Et le dimanche, on s’évade !
Je continue mon parcours du rock japonais avec le très clinquant mais très énergique Band Maid.
Et le dimanche, on s’évade !
Je continue mon parcours du rock japonais avec le très clinquant mais très énergique Band Maid.

Depuis deux jours, la secrétaire du collège de Renais cherchait la réponse à cette énigme : où est donc passée ma VS ?
La VS, pour les bienheureux qui n’ont pas été initiés aux sigles de l’Éducation Nationale, c’est la Ventilation de Service : le document qui détaille les heures effectuées dans l’année : quels cours, à quelles classes, combien d’heures supplémentaires, etc. De la paperasse, donc, mais de la paperasse qui concrétise son boulot.
La réponse à l’énigme a été rapidement trouvée : de VS, cette année, je n’ai pas. Parce que je suis un remplaçant temporaire. Les heures que j’effectue ne sont pas les miennes, elles sont celles de la collègue que je remplace jusqu’à la fin de l’année. Ou du moins d’avril. Ou de février, on n’est pas très sûr, et les informations divergent. Enfin bon, l’important, c’est que les cours soient fait, que la machine tourne.
Ça n’est bien sûr qu’une histoire de papier. Mais elle me file un léger vertige. Ce bahut dont j’ai déjà l’impression de faire partie, avec des élèves auquel je suis déjà attaché, avec ces collègues qui, déjà, font partie de ma constellation amicale, n’est qu’une étape. Ou plutôt, je n’en suis qu’une prothèse temporaire. Je dramatise peut-être un peu. Peut-être n’est-ce que la fatigue.
C’est ce que je me dis, alors que je regagne l’endroit où m’attend ma voiture, à deux arrêts de métro de là. Un métro que je ne prends pas seul. Je raccompagne un élève, que ses parents ne peuvent venir chercher, jusqu’à la porte de chez lui.
Ceci aussi passera.

« Ça avait l’air horrible ton voyage ! »
J’ouvre un œil, autant que possible avec les douze tonnes de fatigue qu’il charrie, et considère G., qui vient d’émettre ce commentaire. On est vendredi soir. Le car est rentré à bon port, les élèves ont été rendus à leurs parents. Jusqu’à Jasmine, que j’ai raccompagné à la porte de chez elle, personne n’ayant pu faire le déplacement.
« Pourquoi horrible ?
– Par rapport à ce que tu écrivais. »
Vraiment ? C’est étrange. C’est tout à fait possible. Ça n’est pas ce que j’ai vécu. Mais un autre œil que le mien l’aurait sans doute, et légitimement, vécu ainsi. Le fait d’être chargé, 18 heures sur 24, de dizaines d’êtres aux émotions, aux histoires et aux tempéraments absolument différents et antagonistes. L’esprit, le corps sans cesse sollicités, le relatif inconfort. Les activités, diverses et variées, dont on ne saura jamais si elles atteindront les mômes ou s’ils réagiront par le mépris, veule et bête. Les moments de vraie reconnaissance et de joie, l’émerveillement devant les dauphins ou les réponses que vous leur donnez sur les marées, la vie aquatique ou les poètes bretons, ça n’est jamais acquis. Je les ai quittés, ils s’amusaient à hurler mon prénom, entendu durant le séjour, dans le car. C’est un peu triste mais c’est comme ça. Je les ai quittés, ils m’ont dit qu’ils avaient hâte qu’on se revoie lundi pour compléter la boîte à lecture.
C’est pour ça qu’il ne faut pas trop y penser. Juste le vivre. Et laisser les moments intenses, forts puissants, s’effacer. Les confier à l’écrit, pour vivre, encore et toujours les pages qui s’écrivent.

À force de marcher, de remplir des carnets d’activités, de se prendre la pluie sur le coin de la figure, les sixièmes fatiguent. Et par conséquent, commencent à montrer les aspects les plus déplaisants de leur personnalité.
Ce n’est pas forcément grave. Pas forcément de l’insolence ou de la violence. Mais une excitation permanente. Evilan continue à faire des loopings dans son lit à 23h30. Des façons d’être irritantes : Diana dit non à tout et nous explique qu’elle trouve tout ce qu’on lui propose nul. Ou encore Sitan, qui ne cesse de venir nous parler de trucs sans intérêt, mais avec un air d’urgence absolu. Pas facile d’accueillir ça en masse, quand la fatigue des adultes se fait également sentir. Mais ce moment est primordial.
J’ai écrit un jour que je vivais par la réplique de Princesse Mononoke « porter sur le monde un regard sans haine. » Ça n’est pas se payer de mots. Et ça n’est pas non plus la simple devise d’un nerd. Réussir à ne pas répondre aux côtés désagréable de ces enfants par des vannes coupantes, des cris ou un refus d’écoute, c’est aussi agir par l’exemple. Leur montrer que même dans ces moments-là, les adultes parviennent à rester droits. Et compatissants.
C’est une jolie devise. Pas toujours simple à respecter.

