Lundi 9 septembre

En fait, j’aimerais que les choses aillent trop vite. J’ai déjà envie de pouvoir plaisanter avec eux. J’ai envie qu’on puisse se faire confiance, qu’on sache que nous engueuler ne servira à rien. J’ai envie de déjà être capable de lire les signes qui me disent si elle est prête à participer, qu’il est fatigué, j’ai envie, que déjà, ils connaissent les codes.

Je sais que nombres de collègues sont capables de faire du début de l’année un chouette moment. Pas moi. Je démarre lentement. J’ai toujours besoin que les premières semaines, les premiers mois, soient carrés, rigoureux, un peu chiants, oui. J’ai besoin de cette sécurité pour avoir le temps de les connaître, non seulement de retenir leurs noms et leurs visages, mais aussi pour comprendre ce qui les fait réagir. « Ce qui leur fait faire tic-tac », comme disent les anglais.

Être patient. Comme un jeu vidéo, qui vous fait passer par d’obligatoires mais ennuyeuses phases de tutoriel, avant de vous ouvrir toutes ses fonctionnalités. Mais les griller, c’est aussi un risque de se retrouver coincé, parce qu’on n’aura jamais appris à faire le double saut ou a manipuler le grappin plus tard dans l’aventure. Avec les cinquièmes, c’est pareil.

J’aimerais le leur dire, évidemment : « Vous allez voir, ça va être trop bien ! » Je ne le leur dirai évidemment pas. Un pas après l’autre. Ils ne me feront pas confiance si je ne suis pas capable de me l’accorder. Donc respirons. Et prenons le temps de nous apprivoiser mutuellement, ce qui nous attend, possiblement, c’est une année belle, douce et enrichissante.

Sûrement… Peut-être.

Samedi 7 septembre

L’un des aspects les plus déplaisants de ma personnalité – qui en comporte beaucoup – est ma propension à foutre des scories partout dans mon langage « tu sais… en fait ce que je veux dire… le truc c’est que… ». Et puis dire de la merde. Raconter des anecdotes débiles. J’use beaucoup trop le langage.

Sauf avec les élèves. Et surtout en début d’année.

Depuis quelques rentrée, je me rends compte à quel point ma façon de parler influe sur l’atmosphère qui règne dans la classe. Ça n’est pas juste le fait d’employer tel ou tel lexique, ou le ton. Non. Le choix des mots est infiniment important. Je tente de m’astreindre à parler clairement. Précisément. Une phrase, une information. Pas uniquement pour capter leur attention, qui nécessite d’être musclée tout au long du collège, mais aussi pour leur prouver – leur faire croire – que ma parole a du poids.
Dire uniquement ce qui importe. Éviter de multiplier les anecdotes, ou alors dans un contexte très précis. Dire ce que je fais et faire ce que je dis.

C’est assez terrifiant, en fait, et ça met une pression folle, les premières semaines. Mais comme le fait de vouvoyer les élèves m’a énormément apporté, cette précision à laquelle je m’astreins finit par porter ses fruits. Je ne suis crédible ni par mon attitude, ni par ma voix, ni par mes cours, je pense.

Alors il me reste la parole. Montrer aux élèves que les mots que je leur adresse sont précieux. Qu’ils importent. Et puis, au-delà de la construction d’une autorité quelconque, il y a une certitude, très prétentieuse. Celle que dans ce monde dans lequel le langage est abîmé et dévoyé, leur montrer qu’il peut encore être beau, et important, ça peut permettre de réparer.

Vendredi 6 septembre

Le minuscule visage de Lyvia est mangé par l’angoisse. Pas une partie qui ne soit épargnée, le sang tout entier concentré au front, les yeux qui coulent de grosses larmes d’enfant, la bouche qui tremble. Il s’agissait de lire un texte, même pas devant les autres, juste devant son professeur, pour les évaluations de début d’année.

« En plus ça va en français. » me confie-t-elle entre deux sanglots. Mais il n’empêche qu’elle a eu peur, très très peur. En ce vendredi de semaine de rentrée, le collège me rappelle qu’il est capable d’être le palais de toutes les terreurs, de la plus bénigne à la plus absolue. Et que les petits talismans que je brandis avec vanité en aménageant ma salle, en tentant de mettre les mômes en confiance, sont bien dérisoires.

