Samedi 25 mai

Dernière séance pour les secondes. Il nous reste cinq heures. Cinq heures où je leur propose d’écrire. D’écrire pour eux, pour de vrai. De créer. Après des mois à se discipliner, à se plier devant les styles d’auteur, à monter et descendre la chronologie. Des mois à bouffer de la technique, des mois à jouer le jeu.

Cinq heures de liberté.

Vendredi 24 mai

« Vous serez là l’année prochaine ? »

Tiens, même en seconde. Cette question intervient à la fin d’une heure consacrée à leur expliquer les modalités du bac de français l’année prochaine, et l’explication de l’explication linéaire.

Je ne suis pas naïf : quand je vois la régularité avec laquelle revient la question, que ce soit dans les classes avec lesquelles ça se passe bien ou celles qui me donnent envie de me couper avec du papier avant d’arroser la blessure de citron, j’ai fini par comprendre que ce qui se joue d’abord chez les élèves, c’est cette appréhension du changement.
Parce que ça n’est pas rien de construire une classe.

Une classe : des murs, des règles, des emplois du temps, des profs, des camarades. Trouver le rythme, comprendre les attentes. Et les remettre en jeu chaque année.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » C’est peut-être, juste, rhétorique. C’est peut-être un talisman de papier que l’on s’agite pour ne pas avoir peur, pour se convaincre que ce qui est autour de nous a de la réalité, une stabilité.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » Non, probablement pas. Mais vous vous en sortirez, évidemment. Le monde est comme ça. On saute de vague en visage, d’année en connaissance. J’espère juste vous avoir aidé à développer l’agilité qui vous permettra de vous élancer au bon moment.

Jeudi 23 mai

Chers élèves,

Vous avez dû me trouver encore plus pénible qu’à l’accoutumée. Encore plus prolixe, encore plus stupide dans mes vannes. Encore plus « à aller loin ».

C’est qu’on étudiait un texte qui me passionne. Une autrice qui discute avec son double littéraire, c’est absolument génial. Terminer l’année sur un texte qui cause méta-littérature, un texte au plus proche des études que j’ai faites après le bac, laissez-moi vous dire que c’était un kif monumental.

Et puis aussi.

Je ne pensais pas que ça fonctionnerait. Mais ça a été le cas. Pendant ces quatre heures, j’ai réussi à mettre à distance. C’était dans mes pensées, mais ça n’avait aucun pouvoir sur moi. Colette, vos visages, vos questions, votre enthousiaste à certains moments, votre ennui à d’autres. Ça m’a rendu invincible, totalement invincible. Si vous saviez la force que vous m’avez donné.
Et puis la sonnerie a retenti et je suis redevenu, tout simplement, un humain, pendant que vous passiez la porte. Je n’ai plus rien faire.

Dune-le-lapin est morte, et plus aucun masque ne me protège.

Mercredi 22 mai

L’imprimante a craché dix-huit pages. Deux pages de table des matières, et seize textes. Ceux sur lesquels les élèves de première pourront être interrogés dans trois semaines. Dix-huit pages, est-ce que c’est à ça que résume l’année ?

Non bien entendu. On a aussi fait des dissertations, des commentaires, on a bossé la grammaire. On a parlé culture. On a regardé quelques tableaux, aussi. Rapidement. Fait quelques simulations d’oraux.

Mais en fin de compte, ce qu’il reste, ce sont ces dix-huit pages. Qui, pendant les jours à venir, vont être le catalyseur de tout en tas d’angoisses – les leurs, les miennes – avant de terminer dans une poubelle (la jaune, de préférence), ou, pour les plus nostalgiques, dans une pochette, un carton, dont elle ressortira à l’occasion d’un déménagement ou d’une soirée souvenirs.

Colette, Lagarce, Montesquieu, Dorion, tous les autres… Est-ce qu’ils auront apporté, vraiment apporté quelque chose à ces élèves ? Ou seront-ils recouvert des brumes du quotidien et du temps ? Est-ce que, tout simplement, ces seize pages auront fait quelque différence ? Subsisteront-ils dans un recoin de la mémoire, ces pommiers en robe blanche ?

Mardi 21 mai

Si un jour tu as envie d’égayer ton après-midi et que tu es de mes élèves, tu peux te livrer à un jeu amusant : reste silencieux, et convainc tes camarades de faire de même. Tu me verras basculer dans une spirale de plus en plus grotesque, durant laquelle je chercherai désespérément à vous faire réagir. Tout y passera : un surcroît d’explications, des exemples de plus en plus incongrus, de grands gestes des mains, des improvisations théâtrales.

J’ai tellement peur de votre silence.

Alors qu’il est tout ce qu’il y a de plus commun : la fatigue, le fait que mon cours soit pas top, que vous soyiez tout simplement attentives et attentifs, et j’en passe.

Mais j’ai tellement peur de votre silence.

Parce que dedans il y a tout ce que je crains : l’incompréhension, vous voir baisser les bras, le fait d’être devenu cette personne au cours desquels on assiste parce qu’on le doit, parce qu’on est juste poli.