Et brutalement, les élèves occupent tes pensées douze fois plus. Faut dire que tu l’as bien cherché, t’es parti en voyage scolaire avec eux.
C’est toujours une expérience particulière ce que l’on appelle de façon très convenue, très américaine les « séjours de socialisation » en sixième. Tout un tas de petits pioupious surexcités de partir avec leurs copains, mais aussi un peu terrifiés.
Et au milieu, les accompagnateurs. Des créatures bizarres chargées de cadrer, de, guider, de rassurer, mais que les mômes choisissent volontairement d’oublier, de temps en temps.
Ça donne des situations étranges. Comme dans cette chambre de mômes qui refusent de dormir. Où tu finis planté au milieu de la pièce, juste à attendre que l’épuisement les gagne. À chuchoter doucement. Pour certains tu es l’empêcheur d’aller frapper aux portes des autres en rond. Pour d’autres une présence qui rassure et fait qu’enfin, ils osent fermer les yeux.
Ou alors tu es le portique à accessoires durant leur sortie sur la plage. Tu portes le seau d’Untel, le manteau d’une autre, ils te marchent sur les pieds, n’écoutent pas les consignes, ramassent des cailloux brillants et des coquillages après qu’on leur ait fait un laïus sur l’écologie de la plage pendant une heure.
Et d’un coup, un môme vient vers toi et enlace ta taille. « Ça va maître ? J’aimerais bien rentrer à la maison. » Il a les yeux qui brillent. T’en as deux ou trois qui se moquent, d’autres qui aimeraient bien faire pareil. Tu détaches doucement le petit poussin et plutôt que de faire la morale ou d’expliquer, tu leur parles d’autre chose. Ou tu leur racontes une histoire. La princesse Belle-Belle, le cyclope Polyphème ou Viviane et Merlin. Peu importe, ça leur permet de marcher en ignorant la pluie.
Et bien sûr les moments entre adultes, où les nerfs retombent, où on raconte de grosses bêtises, juste pour un peu redevenir nous. Quelques instants.
Parce que pendant trois jours, tu te fais coloniser le crâne par 64 petits regards. Par leurs histoires, leur rires, leurs craintes, leurs vomitos et leurs blagues.
Quel métier. Quel métier ?

Allan me fait totalement fondre.
Même pour un sixième, il est très petit. Le visage fin, mangé, par deux grands yeux bruns, et un vrai sourire, sincère, perpétuellement accroché au visage. Il bavarde pas mal, mais s’investit encore plus dans les activités en classe.
Les moments où il est totalement attentif, c’est quand je raconte des histoires. La suite de l’extrait qu’on a étudié en cours, la biographie de Guillaume Apollinaire – il n’y a pas d’âge – ou le début de l’Iliade.
« Maître, tu nous raconteras des histoires, pendant le voyage ? »
La phrase est sortie toute seule. D’habitude, il y aurait dans la classe l’habituelle rumeur « On dit monsieeeeeeeeeur et on dit VOUS ! » Mais cette fois-ci, ce sont plutôt des « Oh oui ! » enthousiastes. Et toute honte bue, je sais pourquoi : les sixièmes adorent les histoires et j’adore les leur raconter. À tel point que je dois souvent me limiter, parce que les cours, l’interaction, le programme. Mais c’est une petite bulle que j’aime tellement étendre, parfois. Un luxe, pour moi comme pour eux.
« On va faire de la randonnée pendant ces trois jours. Si vous avez envie, pendant qu’on marchera, je vous en dirai quelques-unes.
– Trop bien ! »
Les sentiers. Les élèves. Et des paroles. Ça sera trop bien, en effet.

Mathis aime la discorde.
Il fait partie d’une lignée que, en bon prof de français qui patouille avec la mythologie, j’aime m’imaginer remontant à Eris. Des élèves comme ça, j’en ai connu énormément. Filles, garçons, en collège et en lycée, tous profils, toutes sociologies de mômes. Ils aiment quand ça déconne, quand ça crie, quand ça ne va pas. Ils ont un sourire, pas le sourire entendu de ceux qui savent qu’ils ne vont pas bosser pendant un quart d’heure parce que le prof pète un câble, pas le sourire mauvais de ceux qui aiment faire souffrir. Une sorte de joie sincère devant le train qui déraille.
Il y a quelques années, ça me rendait fou.
Je suis un être d’harmonie gnan gnan. J’aime la synchronisation, je chiale quand, dans la comédie musicale des Misérables, toutes les voix du Grand Jour ne forment plus qu’un chant, je pourrais m’évanouir quand la classe semble suivre, dans son ensemble, une explication. Je prenais les rictus des enfants d’Eris comme une attaque personnelle. Une volonté de me nuire. J’étais encore plus prétentieux et nombriliste qu’aujourd’hui.
Et puis, un jour, j’ai arrêté de m’énerver. Je ne sais pas pourquoi. Comme je le disais à M. l’autre jour : « je pense que c’est l’âge. Au bout d’un moment, ça prend trop d’énergie, de se mettre en colère. » Et donc, n’ayant plus les réserves pour me foutre en boule, j’ai regardé ces élèves-là différemment. Je n’ai pas eu d’épiphanie. Ils sont toujours aussi chiants, et leur propension à glousser au malheur des autres ne me plaît toujours pas. Mais il y a une étrange absence de méchanceté. C’est plutôt de l’ordre de la fascination pour les flammes. Des flammes qu’heureusement j’arrive parfois – parfois, quand les étoiles sont bien alignées – à apaiser un peu.
« Mathis, il n’y a pas besoin de faire écho quand je gronde quelqu’un.
– Je fais pas écho !
– Ça veut dire quoi, faire écho ?
– … »
Je le regarde, j’essaye de lui transmettre. Que je sais. Que je vois sa fascination. Qu’elle n’est pas bien grave, mais que je n’en veux pas, là. Je me dis, j’espère, que c’est une passade. Qu’il se rendra compte, lui et tous les enfants d’Eris, que ces flammes peuvent brûler le monde entier.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec l’ancêtre du rock japonais, qui ouvrait les portes d’un monde totalement halluciné.