On me dira que j’en fais trop. Sans doute, j’en fais trop. Mais comme se trouver dans un endroit laid huit heures par jour, devoir subir silencieusement des peurs irrationnelles dans un lieu censé nous apporter autonomie et émancipation risque de laisser des traces de bleus au psychisme. Quand bien même, le discours mille fois entendu de « tout le monde a vécu ça, on n’en meurt pas », me souffle comme d’habitude aux oreilles.

Je ne pourrai pas retirer son angoisse à Lyvia. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable. Nous ne vivons hélas pas dans un monde dans lequel il suffit de braquer une lampe de poche sur les démons pour qu’ils s’évanouissent en sifflant. Mais forger des armes, ça oui.

« Bon. On va s’entraîner, tout doucement, vous allez voir. Je vais réfléchir à des façons de vous aider. »

Elle hoche la tête, parce qu’en sixième, on hoche encore la tête quand son prof vous promet quelque chose. Et je décide donc d’examiner cette ombre qui sert la gorge de cette élève. De trouver le défaut dans la cuirasse. Parce que Lyvia a beau mesurer un mètre dix et chanceler sous le poids de son cartable, elle a elle aussi le droit d’être une guerrière.

Ou, sans imagerie gnan gnan, elle a juste le droit d’exorciser ce genre d’angoisse qui empoisonne.

Jeudi 5 septembre

La différenciation pédagogique.

Comme tellement de concepts au départ vertueux, le langage et les volontés politique ont eu tendance à transformer ces trois mots en un catéchisme exaspérant et vidé de sens. Pourtant, sa nécessité s’en fait sentir. Cette année plus que toutes les autres.
Parce que ça y est, j’ai rencontré toutes mes classes. Et l’écart est vertigineux.

Comme en cinquième Astronelle, dans laquelle certains mômes terminent le boulot que j’avais prévu en un quart du temps imparti, tandis que je découvre des élèves non lecteurs. Handicaps physiques, psychologiques, blocages mentaux, arrivés sur le sol français depuis quelques mois à peine. Avec, luxe inouï, quelques heures de présence d’un AESH, mais rien de plus. Comme toujours, l’inclusion, mais avec à peine plus de moyens que le système D.

Je n’ai pas encore pris la mesure de la classe, après moins d’une semaine, mon cours n’est pas adapté comme il faut. Mais hors de question de perdre les mômes, en cette deuxième heure. Il va falloir trouver quelque chose.

Fermer les poules.

C’est au début de l’extrait du texte que j’ai choisi pour illustrer que la famille, quand même, ça craint, des fois. Madame Lepic exige que ses enfants aillent « fermer les poules ».

Et ça laisse tout le monde perplexe. Ceux qui ne savent pas lire comme ceux à qui l’expression, clairement identifiée comme telle, échappe. « Évidemment, l’idée n’est pas que les poules ont une petite porte dont on sort les œufs le matin. » Gamins de la ville et encore bon public, ils se marrent un petit peu. Et on dépiaute l’expression. Ce qu’elle explique, ce qu’elle implique. Dans une poignée de mots, inattendus, tout le monde y trouve son compte. Je respire, un peu apaisé. J’ai réussi à ne pas en laisser sur le bord de la route. Pas maintenant, pas dès le début.

Et les ayant tous vus, ayant enfin pris la mesure de ce qui attend, je vais pouvoir réfléchir, adapter. « Individualiser. » Avec les trois bouts de ficelles dont je dispose, tenter de marcher avec tout le monde, sans voir quiconque sombrer dans les ténèbres.

Mercredi 4 septembre

Quand j’étais un petit prof, j’étais très terrifié par I. C’était une collègue de français qui faisait TOUTES ses photocopies le premier jour de l’année (en piquant les anciens codes pas encore désactivés des collègues ayant obtenu leurs mutations), et cours la lumière toujours éteinte. Le tout dans un silence monacal.
Autant dire que, même si elle m’a beaucoup appris, je n’ai pas spécialement adopté son rapport aux élèves (euphémisme de l’année).

