Mercredi 9 octobre

Je me demande à quel âge arrive ce sourire. Un truc aux bords coupants, irréguliers. Ils ne sont qu’en sixième, pourtant. Mais déjà, la bouche qui se tord. Et le regard. Je m’y attends, ça me fait mal au bide. Je m’y attends, ça ne m’empêche pas de le répéter :

« Soyez gentils, les uns avec les autres. »

Les sixièmes Evoli sont maintenant des collégiens, dans tout ce que ça implique. Ils parcourent les tours de béton du lycée de Rénais, sans la moindre hésitation, rechignent parfois à sortir leur agenda, parce que c’est écrit sur Pronote, et s’intéressent à ce que j’appelle les « petites histoires », dans un effort dérisoire de minimiser leur portée. Celui qui a un prénom d’usage différent de son prénom d’état-civil, qu’il ne veut pas entendre prononcé, celle qui était en train de pleurer très fort à l’infirmerie l’autre jour, ceux qui ont eut « des problèmes » à l’école primaire. Et bien entendu, les petites insultes dans le couloir.

« Vous allez passer l’année, peut-être des années ensemble. Et la seule façon de rendre ça supportable, c’est d’être gentil les uns avec les autres. »

Bien sûr que ça les fait rigoler. Gentil, qui utilise encore ce mot ? Cette incantation. « Soyez gentils. » Surtout comme ça, sans explication. Je n’ai pas forcément le temps d’expliquer, à chaque fois. Juste de brandir cette torche minuscule. Comme les affiches que j’expose dans ma salle, en me disant que, petit à petit, ils les regarderont, les liront, les mômes. Ça a marché, pendant ces six années de rodéo à Grigny. À force. Chaque année un peu plus, chaque année malgré les rires. Parce que ça c’est répandu, ça c’est su. Avec Monsieur Samovar, on est gentils. Comme on apporte son matériel, comme on souligne en rouge. À force de répéter, on y arrive. Et peut-être, juste peut-être, que ça rendra le collège un tout petit peu meilleur.

Alors oui, il m’a fallu six ans. Six années dont je ne dispose pas, dans ce grand maelstrom de remplacements bretons. Mais ça n’importe. Il est des combats dérisoires que je n’abandonnerai jamais, ni pour moi, ni pour eux.

Mardi 8 octobre

On pourrait minimiser, et dire qu’Anthéa se noie dans un verre d’eau. Mais en réalité, c’est vertigineux. Depuis le début de l’année, j’ai l’impression que la moindre phrase prononcée en cours, la moindre notion abordée ouvre en elle des abîmes de réflexion. Depuis que nous étudions l’Iliade, elle croise le moindre renseignement pour comprendre qui en est le responsable. Est-ce Eris, la discorde ? Pâris et son – erreur de – jugement ? La brutalité d’Agamemnon ?

Si ce n’était « que » ça.

La conjugaison aussi, c’est une immense question. Pourquoi six personnes ? Pourquoi ces temps et pas d’autres ? Comment ces mélanges de langues arrivent-ils ? En combien de temps ?

Des Anthéa, j’en rencontre régulièrement, dans mon travail d’enseignant. Au regard des profils d’autres élèves, leurs vertiges semblent souvent des angoisses privilégiées. Mais c’est également un tourbillon qui peut engloutir.

Alors, tenter de lui ménager un gué.

À chaque début de récréation, Anthéa a compris que cet espace est pour elle. Elle vient me demander. Pourquoi les gens sont-ils racistes, pourquoi y a-t-il davantage d’animaux dans la savane, pourquoi le grec s’écrit-il comme ça, pourquoi les instruments à cordes.

Anthéa n’est pas seule, des adultes ont remarqué, ses ailes d’albatros. Et espèrent qu’elle finira par les agiter suffisamment pour s’envoler. Mais en attendant, c’est un poids, un de ces innombrables poids dont sont lestées les adolescences.

Lundi 7 octobre

Il y a des heures où tout est simple.

Et à quoi ça tient ?