Le vendredi soir, de 16h à 17h, c’est Vie de classe avec la sixième Evoli. Et je crois que je vais détester cette heure.
Non pas parce que les sixièmes Evoli sont désagréables, bien au contraire. Ce sont des sixièmes, avec tout ce que ça implique de totalement choupinou, et de nécessité de répéter environ sept mille neuf cent dix-huit fois l’intégralité de ce qu’on leur dit.
Le problème, c’est que je n’ai plus la place. Où ? Je l’ignore. Depuis que je fais ce métier, j’ignore où se loge cet espace mental dans lequel j’accueille, à longueur de journée, les mômes. Leurs angoisses, leurs histoires, leurs questions, leurs difficultés, leur enthousiasme.
Je disais l’autre jour à ma sœur que la différence entre un introverti et un extraverti est peut-être que ce dernier tire son énergie des autres et non de lui-même. Tous les tests des magazines et des applis gratuites le confirment : j’appartiens au peuple des extravertis. Connaître mes élèves, tant dans leurs apprentissages que dans leur personnalité m’enthousiasme. Et c’est probablement la raison pour laquelle je ne recherche pas activement d’idées de reconversion professionnelle.
Mais, lorsque nous sommes vendredi, que mes pensées ont été saturées, cinq jours durant, de dizaines d’histoires différentes, de visages et de problèmes, j’ai la sensation qu’il ne reste plus rien à consumer. Où que je me tourne, il n’y a plus rien d’autre que M. Samovar, cette foutue persona de prof, et les mômes.
H. semble avoir disparu. Les kilomètres de course à pied qu’il s’envoie, les bouquins qu’il lit, le jeu qu’il est en train de poutrer, tout ça n’est plus qu’un lointain souvenir. Peut-être que ce n’est qu’un mirage, au fond. Une illusion que j’entretiens pour ne pas définir péter un plomb.
C’est une sensation qui ne dure pas longtemps. De 16h35 à 17h00 à peu près, le vendredi. Dès que j’aurai passé la porte, elle s’évanouira. Je retrouverai les miens. Je téléphonerai à ma sœur, je jouerai avec Poulpir-le-lapin, j’irai prendre un verre avec M., j’écouterai les projets de A. Et comme il aura manqué de me brûler entièrement, l’incendie s’éteindra.
Jusqu’à vendredi prochain.

Si je disais que, depuis le début de l’année, mes rapports avec la cinquième Astronelle sont contrastées, je pourrais concourir aux championnats du système solaire de l’euphémisme. Ils n’en sont que partiellement responsables. Les caprices de leur emploi du temps font que je ne les vois que le matin, en première heure ou en fin de journée, après des heures qui les excitent particulièrement.
Calme olympien ou surchauffe absolue, pas de contraste.
Et bizarrement, ça se passe bien.
Je ne dis pas que c’est simple, ou qu’il ne m’arrive pas de moissonner des carnets, comme en témoigne ce qu’il s’est passé lundi dernier. Mais il y a entre eux et moi quelque chose qui s’établit, et qui ressemble déjà à une sorte de complicité. De l’espèce que je ne commence en général pas à développer avant le mois de janvier ou de février. La preuve, je connais déjà tous leurs noms, alors que c’est encore laborieux pour les sixièmes.
Je vois le meilleur et le pire de ces mômes. Pas d’entre deux. J’ai déjà eu ce foutu mal au bide en les voyant ricaner, pensant qu’on ne les voit pas. Tenter des piques aux plus vulnérables, refusant de l’aide à ceux qui sont en difficulté. Essayant maladroitement de se foutre de leur prof. Négociant la moindre tâche. Tout ce qui me fait sortir triste et poisseux d’un cours.
Mais je les vois aussi arriver heureux en classe, au petit matin : « Ah monsieur, j’ai lu le texte, j’ai PLEIN de questions. » Je les observe, se réveillant doucement pendant que je prends un peu trop de temps à leur donner quelques éléments de contexte sur l’extrait que nous étudions. Ou fiers de me montrer ce qu’ils ont appris les années précédentes.
J’ai toujours du mal à enseigner aux cinquièmes, parce qu’ils s’agit pour moi d’un niveau chaotique, tant au niveau des individus que du programme. Et cette année, les Astronelle en sont la plus substantifique moelle.
Eh ben dansons.