Elle a, par contre, eu une phrase qui m’a énormément marqué : « je ne fais pas cours, les deux premiers mois de sixième, je leur apprends à travailler. »

Il y avait bien entendu de l’exagération dans la durée. Mais pas tant que ça. Les sixièmes ont besoin d’apprendre à maîtriser ce gros machin qu’est le collège. Ses couloirs, ses règles, et surtout le changement permanent, d’un cours, d’un prof à l’autre. Ça c’est une évidence.

Des années plus tard, j’ai réussi à marier le principe d’I. avec celui d’un collègue qui n’aurait pas pu être davantage son opposé, Monsieur Vivi, l’un des enseignants le plus dans l’empathie que j’ai connu. Et au moins aussi respecté de ses mômes. Parce qu’il tenait à donner à chacun d’eux sa juste place. Qu’il n’en laissait aucun au bord du chemin, aucun à laisser passer les minutes dans son coin.

Pour Monsieur Samovar, il est là, l’enjeu de ces deux mois. Deux mois pour transformer ces groupes hétéroclites et un peu terrifiés en classes, qui vont non seulement pouvoir apprendre ensemble, mais faire corps.
Je les vois déjà, celles et ceux qui sont battus. Qui dès les premiers mots, ont eu la tête et les épaules qui se sont affaissées, qui, déjà, regardent les aiguilles tourner. Le renoncement. Deux mois pour combattre cette hydre-là, pour leur faire comprendre que leur place ici à un sens. Que ces murs ne sont pas subis, quand bien même il serait facile de le croire.

Je suis également concerné. Muté ici sans avoir le choix, participant à un système dont je vois à quel point ses rouages peuvent broyer. Mais il y a eu I., il y a eu Monsieur Vivi, et tellement d’autres, qui m’ont appris qu’il faut, surtout en début d’année, soumettre la machine, pour que les élèves apprennent, chacun et chacune, à l’habiter.

Mardi 3 septembre

Rentrée des niveaux auxquels je ne fais pas cours. Je passe donc la journée à bucher, imprimer, photocopier, plastifier. Tentative, comme tous les ans, de créer des règles d’organisation et de cohérence.

Pas pour les mômes. Pour moi.

Je vais être très prétentieux : je pense donner l’impression d’un prof carré dans sa façon de mener ses cours. J’en ai eu des témoignages de la part d’anciens élèves. Alors que la partie de mon cerveau qui s’occupe de ma vie professionnelle ferait du bureau de Gaston Lagaffe un appartement-témoin Ikea. Et c’est quelque part assez épuisant. Sans cesse ça se modifie, ça évolue, ça bouillonne, jusqu’au moment où, pris par le temps, il n’est plus possible de réfléchir et je me retrouve à mettre en documents de travail et en diaporama quelque chose que je trouverai forcément mal abouti, incomplet, parcellaire. Le mieux est certes l’ennemi du bien. Mais il y a quelque chose de vertigineux – même si ça, aussi, c’est prétentieux – à enseigner des éléments qui, pour certains, resteront à l’esprit des élèves pour une bonne partie de leur vie. Le nombre d’adulte qui se servent, pour calculer, conjuguer ou se repérer d’astuces données à l’école primaire ou au collège est immense.

Bref, mes pensées tournent comme des écureuils en cage. Alors que je n’aspire à rien d’autre que de faire de mes cours un moment de sérénité. Comme si je devais acheter ce calme au prix d’une angoisse permanente. En cinquième – au collège, donc – j’avais adoré frisonner en lisant Le Mystère du lac, de Robert Mac Cammon. Mais au-delà des mystères de la ville de Zephyr, une phrase m’avait marqué. Celle dans laquelle le narrateur explique que l’angoisse de sa mère est une aiguille avec laquelle elle coud une réalité toujours mouvante.

Je ne pense pas agir autrement en tant qu’enseignant.

Lundi 2 septembre

La rentrée des sixièmes, c’est un truc barbare.

