Mardi 4 juin

« C’est un honneur et un privilège. »

C’est con, ça me trotte dans la tête à chaque fois que je me retrouve en cours avec les premières de l’amour céleste, en ce moment. Cette phrase et un immense compte à rebours rouge. Plus que trois heures. Plus que deux.

Cette semaine, nous sommes en atelier révisions. Bachottage, plutôt. Chacun des élèves travail sur un point précis. Les questions fusent, je me déplace de table en table. Et je suis surpris du ton qu’ils prennent en m’interrogeant. Oui, bien sûr, ils sont nerveux. Mais pas de cette nervosité qu’on énormément d’élèves devant des examens : celle de quelqu’un qui va faire face à des forces cosmiques insondables. Non, les premières de l’amour céleste ont parfaitement compris que le bac est un ensemble de règles, pour certaines très logiques pour d’autres, comment dire, un poil moins. Et ils cherchent à rationaliser le plus leur approche. Pas de « j’y arriverai jamais » mais plutôt des « je suis toujours mauvais là-dedans. » Pas de « J’espère trop que ce sera ça » mais des « J’ai regardé les sujets des centres étrangers, je les trouve très généraux dans leur formulation. »

Pas d’affect ou de volonté de se mettre en avant. Il n’est plus temps. Ils n’ont jamais ou presque été comme ça. Je m’en rends compte avec un léger vertige, je travaille avec des adultes. Non, je connais nombre d’adultes, moi le premier, qui ne sont pas comme ça. Je travaille avec des gens bien. Juste ça. Encore une fois, j’ignore ce qu’il s’est passé dans ce groupe de personnes pour en arriver à ce miracle. Ce groupe de personnes avec qui l’heure passe en éclair.

Plus qu’une.

Lundi 3 juin

C’est le dernier « vrai » cours avec cette classe de première. Ensuite, ce sera atelier de révisions, et les échéances de fin d’année. Je n’ai rien eu le temps de faire avec eux, qui sorte du programme. « J’ai l’impression qu’on n’a fait que des lectures linéaires, tooooooute l’année », soupire Kara en passant sa main dans l’herbe.

Parce que je leur ai offert ça. Juste ça. Pour cette dernière lecture linéaire, justement, on fait cours sur la grande place herbeuse qui se déploie habituellement sous nos fenêtres. Je déploie les mots, pour une dernière fois. « Ne regardez pas trop les notes que je vous ai données, essayez juste de lire au rythme de mes explications. »

C’est une étrange expérience, sous ce soleil de presque été. Je recours à quelques-unes des intonations apprises quand je racontais des histoires. Faire de cet exercice épouvantablement complexe et aride, pour une dernière fois, l’histoire d’un type qui se baladait le long d’une route de mots, jusqu’à l’épiphanie de son existence.
Je regarde les visages qui se concentrent où, juste, s’abandonnent à la petite musique de ma voix. Les doigts qui jouent avec un brin d’herbe, les regards qui errent sur la ligne des arbres, derrière.

Je ne peux pas leur offrir grand-chose en plus de mon cours, à ces lycéens, en cette fin d’année.

Enfin si. Un peu, juste un petit peu, de douceur.

Samedi 1er juin

Je suis arrivé en retard au conseil de classe des premières. Embouteillages de fin de semaine, entre le lycée d’Agnus et celui de Keves. Ça n’est pas un conseil si important que ça : tout ce que j’avais à dire sur mes élèves, je l’ai déjà dit.

Sauf concernant Léo.

Léo est l’un des seuls élèves avec lesquels je me sois pris le bec – toutes proportions gardées – durant l’année. L’un des très nombreux qui n’a jamais eu vraiment besoin de bosser jusque là. Parce qu’il est malin, comprend vite, et sait ce que l’on attend de lui. Le souci est qu’en français, en première, il devient difficile de faire semblant. Ça n’est pas impossible. Mais compliqué.

Et clairement, ses résultats ont pris un coup, ainsi que son orgueil. Et je n’ai pas réussi à lui faire comprendre ce qui lui arrivait. En tout cas, pas d’une manière qu’il a entendu. J’ai cru qu’il avait besoin d’un peu de sarcasme : parce qu’il avait ce sourire en coin, cet air de ne pas y toucher.

Alors que tout ce dont il avait besoin, c’était de gentillesse. Le truc que, d’habitude, je teste en premier. Il m’aura fallu près de deux trimestres pour le tenter avec lui. Pour m’asseoir à ses côtés, lui parler sans la moindre trace d’ironie, m’inquiéter avec lui, comme lui, de ses blocages.

