pas mauvais, monsieur, que voulez-vous. » m’a sorti Éléna, avec toute la suffisance d’une personne de onze ans.

Ça pique d’autant plus.

Ça pique quand j’apprends que, malgré toutes les assurances officieuses, il existe une possibilité non négligeable que je quitte le collège de Renais dans quelques mois. Et cinq semaines de cours. Autant dire rien du tout.

J’ai choisi ce métier en connaissance de cause. Je connais les règles des affectations. J’ai demandé ma mutation en Bretagne en sachant fort bien ce qui m’y attendait, en terme d’instabilité de postes. Mon inspecteur me l’a gentiment rappelé, il y a peu. Et je me répète, inlassable, l’une des phrases liminaires de Persona 3 : « J’ai choisi ce sort de ma propre volonté. » Je suis seul responsable de ce qui m’arrive.

Il n’empêche. Il n’empêche qu’à chaque nouvel établissement, à chaque nouveau visage, je mets mon cœur, en plus de ma tête, dans la balance. Ça n’est sans doute pas professionnel. Mais si je ne décidais pas d’aimer, profondément, les lieux et les personnes que je fréquente dans mon boulot, j’aurais démissionné depuis longtemps. J’en tire une force qui m’étonne moi-même. Mais c’est comme un pacte, ça a un prix : à chaque départ, je récupère ce fameux cœur un peu plus cabossé.
On me dit de ne pas m’en faire, que des demandes seront faites pour « me garder ». Je ne suis pas amer, mais l’objectivité me force à me rappeler que j’ai entendu de nombreuses fois ce discours, et que les déceptions se sont empilées.

Mon année à Renais est l’un de ces copeaux de papier : belle, brouillonne et fragile.

Ne pas se plaindre. Ce serait insulter ce que je vis actuellement. Se réjouir, se réjouir des instants que je vis, et me dire qu’un autre embranchement aurait pu ne jamais les faire advenir.

Se réjouir et, une fois chez soi, trembler malgré tout.

Mercredi 18 décembre

Je suis heureux aujourd’hui. Très très heureux.

C’est le même collège, pourtant. Les mêmes difficultés que cette semaine. Les élèves épuisés, chancelant sous le poids de la fatigue et de leurs malheurs, souvent. Mais, chose rare, je parviens à être ma propre source de lumière. Et j’ai le temps, la ressource et la patience. Les cinquièmes Astronelle, un peu perplexes, finissent par arrêter de se détester, tandis que je continue à leur donner des conseils en chassant leur amertume d’un haussement d’épaule. Evilan, hyper-actif, hyper-agressif, hyper-sanctionné, doit assister à une intervention d’une heure, aujourd’hui. Une heure à écouter, assis sur une chaise. Une recette pour un désastre. Je lui file de quoi dessiner en lui demandant de faire un truc chouette pour les intervenants. Il rédige un résumé dessiné de ce qui a été dit, n’insulte absolument personne – une première depuis la rentrée d’octobre – et part en souriant. Les sixièmes Feunard jouent tous la petite scène qu’ils ont écrite à la manière de Molière. Même Jebediah, pour qui tout ce qui concerne le fait de parler en public est source de tension et de conflits.

Je regarde la matinée se dérouler et sait que cette invincibilité n’est que temporaire, qu’elle tient à quelque chose de si fugace, de si ténu. Bien sûr que mon bonheur m’importe. Mais je constate avec une surprise un peu naïve la force de son bénéfice secondaire : je suis capable de tellement plus apporter aux mômes quand je suis, oui, heureux. C’est d’une évidence affligeante.

Mais alors pourquoi, pourquoi on l’oublie aussi facilement ?

Mais alors pourquoi, pourquoi aujourd’hui était-il un miracle ?