Mercredi 27 novembre

Pas trop d’idée pour le jogging d’écriture des sixièmes Feunard, ce matin. En désespoir de cause, j’écris au tableau : « Un moment où vous vous êtes senti très en colère. »

« On peut inventer, monsieur ?
– Comme d’habitude, je ne connais pas votre vie, donc vous pouvez inventer si c’est
– Ré-a-liste ! »

Je m’attends à devoir les recadrer. Je le sais, c’est un peu trop abstrait, un peu trop complexe pour des sixièmes, ils auront vite fini.

« Euh… Les sixièmes, on peut passer à la lecture de vos produc…
– Aaaattendez monsieeeeeur ! »

J’attends. Apparemment, il se passe quelque chose d’important. Les premiers commencent à lire. Et en effet, c’était important. C’est la première fois que tous, sans exceptions ont intégré ce que je répète à chaque fois. « N’écrivez pas que ce qu’on voit. Écrivez aussi ce que ça vous fait. »

Des colères. Toutes différentes. Qui les ont fait rire, au font. Qui on laissé des marques. Celui qui ne comprend pas la rage qui le saisit, quand on passe entre lui et l’écran de la console. Celle qui s’est assise sur son rebord de fenêtre et qui en est descendue, parce que personne ne s’affolait « Ils auraient au moins pu faire semblant. » Celui qui se sent en colère tous les jours, celle qui ne veut pas l’être.

« C’est promis, hein, ça sort pas de la classe. »

D’habitude, c’est moi qui le dit. Là, ils ont été trois ou quatre à le demander, et les hochements de têtes ont été frénétiques.

Mardi 26 novembre

Les cinquièmes Astronelle ont été exemplaires durant cette séance de lecture théâtrale. Là où il est souvent difficile de les faire avancer d’un seul pas, ils se sont montrés d’une motivation absolue. Tout le monde a essayé de participé, toutes et tous avaient des idées pour cette mise en scène. Beaucoup de bonheur de les voir entrer dans l’œuvre.

Du bonheur et aussi de la méfiance. Appelons-ça âge, expérience, amertume ou je ne sais pas quoi, mais je ne ressens plus cette euphorie des premiers temps. Il y a quelques années, ça m’aurait donné des ailes. Et je me serais lancé dedans à corps perdu, j’aurais freiné, et pris cette bretelle : tous vers le théâtre. Je sais que ça me plairait.

Plus maintenant.

Je me vois évoluer plus prudemment. Sans rancœur ni rancune, je pense qu’ils ne l’ont pas encore mérité. Que confier les inflexions de ce que je leur apprends à leurs caprices n’est pas un services à leur rendre. Ils aiment ça. Ça les rend heureux. J’ai besoin qu’ils se rendent compte que c’est précieux, que ça se mérite. J’ai besoin, moi aussi, de juguler mon enthousiasme démesuré, qui renverse des trucs un peu partout. Je m’en suis rendu compte il y a peu, les cinquièmes Astronelle ont besoin de ce cadre qui les rassure. Je ne parviens pas encore à le mettre en place à chaque cours. Alors même si c’est chiant, même si ça me frustre et que ça les frustre, non, ils ne deviendront pas la classe théâtre ni moi Robbin Williams. Parce que me résonne aux oreilles, toujours, le rire et les paroles de Monsieur Vivi, avec qui nous avons crée les projets les plus fous, les plus démesurés, et qui ont fonctionné : « Tu fais petit, et tu vois si ça fonctionne. Puis tu agrandis un peu. Et un peu. »

Doucement.

Lundi 25 novembre

Lors de cette ultime inspection, il y a cette phrase, qui me prend à revers et me fait très plaisir : « Je vous trouve comme je vous avais laissé. »

Syndrome de l’élève scolaire, je crains un reproche. Ça ne l’est pas, apparemment. Je continue à avoir la même attitude avec les élèves que lors de la dernière visite de cet inspecteur – c’est le même – il y a deux ans. Pourtant, le collège d’alors, à Alrest, était bien différent. Si cette visite me sert à quelque chose, c’est à ça. Je le vis comme une victoire. Enfin, après dix-sept années, j’ai réussi à construire ce masque, cette persona qui me convient.