Je rends leurs évaluations aux sixièmes Feunard. Ils entendent ce que je leur dis, même les plus déçus. « Ce qui compte, c’est la façon dont vous progressez. » Une banalité que je dois sortir tous les ans, plusieurs fois par an. Pourtant, cette fois, ils le comprennent. Me demandent comment faire mieux. Quand vendredi dernier, je peinais à leur faire ouvrir leur manuel.

Et à quoi ça tient ?

On corrige. J’essaye d’aller vite, de ne pas les noyer sous les points à retenir. Ils demandent des détails, rient aux mauvaises blagues que je fais pour rendre mes grosses lettres vertes moins laborieuses. On réussit même à terminer dix minutes avant ce que j’avais prévu. Je passe dans les rangs, pas un seul ne s’est perdu en route.

Et à quoi ça tient ?

Jogging d’écriture de début de semaine. Ils rigolent, à inventer leur animal imaginaire. Poussent des cris d’horreur quand je leur parle des hybrides des cabinets de curiosité, et lèvent très très haut la main pour partager leurs bestioles incongrues. « On peut la dessiner, si on a le temps ? »
On n’a pas le temps, je dois leur lire la suite des épisodes de l’Iliade. Sous les murs de Troie, ça se répand en discours passionnés pour défendre un camp ou l’autre… Ou juste soutenir Hélène.

C’est une heure banale, une heure infiniment douce et efficace. Simple aussi. Je me demande pourquoi toutes les autres, y compris à cette classe, ne ressemblent pas à ça. Après tout, je n’ai rien fait de révolutionnaire, je n’ai pas réinventé la pédagogie. Mais ça a marché.

Je ne saurai jamais vraiment à quoi ça tient. Ou plutôt si. Comme toujours. L’immense multitude de facteurs humains et théoriques. Je ne suis pas allé trop vite. Jayce avait une allergie aux acariens, il était un peu plus calme que d’habitude, pas besoin de le gérer. Vania était tellement heureuse d’avoir réussi son évaluation qu’elle a été hyper serviable, prenant sous son aile Amaury, qui ne s’en sortait pas. M. a géré les obstacles des élèves qu’il accompagne avec sa douce efficacité. Des micro-événements qui font tourner la machine du cours à la perfection. Notre pouvoir, en tant qu’enseignants, est limité.

Mais si ténu.

Samedi 5 octobre

Pour cette réunion durant laquelle nous faisons le bilan de la classe de sixième Evoli, D., mon co-professeur principal – nous sommes deux par classe – a crée un document Excel. Tout un tas de cases lisibles et colorées, indiquant différent points de vigilance à avoir sur nos élèves. Allophones, ne maîtrisant pas l’écrit, venant de très loin… Et puis il y a une case bleu clair, au milieu : « RAS ». Sur les vingt-trois mômes, cette case est remplie huit fois.

« Ça ne veut pas dire qu’on se fiche, hein », remarque D. pendant que nous parlons à la principale-adjointe, « c’est juste que pour le moment, il n’y a rien d’urgent dans leur situation scolaire. »

Léger vertige. Vingt-trois moins huit égale quinze. Quinze gamins qui, pour tout un tas de raisons, ne peuvent pas suivre la scolarité que le système français a crée. Et huit dont, forcément, on s’occupera moins. Alors qu’ils arrivent également avec leurs histoires, leurs questionnements, leurs problèmes.

Il y a deux ans, mon inspecteur m’avait averti de ne pas surindividualiser. « Attention à la pédagogie de garçon de café : à vouloir donner un peu chacun, on ne donne plus à tous. » Et si je reconnais la sagesse de ces paroles, il y a quelque chose qui me mange. Est-ce que ça, être prof ? Passer notre temps à gérer des dilemmes ? Laisser certains élèves sur le bord de la route pour espérer en amener d’autres ? Les faire avancer, tant bien que mal, ensemble, tout en sachant que nombreux d’entre eux feront semblant ?

Il n’y a rien qui me touche plus au monde que les êtres humains, dans tout ce qu’ils ont d’unique et d’individuel. Et chaque année, c’est cet espèce de serpent lové sous mes côtes : qui est-ce que je suis en train d’abandonner ? Même si je sais que nous sommes une équipe, et qu’il est tout bonnement impossible de donner aux centaines d’enfants que nous voyons chaque année exactement ce dont il a besoin, je sens ma force et mon énergie s’étioler dans ce dilemme.