Et quand j’ai enfin arrêté d’être aveugle à ses besoins, il est reparti. Il m’a expliqué, il y a peu, qu’il avait été très blessé par un adjectif, dans son bulletin : désinvolte. « Je fais des efforts, j’en fais ! »

Il en fait. En français du moins. Visiblement, pas dans les autres matières. C’est pour ça que j’aurais voulu être là pour lui. Pour pouvoir, en fin d’année, poser un geste grand et grotesque et être le mec qui défend cet élève désinvolte.

Trop tard. Décidément, avec Léo, j’aurai toujours agi à contretemps.

Vendredi 31 mai

Je n’ai pas, cette année, noué de relation très forte avec mes collègues. Ça n’est pas un regret ou une lamentation : j’avais sans doute trop à faire et trop de kilomètres à parcourir pour que ce genre de miracle, dont je suis pourtant coutumier, se produise.

Mais j’ai vécu quelque chose de tout aussi réjouissant, de tout aussi émouvant : des actes de gentillesses, ponctuels et désintéressés, tout au long de l’année. Des enseignants qui ont pris soin de moi, à plein de moments différents : en me tendant des clés, métaphoriques ou réelles – je passe mon temps à les perdre – en m’invitant à aller courir. En m’expliquant ce qui étaient attendu d’un prof de lettres au lycée. En m’accompagnant chez moi, le soir, alors que la pluie battait.

Des dizaines de moments de générosité quotidiens, qui ont tissé mon année, m’ont soutenu.

On accuse souvent les enseignants d’être corporatistes, dans le mauvais sens du terme. C’est méconnaître ce métier, et les tempéraments qu’il attire. On finit par apprendre à tendre la main, aux élèves comme aux adultes, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’on les fait avancer ; que l’on peut se soutenir dans ce grand bateau plein de fissures. Tout l’année, j’ai été porté par des regards bienveillants. Qui n’ont jamais rien exigé en retour.

Et c’était beau.

Jeudi 30 mai

Conseils de classes, au lycée Agnus. Passages en première générale et pro. Aucun redoublement, on ne doit pas beaucoup redoubler à Agnus. La longueur de mes cours va en se raccourcissant. Et lorsque la sonnerie retentit, les mômes terminent leurs conversation et les profs leurs cafés.

Le soleil passe dans les classes qui se changent immédiatement en étuves. On ouvre les fenêtres les poignées nous restent dans les mains.

Les classes écoutent moins. Nous font davantage de confidences.

C’est comme au ralenti, mais la ligne d’horizon, déjà, se floute en milliers de flocons. Ils sont de la matière dont est faite les souvenirs. Je les porterai le long de mes doigts de mes paupières, tout au long des jours à venir. Tandis que je ne porterai que des derniers : dernière heure de cours un lundi, dernière visite au CDI, dernière étude de texte. Tant d’épilogues à venir.

C’est grotesque, c’est ridicule. C’est juste un TZR qui finit son année, pas de quoi basculer dans le lyrisme pour si peu.

Si vous saviez.

Pour moi, c’est toujours un monde qui, dans un doux soupir, disparaît dans ma mémoire.

« On dit que les souvenirs deviennent des histoires quand il n’y a plus personne pour s’en rappeler. »

Mercredi 29 mai

Dans ce dernier texte étudié avec les premières, le narrateur de la Recherche du temps perdu évoque une promenade qu’il faisait avec sa grand-mère, aujourd’hui décédée.

Pendant que je rédige mes notes pour le corrigé, je garde en tête l’année qu’a passée Samara. Le fait que deuil l’a frappée. Alors je prends des chemins de traverse. Ne pas chercher à éviter totalement le sujet – ce serait nuire à tous les élèves, et elle s’en rendrait compte – mais en parler sans appuyer sur les blessures. Sans faire souffrir.

Il y a bien sûr l’humanité la plus simple, mais aussi ce que j’ai appris de Monsieur Vivi, il y a maintenant presque dix ans, et que je m’efforce d’appliquer à chaque heure de cours : donner à chaque élève sa place ; tenir compte de son individualité. Et je le peux, au collège d’Agnus, parce que j’ai le privilège – ç’en est devenu un – d’enseigner à deux classes de vingt-quatre élèves. J’ai eu le temps d’apprendre à les connaître. À comprendre ce qui les aidait, et là où il fallait être attentif, délicat. Ça m’a énormément aidé.