Ça n’empêche pas les coups, les échecs ou les difficultés. Tout ce que ça fait, c’est de se sentir en conformité avec ses forces, qu’elles soient mentales, didactiques ou physiques. Et avec ses faiblesses aussi.

Et c’est énorme. Ce costume d’enseignant, Monsieur Samovar, il est moi, je suis lui. Il m’a suivi dans mes voyages, je l’ai taillé de toutes mes réussites et de tous mes échecs. De tous les aspects de ma vie, il est de très loin le plus résistant. Et que quelqu’un me le confirme en des termes institutionnels, je crois, me fais énormément de bien. Tout reste à faire. Dans ma carrière, dans les luttes qui entourent mon métier. Mais enfin, enfin, j’ai entre les doigts, dans les synapses, fixé à mon dos quelque chose qui m’accompagne.

Persona.

Samedi 23 novembre

C’est la période durant laquelle je suis le plus vulnérable, la période durant laquelle je suis le plus proche de mes vieux démons.

Sur trois de mes classes, deux sont entrées dans une phase de contestation. De volonté de prendre le contrôle : négociations dès qu’il s’agit de faire un truc (mais que pour les trucs horribles, genre ouvrir son cartable ou découper une feuille), ricanements, tentatives de faire une connerie dès que je détourne le regard.

Et dans ces moments-là, la tentative de plonger dans ce que je ne suis pas est grande : punir, passer une gueulante à la classe, leur faire la gueule et vidéoprojeter le cours pendant une heure. Et ce serait con de ma part.

Je ne dis pas que ces gestes sont inefficaces. Mais, comme tous les gestes que l’on fait en classe, ils s’inscrivent dans une économie. Un personnage. La punition, ça nécessite un service après-vente de vérification, de conception, que je suis très mauvais pour effectuer. Et ça attaque ma crédibilité. Même chose pour leur faire la gueule. Dans trois minutes, je vais sourire à un truc qu’ils auront dit ou balancé une anecdote marrante.

Ma façon de gérer la classe n’est ni meilleure ni pire qu’aucune autre. Mais, comme toutes les autres, elle doit être cohérente. Ne jamais l’oublier, et surtout à cette période, où elle est à son plus faible : expliquer, encore et encore, que c’est à eux qu’ils nuisent avec cette attitude. Faire appel à leur intelligence, ne pas céder à l’envie de gueuler, ramener sans cesse le cours, de façon simple, exigeante et précise. Depuis que j’applique cette méthode rigoureusement, ça fonctionne, tous les ans. Même si je n’évite jamais cette traversée du désert.

Courage. Se rappeler que ça aussi, ça passe.

Vendredi 22 novembre

C’est à la chorale, il y a une élève dont je connais à peine le nom qui se glisse vers moi.

« Monsieur, j’aime bien votre badge. »

Je tente de me concentrer et baisse le regard sur sa manche. Mince elle l’a rabaissée. Mais je suis certain, presque certain que…

« Merci. J’aime bien votre bracelet. »

Elle sourit. Très largement.

« Merci. Je l’ai emprunté à ma maman. »

Tout le reste du cours, elle restera à portée de mon sourire. Et moi du sien.

Voilà, c’est tout, c’est le billet d’aujourd’hui.

Jeudi 21 novembre

Nouvelle soirée de jeu de rôles. La semaine a été des plus chargées, de rencontre parents-professeurs en corrections, en élèves de plus en plus difficiles. Fatigue, frustration, décompensation.

Tout ça pour dire que j’ai à peine eu le temps de préparer les aventures imaginaires dans lesquelles se plongent les investigateurs. J’ai très peu de matériau. Alors j’utilise ce dont je dispose : eux-mêmes. J’improvise leurs péripéties dans ce désert post-apocalyptique à partir de leurs réactions, intégralement.