RAS.

Vendredi 4 octobre

« Monsieur, pourquoi il y a des gens qui sont racistes ? »

C’est la troisième fois qu’Anthéa me pose la question. Les deux premières, j’ai gentiment dévié. Mais on finit par comprendre quand ce genre de question trahit une lassitude. Les sixièmes Feunard ont très bien travaillé, toute la semaine. J’ai fait cours à marche forcée pour leur donner des notions qui me paraissent essentielles. Erreur classique : il faudra que je revienne dessus. Et ça les a crevé. Alors par-dessus ça, terminer la semaine sur de la grammaire, même si c’est en demi-groupe, même si c’est chacun son rythme, c’est un peu compliqué.

Alors les petits essayent de repousser le travail. En ralentissant le tracé du stylo. En compulsant à l’infini les pages du manuel. Et en posant des questions.

C’est un moment très délicat, très doux aussi. Aménager un espace de respiration qui ne détruise pas tout le cours. Alors pendant quelques minutes, à voix très basse, en restant auprès d’eux, je réponds à quelques questions sans trop de rapport les unes avec les autres. Pourquoi le racisme, donc, et aussi pourquoi on entend « a » dans femme, et pourquoi il y a plusieurs langues ?

« J’aimerais bien pouvoir vous valider le travail sur les homophones, par contre. Vous pensez qu’on peut le faire, en quinze minutes ? »

J’ai à peine changé l’inflexion de mon ton. Ils ont compris. Et avec cette classe, ça se passe bien. Alors ils se remettent au boulot, un peu plus détendus, un peu moins dissidents. Pour cette fois-ci, ça a fonctionné. De toutes façons, ce dont on finit par se rendre compte, c’est que le cours n’avancera jamais vraiment qu’à leur rythme à eux. A nous, les profs, de comprendre comment l’infléchir.

Jeudi 3 octobre

Selif est un petit gars de sixième absolument adorable. Avec une volonté comme je n’en n’ai jamais vue. Et serviable avec ça. Toujours motivé pour aider, pour remettre les chaises sur les tables, pour distribuer des documents.

Et pourtant, Selif me donne parfois envie d’être désagréable avec lui. Parce que son besoin de savoir, de comprendre, m’est tout simplement insurmontable. Il lui manque énormément de mots – il est arrivé en France en cours d’année dernière – mais il lui est également insupportable de ne pas utiliser le bon terme. « Monsieur, comment on dit… Non, non je connais, ça. Ce que je veux dire… » Selif exige de la nuance. Il veut comprendre, aussi, pourquoi le système éducatif français fonctionne comme ça et pas autrement. Selif a un besoin immense de saisir le tissu de la réalité qui l’entoure, ça lui est vital.

Mais je n’ai pas le temps de le lui offrir. Parce que sa classe a d’immenses difficultés. Parce que le programme, parce qu’il est un allophone au niveau différent de celui des trois autres de la classe. Parce que, même si ses difficultés langagières n’existaient pas, je ne pourrais pas lui offrir le savoir total, absolu, inattaquable qu’il demande comme une évidence. À raison.

Si une vague d’agressivité – dont j’ai terriblement honte – me monte parfois lorsqu’il secoue la tête, comme déçu d’une de mes réponses, c’est parce qu’il me met en face de l’une des apories du métier d’enseignant : nous devons permettre aux élèves d’accéder à des connaissances impeccables. Mais la tâche est, dans les faits, impossible. Nous sommes condamnés à faire « au mieux ». À faire « suffisamment ». La plupart du temps, c’est assez. Mais parfois apparaît un assoiffé. Quelqu’un qui en veut plus, toujours, qui nous pousse dans nos limites physiques et mentales, sans aucune méchanceté. Nous sommes faces à ce constat : on ne peut pas tout donner.

Et c’est chiant.

Mercredi 2 octobre

Chère Madame Genetet,

Je me permets de vous écrire, étant enseignant. Vous comprendrez donc que vos actions, en tant que Ministre nouvellement nommée à l’Éducation Nationale, m’intéressent particulièrement. Vous arrivez à ce poste dans un contexte particulier, avec un CV qui, cela a été souligné de nombreuse fois, peut faire hausser le sourcil. D’un autre côté, le dernier ministre vraiment adepte des dossiers de son portefeuille a été l’un des plus contestés et destructeur de ces dernières années. Donc pourquoi pas.