Peut-être que je ne suis pas assez sûr de moi, trop égocentrique, trop auto-centré pour être enseignant. Je ne sais pas. Mais je ne sais pas comment le dire moins naïvement, plus franchement, plus honnêtement : j’ai besoin que vous soyiez là.

Lundi 20 mai

Ça ressemble à des sous-bois.

Des petits corpus que je prépare pour les élèves de première, histoire de leur donner quelques assises, s’ils choisissent de se mesurer à la dissertation au bac. Des bouts de textes, qui débouchent sur les œuvres intégrales. Des tableaux, de la musique. Des anecdotes que je leur raconte.

Ce sont des cours qui se déroulent, magistraux. Magistraux au sens où je me contente de parler, hein, pas de leur qualité. Des moments où, juste, on se contente de découvrir des trucs. Sans violence. Des moments où on met les échéances à distance. Des moments où la Sido de Colette prend des airs de Circé. Et on part sur ses traces, on se raconte un petit bout de l’Odyssée. On passe par George Sand, par Marcel Proust (« C’est loooooong, monsieur ! »)

Ce sont des cours où le savoir passe.

La machinerie grinçante de la première se tait un peu. On parlera à l’heure suivante du quinzième texte à achever, de la liste d’exemples pour la dissertation. On recommencera à se plier aux exigences.

En attendant, juste essayer d’aimer les mots.

Samedi 18 mai

Derniers bulletins, dernières corrections. Et se pose la question des appréciations. Habituellement, lorsque je commente des devoirs, ou un trimestre, je tente d’en faire un marchepied pour la suite. Le reste de l’année, la classe suivante, le devoir qui succédera.

Mais, notamment pour les premières, c’est terminé. Hormis le bac de français, dont nous parlons en long, en large et en travers à chaque cours, il n’y a plus de perspective à ma matière. C’est la fin. Les petites phrases que je colle dans la limite de 400 caractères, à peine plus qu’un tweet, sont les dernières que mes élèves liront, concernant leur niveau en français, pour la plupart d’entre eux.

Alors que dire ? Tenter de tirer un dernier bilan, au risque d’être sentencieux et définitif ? Jouer à Huggy les bon tuyaux (référence de vieux) et insérer un ultime conseil ? Comment être ne serait-ce qu’un peu utile, dans ce papelard finalement peu important ? Peut-être faire comme d’habitude. Faire comme si. Comme si tout allait continuer, comme si on allait se retrouver demain, la semaine prochaine, dans un mois.

Et comme chaque fin d’année scolaire, remercier celles et ceux qui, jusqu’au bout, auront joué le jeu. Avec leurs qualités, leurs faiblesses. Jusqu’au bout, prendre soin d’eux.

Vendredi 17 mai

Les échéances de fin d’année dégringolent en avalanche. J’ai l’impression d’être dans l’un de ces jeux de plateforme de mon enfance dans lequel l’écran avançait inexorablement et un contact avec son extrémité signifiait la mort du personnage. Sautiller de plateforme en plateforme, de récapitulatifs de texte du bac en bulletins à remplir, de derniers cours à préparer en corrections à achever en quatrième vitesse.

Je tente de tout garder sous contrôle, avec la certitude presque tragique – au sens théâtral du terme – que je vais foirer quelque chose dans les grandes largeurs. Et j’essaye de me libérer du désagréable sentiment que toutes ces étapes, nécessaires pour nos élèves, sont en train d’être effectuées dans l’empressement par une équipe d’adultes surchargés, qui font leur possible, mais se retrouvent à jongler avec un peu trop de balles en même temps.

Garder le cap, aller contre sa nature profonde de bordélique, pour que chaque document, chaque information, chaque feuille de papier atteigne sa juste place. Une partie de l’avenir de ces êtres tient dans cette bureaucratie absurde, ce dernier niveau de jeu vidéo.

Allez, un saut de plus.

Jeudi 16 mai

Quatre heures d’oraux blanc de bac. Quatre heures à ne faire passer que la première partie de l’épreuve, celle durant laquelle les élèves déroulent leur explication, celle durant laquelle il n’est pas permis de communiquer avec eux.
C’est, je crois une assez bonne illustration de mon enfer personnel. Pendant deux-cent quarante minutes, je vois se succéder des mômes malades de stress – à Agnus, ils sont d’une anxiété qui pourrait alimenter un pays entier en énergie.

Et tout ce que je peux faire, pendant qu’ils traversent ce Mordor qu’est leur texte de bac, c’est de leur offrir un visage le plus rassurant possible.

Enfin rassurant. Je m’entends. Je me retrouve, bien évidemment, à grimacer comme ça n’est pas permis. Pour tenter de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas seul. Un mode de communication qu’ils ne pigeront probablement pas, qui me rendra encore plus ridicule et vulnérable. Mais qui, j’espère, leur donnera un peu confiance.

Ouais, pendant quatre heures, j’ai vécu une sacrée allégorie de mon métier.