Et je me marre. Je me marre, parce que mes automatismes de boulot viennent au secours de mes loisirs : comme je calque le rythme de mes cours sur mes élèves, comme je tente de le faire avancer et respirer vers un point précis en m’appuyant sur ce qu’ils comprennent, les intéresse, les intrigue, il en va de même avec cette poignée d’aventuriers. Et le bonheur de voir leurs visages surpris, inquiets, de les entendre débattre sur la meilleur marche à suivre ou l’éthique de leurs décisions, c’est le même bonheur que celui que je ressens tous les jours en salle A25.

Mercredi 20 novembre

Les mois noirs ont commencé.

Au collège de Renais également. Les nuit se rallongent et chaque période de travail également. Réunions et rencontres parents-professeurs, commissions éducatives et entretiens impromptus. Chaque jour de travail colle aux semelles. Des adultes comme des enfants. La fatigue, ce mauvais génie, fait apparaître nos aspects les plus déplaisants. Héléna, l’une de mes élèves les plus gentilles, a éclaté en sanglots pour un mot désagréable lancé par Ethan, qui n’arrive plus à gérer son hyper activité. Il est parvenu à s’excuser en fin d’heure, difficilement, elle ne lui a pas encore pardonné. « Pardon, monsieur, j’arrive pas à m’arrêter de pleurer. »

Chez les adultes, également, on décompense. La salle des personnels devient davantage un lieu de décompensation que d’échanges léger, comme c’était le cas jusque là. On prépare, soucieux, les prochaines échéances, on laisse éclater son mal-être et sa frustration, oui les élèves nous cassent les couilles, parfois.

J’ai l’impression de jouer à un jeu de gestion, dont je suis moi-même le lieu. Préserver son énergie, pour pouvoir assurer des cours de façon lucide et précise, mais en dépenser aussi dans des activités plus réjouissantes, qui me permettent de ne pas devenir le petit bonhomme aigre et désagréable en lequel je me métamorphose quand je n’ai plus le temps d’exister pour autre chose que mon boulot. Racler le fond de son sac à malice pour trouver des activités qui permettent aux élèves de retrouver de la motivation, sans avoir à se retrouver devant un Everest de travail personnel pour en assurer la maintenance. Chaque mouvement est laborieux, alors qu’on n’aspire qu’à de la légèreté.

Cette traversée, je la connais bien, elle durera jusqu’aux vacances de Noël. On claudiquera avec, parfois, des entrechats lorsque le froid recule, que de petites victoires chassent le quotidien qui glace les os en gouttes froides. On prendra soin les uns des autres. Celui qui a plus d’énergie ce jour-là amènera un peu de musique, celle qui ne renonce jamais racontera une heure de cours géniale.

Réussir à faire front, devant la saison triste et poisseuse.

Mardi 19 septembre

« C’est marrant, quand tu t’énerves rapidement, parfois. Genre « je suis le prof sympa, mais pour que ça reste comme ça, faut jouer le jeu. »

Je bafouille un truc sans intérêt en réponse à l’analyse que M. vient de faire, suite à l’heure de cours qui s’est écoulée et à laquelle il était présent. Le fait est que, malgré les années qui s’écoulent, je reste foutu incapable de me décentrer, lorsque je suis face à mes élèves. De me voir, tel que je leur enseigne.

Non, ça n’est pas tout à fait ça.

Je ne veux pas.

J’ai la certitude que si j’étais capable de me voir à la troisième personne, si quelqu’un foutait une caméra dans la classe et me forçait à regarder ensuite la vidéo, je me consumerais de honte, et je démissionnerais sur-le-champ. Bien entendu, c’est une peur irrationnelle, mais elle est présente. Et de tous les défauts dont mon enseignement est perclus, celui-ci reste un sacré mystère. Je n’hésite jamais à être dans l’excès ou le ridicule, pour faire réagir les élèves ou les réveiller le matin à huit heures.