J’ai récemment découvert que vous souhaitez recevoir au Ministère un TikToker, qui a proposé, dans une pétition très suivi, de déplacer l’intégralité des « gros cours » (Maths, Histoire-Géo, Français…) le matin avant 12h, afin de laisser l’après-midi aux activités plus artistiques. C’est un débat intéressant, et sur lequel il est sans doute pertinent de se pencher. Toutefois, je me demande si c’est le plus urgent. Et si cet interlocuteur est le premier qu’il faut recevoir.

Je sais que je ne suis personne pour vous donner des conseils. Je suis un enseignant certifié comme il y en a tant, et je plafonne à 33.000 abonnés sur X/Twitter. Rien à voir avec les plus de 500k de Senseidesmots, avec qui vous allez vous entretenir, je le reconnais aisément.

Cependant, en tant que citoyen, je m’interroge. Si ce que cette personne a à dire est sans doute très intéressant, que penser de nombreux syndicats – et donc d’étudiants et de personnels d’éducation – qui portent cette préoccupation depuis des années, et à qui on oppose, ministre après ministre, des fins de non-recevoir ? Votre geste a-t-il vocation à démontrer que désormais, le plus de monde possible sera entendu, ou que le poids des opinions se compte en abonnés, en résonance médiatique ?

Je tiens ce blog depuis maintenant dix ans, Madame Genetet, et ce pour deux raisons. D’abord parce que je suis un insupportable narcissique – je le sais, et les témoignages ne manquent pas à ce sujet – mais aussi parce que le travail des personnels enseignant, et également des élèves est invisible. Noyé dans le quotidien, caché dans ce sanctuaire, si commun, mais si peu connu finalement, que l’on appelle l’École. Je cherche à documenter, à mettre au jour. Parce que j’ai la sensation que ce labeur quotidien, comme il n’est pas visible, comme il n’est pas télégénique, n’intéresse pas, ou peu, à commencer par ceux qui nous dirigent. D’où ma démarche. Mais ce « travail » n’est rien par rapport à celui des associations de parents d’élèves, des organisations syndicales, de toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, tentent de rendre notre système scolaire un peu meilleur et se prennent dans la tête, année après année, des réformes qui vont à rebours de ce qu’ils défendent.

J’espère que ce qu’il ressortira de votre prochain entretien avec Senseidesmots sera positif. Mais, au risque de paraître grandiloquent, j’aimerais vous signaler que notre École brûle, et que nombre de vos prédécesseurs ont voulu étouffer l’incendie avec de l’essence. Que tout un tas de pompiers tentent de circonscrire le feu et, qu’à n’en pas douter, ils auraient aussi beaucoup de choses à vous dire, dans les salons du ministère. Si vous leur en donnez l’occasion. Et même s’ils ne sont pas hyper présents sur les réseaux sociaux.

S’il vous plaît, Madame, écoutez-les. Écoutez-nous. En concluant ce billet, qui sera probablement lu par une centaine de personnes, je lutte contre un immense sentiment d’impuissance, et de colère. Ça ne m’empêchera pas, comme des dizaines de milliers d’autres, de tout faire pour préserver un espoir : celui que l’École, ses usagers et ceux qui la font vivre soient reconnus à leur juste valeur.

Je vous souhaite le meilleur.

Mardi 1er octobre

Premier jour d’octobre : c’est aussi le premier à l’issue duquel je sors dépité de ma journée de boulot. Jusqu’alors je suis toujours parti en souriant. Là, je réponds d’un grognement peu engageant à M., qui me sort une blague sur le croque-monsieur qu’il vient de réchauffer au micro-onde dans l’espoir de me dérider (on ne dira jamais assez quelles horreurs engloutissent les personnels enseignants et éducatifs en salle de repos. Et tant mieux).