Du jour au lendemain, des mominous sortent de deux mois de vacances et de liberté de mouvements relative pour se retrouver, une journée durant, vissés sur une chaise, tandis qu’on leur assène tout un tas de renseignements administratifs et organisationnels, qui feraient pour certains bailler d’ennui des conseils d’administration d’entreprises cotés en Bourse.

Mais la rentrée des sixièmes, c’est un truc qui m’a à tous les coups.

Je les ai observés dans la cour. Celles qui arrivent avec de grandes exclamations en se reconnaissant de leurs écoles primaires. Ceux qui ont le visage fermé et regardent leurs chaussures. Ceux qui ne quittent pas la zone de protection que semblent constituer leurs parents. Celles qui nous observent avec bien peu de discrétion.
Et lorsque nous montons dans nos salles, après l’interminable appel par les chefs d’établissement, les choses se mettent en place. Ce groupe de vingt-deux, puis vingt-trois, du fait d’une arrivée surprise, est déjà en train de devenir une classe : la sixième Evoli. Déjà, des jeux de regards, de places réservées ou soigneusement évitées. Déjà des sourires entendus ou des exclamations sincères. Avec mon binôme prof principal (privilège de la REP), nous tentons de dérouler sans trop les assommer, le grand parchemin des étapes de l’année.

Et je ne l’avouerai jamais mais je fonds, m’inquiète et m’exalte : en les voyant faire des « ooooh » quand on leur parle du voyage d’intégration en bord de mer, quand ils tirent la langue pour colorier leur blason de début d’année, ou quand ils demandent, d’une voix un peu tremblante, ce qui se passera si on arrive en retard « sans faire exprès parce qu’on s’est perdu parce qu’il est très grand le collège. »
Bien entendu, ils ne sont pas tous comme ça, ils ne sont pas tous ça. Il y a les élèves que l’on sent déjà perdus, ou blasés. Ceux qui portent dans la main qui fait virevolter un stylo une sacrée rancœur par rapport à l’école. Déjà.
Mais si, pour paraphraser la princesse Irulan, un début est un moment infiniment délicat, il est également celui où il est permit de rêver intensément, et de se dire que ces gamins vont briller intensément, qu’ils vont être beaux et admirables. Regarder cet éclat en face, longuement. Afin que l’image rémanente qui nous squattera ensuite la rétine permette de tenir, lors des moments où ce sera plus difficile.

Vivement que je les découvre.

Dimanche 1er septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Comme tous les ans, Prof en Scène proposera, le dimanche, un film, une chanson, un bouquin qui m’aide à penser à autre chose durant le weekend… Et on commence aujourd’hui avec une splendide reprise par Youn Sun Nah.

Samedi 31 août

Je m’étais promis que je ne consommerais pas cette année, et que je ne dépenserais pas un centime de mes deniers personnels dans mon boulot – ce que font nombre de collègues sensés – mais me voilà, ramenant dans mon cabas une horloge, une pelle et une balayette, des post-it et une poignée d’autres machins pédagogiques et décoratifs.

Pour mes élèves fantômes.

Je veux dire, ils existent. Je m’entraîne à psalmodier leurs noms sur Pronote, pour le premier appel de lundi, histoire de ne pas me planter (je me planterai), et pour les cinquièmes, je dispose même de leurs photos. Mais je ne les ai pas encore rencontrés. Pas encore vu bouger, pas encore entendu. Par encore repéré celle qui va se mettre immédiatement au fond de la salle, celui qui aura tout de suite une question. Les 5e Astronelle, les 6e Évoli et Feunard ne sont encore que des idées dans ma tête. J’aimerais leur dire que je vais tout faire pour que les choses se passent bien. Que j’aimerais tellement, tellement, qu’ils comprennent pourquoi ils arrivent, à chaque heure. J’aimerais leur dire que tout est intéressant, mais que cet intérêt, il naît de l’intersection de nos bonnes volontés communes. J’aimerais leur dire que j’ai hâte de les rencontrer, de les croire en eux.

C’est encore facile à exprimer, quand ils ne sont que des fantômes.

Mais je ne le dirai pas comme ça, lundi. Je tenterai de le faire passer lentement, tranquillement, tout au long de l’année.

On n’attend plus qu’eux.