Mais comment faire, quand ils sont trente-six dans chaque classe, ou plus ? Combien de bévues ai-je commises, combien d’entre elles et d’entre eux ai-je laissé passer ? Pour trop, je sais, mes cours et les mots que nous avons explorés n’ont été qu’une suite de paroles lancées en l’air. Des heures qu’il a fallu subir, passer, parce que le bac l’année prochaine, parce que l’orientation, parce que c’est le jeu.

Je ne demande pas autre chose, lorsque je réclame, à corps et à cris, des moyens supplémentaires pour l’enseignement. Je veux des moyens pour avoir le temps et la possibilité de leur parler à chacun, et pas à tous, je veux des moyens pour qu’ils soient tous des individus. Tant d’élèves et d’anciens élèves parlent de la souffrance qu’ils ont ressentie à l’école. Du fait de ne pas avoir été écouté, que ce soit dans leurs difficultés ou leur souffrance.

Parce que c’est infiniment compliqué. Compliqué de prendre en compte chacune des personnes, chacune des potentialités que nous avons en face de nous. Je ne m’en plains pas, c’est passionnant. Mais infiniment complexe.
Et je veux, je veux absolument pouvoir m’occuper de chacun de celles et ceux qui me sont confiés. Là est la possibilité de réussir, là est l’épanouissement, là est le sens.

Mardi 28 mai

Étude du dernier texte avant les épreuves du bac. Entre deux explications, je me surprends à sourire. Il y a dans cet extrait plutôt technique de Colette, une grande partie de mes obsessions en tant que trifouilleur de mots. Les espaces liminaires entre réalité et fiction, les personnages littéraires prenant leur autonomie, les personae et autres doppelgänger.

Ce texte est long, ardu. Il faudrait passer infiniment plus de temps. J’aimerais avoir le temps de faire ressentir aux premières les lignes que tracent sous mon esprit les mots le long desquels nous courons. J’aimerais avoir le temps de m’attarder sur les arcanes des quatre livres que nous avons traversé en coup de vent, pour alimenter une épreuve infiniment artificielle. J’aimerais avoir le temps de lire avec eux.

J’espère, j’espère juste, dans ces derniers jours, leur avoir fait sentir le vent salé de mondes fictifs. Un vent vers lequel, peut-être, ils reviendront, adultes.

Enfin, plus tard.

Je crois qu’adultes, ils le sont presque.

Lundi 27 mai

NB : Je vais bien. Comme à chaque billet, j’écris pour mettre des mots, pour prendre du recul. Quand les choses sont trop dures, je ne peux pas les coucher dans ce journal.

« C’est pas grave, hein, monsieur. »

Je lève les yeux. L’employé du Carrefour Market a l’air à peine plus âgé que mes élèves. Il me regarde de l’air tellement touchant des personnes qui veulent vraiment bien faire mais ne savent pas comment. Je grimace un sourire à travers mes pleurs, et désigne les poires que je viens de faire tomber par terre.

« C’est pas ça… C’est pas… Vous inquiétez pas, ça va. »

J’insiste pour ramasser. Je n’ai pas menti. Ce n’est pas cette énième maladresse qui m’a fait fondre en larmes. La micro-goutte d’eau en trop, probablement. Les fins d’années scolaires, je perds systématiquement cette capacité qui me sauve, de septembre à mi-mai : celle d’oublier. Je quitte mon établissement et instantanément, mes préoccupations gagnent, légères, un ailleurs où je les retrouve le lendemain. C’est ce qui me sauve. C’est ce qui fait que je me sens bien dans ce boulot.

Mais en ce moment je n’y arrive plus. Je ne peux plus. Photocopier les récapitulatifs de bac, réexpliquer la méthode de dissertation, me dire que je n’ai pas fait assez, pas assez bien pour aider les élèves. Je ferme les yeux et tout ce que je vois, c’est Dune-le-lapin, qui dort dans le jardin dans lequel elle a tant aimé jouer. Je les rouvre et je vois mes mains, couvertes de zébrures rouges. Je somatise toujours sur la peau. Jamais de la même façon.

Mais ça va.

Il faut juste se redresser, doucement, pas après pas. « Avoir une vision surplombante. » Je ricane intérieurement, c’est ce que je dis toujours aux élèves. Se mettre à distance. Parce que, comme le dit Willow dans Buffy, les choses font moins peur quand elles sont loin.
C’est le joli mois de mai – le joli moi de mais – où les fardeaux se font pesant. Mais où on continue, jusqu’à la ligne d’arrivée. Parce que c’est à ça qu’on s’est engagé, parce que les mômes comptent sur nous même s’ils ne le savent pas. C’est bientôt la fin, c’est bientôt la vie qui continue.