Ça n’est pourtant pas sa faute. J’ai juste passé une journée de merde, parce que je n’ai pas réussi à me décentrer. Dans mes deux sixièmes, deux élèves dysfonctionnent totalement. Ils refusent de bosser, testent mes limites, et se montrent imperméables à toute tentative de retrouver sans conflit le chemin de la classe. Et je ne suis pas assez investi dans leur réussite. Je devrais aménager plus, leur proposer des solutions plus ludiques m’adapter et…

Hey. Calme-toi. Tu es en train de tomber dans ce piège, infiniment connu, dans lequel tu t’enferres tout le temps : juger une classe à l’aune de tes échecs. Alors oui. Ça déconne avec Evilan et Lelio. Mais tu as aussi réussi à faire bosser Valère, qui, depuis le début de l’année, fixait le mur, prostré, sans décrocher un mot. L’immense majorité de tes classe a réussi son évaluation, a appris à faire des recherches sur Vikidia, se passionne pour l’Iliade. C’est pas se rengorger de se dire que, souvent, tu fais le job.

Alors oui, il y a des difficultés. Tu ne peux pas réussir brillamment chaque heure. Mais sois doux avec toi. Regarde tes classes dans leur ensemble, ne les juge pas à l’aune de ce qui ne va pas. Pas seulement.

Et rigole à cette blague sur le croque-monsieur, elle était drôle.

Lundi 30 septembre

Premier cours avec les sixièmes Feunard, après le retour du voyage scolaire. Nous commençons par quelques minutes d’écriture. Raconter un moment très passionnant ou très ennuyeux. Les élèves sont inspirés mais, étrangement, peu parlent de leur escapade maritime. Ou alors c’est pour rappeler que non, ça n’était pas eux qui parlaient dans la chambre, à minuit. C’est plutôt les tournois de foot du dimanche, ou le type chelou qui leur a fait peur dans le quartier. Mais tous se prêtent au jeu.

Puis, suite de notre exploration de l’Iliade. Ils sont plus vifs, plus passionnés que d’habitude. Qu’auraient-ils choisi, à la place de Pâris ? La sagesse d’Athéna, en écrasante majorité, d’après un rapide sondage.
« Mais c’est pas la faute de Pâris en fait ! C’est celle d’Aphrodite !
– Ben oui mais si on avait pas exilé Pâris à cause de la prophétie, il aurait pas été là pour juger et tout ça serait pas arrivé ! »
La découverte de la prophétie auto-réalisatrice par des minots de onze ans, ça me remplit d’une fierté ridicule, et je m’en rengorge grotesquement en salle des profs.

« Tu sais, peut-être que ce serait bien de déplacer Magnus et Viki. » me confie M., l’AESH présent dans cette classe, pendant qu’on boit un café. « Je suis devant eux et parfois j’entends des commentaires racistes sur les autres de la classe. C’est comme Lelio dans d’autres cours. »

Lelio est un élève en caramel au beurre salé à mes yeux. Ça me glace d’entendre ça. Ça me glace, mais ça ne m’étonne pas. C’est comme ça tous les ans. On n’a pas, quand on est enseignant, accès à la totalité de la classe. Même quand on passe son temps à aller les voir, même quand ils sont peu. Se trouver parmi eux, c’est avoir accès à une autre partie. Une autre voix.

Ça me vient alors que je participe à la chorale du collège, que chaque groupe tente de maîtriser sa partition. Ce que voit M., au côté des élèves qu’il encadre, ce que les élèves eux-mêmes vivent, ce que j’aperçois, ce que distinguera bientôt l’inspecteur qui viendra me visiter, en novembre, ne sont que des fragments. C’est l’ensemble qui constitue une classe. Ce que je tente de dire, avec le lyrisme dégoulinant qui me caractérise, c’est que j’aspire à créer l’harmonie. Je n’ai d’influence que sur des voix individuelles, mais ne peut les distinguer toutes précisément dans ce grand ensemble. Alors tenter de faire de son mieux. Corriger les fausses notes, celles qui blessent, qui enfoncent les mômes. Et créer, dans ce vaste groupe, quelque chose qui convienne à tous. Qui soit, oui, peut-être, beau.

On a toute l’année, pour apprendre The seal lullaby, à la chorale. J’aimerais mener à bien la partition de mes trois classes avant.

J’espère.