Mais m’imaginer en train de faire ces actions, être le spectateur de mon personnage me remplit d’une terreur honteuse, que je ne m’explique pas. Moi, le théâtreux narcissique. Bizarre, quand même. Un nouveau jour, une nouvelle contradiction.

Lundi 18 novembre

Comme pas mal d’européens de mon époque – d’encore aujourd’hui ? – j’ai découvert l’expression tadaima dans les animes japonais. Je crois que la première fois que je l’ai vraiment identifié, c’est dans Noir, quand la tueuse Chloé revient vers sa mentor. « Tadaima » : me voici rentrée à la maison.

Bien sûr ça a un côté tarte, toutes les grandes scènes d’animes, toutes les grandes scènes ont un côté tarte. L’héroïne ou le héros fourbu revenant dans son foyer, là où il doit être, dans l’endroit auquel il appartient. C’est trop simple, on n’appartient pas à un lieu, pas plus que les lieux ne nous appartiennent.

« Tu comptes rester, l’année prochaine ? »

Cette question, c’est V. qui me l’a posée, pendant qu’on discutait dans son bureau. Et elle me cueille un peu trop violemment. Je veux dire, jusque là, j’ai toujours essayé de rester dans les établissements dans lesquels ma fonction de remplaçant m’a amenés, à l’exception d’un seul. Je m’y trouvais toujours bien. J’ai toujours eu un violent pincement au cœur quand ça m’a été refusé. Un pincement, au pire, ça laisse un bleu, une marque. Et puis, mon narcissisme se satisfaisait de cette image du mec qui parcourt le pays, laissant paillettes et papillons dans son sillage.

Mais ce qui m’inquiète, c’est que lorsque V. me pose la question, une image qui n’a rien à voir avec la choucroute s’impose dans mon esprit : la maison de mes grands-parents, récemment décédés, en Provence. Un mas immense, perdu dans les odeurs de garrigues et les promenades interminables de l’été. Une baraque dont la vente est une blessure pour tous les membres de la famille qui l’ont connue. Pour moi, et sans doute pour les autres, c’est parce que c’était peut-être là, de tous les lieux sur terre, où dire « tadaima » ne m’aurait pas donné une violente envie de rigoler.

Tadaima.

Les collègues ont fait une razzia sur les cannelés que j’ai amené aujourd’hui. Je n’ai pas totalement perdu la main. Je n’ai pas trop le temps d’en parler, j’ai chorale ce midi, avec A-H, d’autres profs et des élèves. D’ailleurs, je rédige ce billet écouteurs aux oreilles, en tentant de mémoriser la partie que je suis censé chanter à l’opéra de Rennes dans quelques mois. (les altos)

Tadaima.

Ce soir, je vais au théâtre. C’est S. qui m’y a invitée, dans cette troupe. J’ai été accueilli par ses membres comme si je revenais d’un voyage. On est tout de suite passés aux exercices, aux confidences d’après répétition.

Tadaima.

Mardi, je vais chez M., on va discuter de son personnage de jeu de rôle et manger une salade composée (le tout sans alcool, le weekend était suffisamment intense).

Tada…

Je repousse désespérément ce lyrisme japonais. Parce que je sais qu’il se heurtera, avec un petit bruit triste, contre les suppressions d’heures et le jeu des mutations. Je tente de rester ce personnage aux semelles de vent que je me suis construit, parce que c’est triste, de partir après s’être attaché, beaucoup trop triste. Même si je n’ai jamais aussi aisément compris les profils des élèves qu’ici, même si je pense que je peux faire du bien. Je ferai du bien ailleurs. Tout ce que je peux faire, c’est ce que je n’ai pas eu l’intelligence de faire, lorsque mes grands-parents, fourbus de s’en occuper, on vendu la propriété : éprouver toute la gratitude possible. Ce n’est pas tout le monde, qui peut vivre dans un anime en vrai, même si ça n’est que temporaire.

Je suis rentré chez moi. Avant que la route, de nouveau ne m’aspire, se faire le cœur tout grand.