Samedi 31 janvier

Je passe la journée à répéter une pièce de théâtre avec ces gens qui, en deux ans, en sont venus à compter pour moi plus que je ne saurai le dire. Au début de l’après-midi, nous répétons un texte extrait des oeuvres d’Hervé Guibert. Celui-ci explique le côté nécessaire de fixer dans son journal des événements, même terribles, même atroces, notamment la déchéance de son ami Muzil. A., l’une des deux metteuses en scène, me cloue de son regard bleu acier.

« Ça doit te parler, je suppose. »

J’aimerais tellement être capable de le transmettre aux élèves. Cet instant où tu comprends la nécessité vitale de la lecture, de l’écriture. Et plus encore, cet instant où tu n’es pas le seul à le ressentir.

Vendredi 30 janvier

Alors, continuer à faire des choses.

Ce mois de janvier n’en finit pas de finir. Adultes comme enfants flanchent, au collège de Renais. La vie scolaire est balayée par la maladie et les mômes, électrisés par le froid et la fatigue, se transforment en piles électriques, pulsions qui dézinguent dans tous les sens. Cris et pleurs, coups dans les portes et insultes. On fait le gros dos et on avance, pas après pas. Et on rentre tard, conseils de classe, conseils pédagogiques, conseils aux familles, conseils à soi-même…

Mais ça ne suffit pas. Même si ça n’est pas raisonnable, même s’il faudrait que je soigne mon sommeil et mon repos, Plus que jamais, en ce coeur d’hiver, j’ai besoin d’être autre. De parcourir les terres magiques d’Ivalice ou les bars de Rennes. De passer des heures précieuses à bricoler des textes qui ne seront jamais lus ou à constituer ma petite armée de carton avec la nouvelle extension de cartes Magic. J’ai besoin de brûler un carburant dont je ne dispose pas, parce que sinon, je serai réduit au gris.

Le froid me chuchote qu’il est inéluctable. Et je lui oppose une force que je n’ai pas, pour trouver encore à sourire, dans ce boulot qui m’épuise.

Jeudi 29 janvier

C’est M. qui emploie cette expression : « J’ai la place. » Quand il est prêt – fréquemment – à écouter mes états d’âme. Cette permission explicitement donnée me fait énormément de bien. Savoir, être certain que l’autre est prêt à accueillir. Je le ressens comme une exception.

Parce que j’ai l’impression que ça n’est pas toujours le cas.

En ce mois de janvier, dont les ténèbres n’en finissent pas de nous assaillir en volutes, je me suis levé plutôt en forme. Je ne l’ai dit à personne mais il se trouve que oui, en effet, ce matin j’ai la place. Est-ce ma tronche un peu moins froissée qu’à l’accoutumée, mes fringues, mon débit de voix ? J’ai l’impression que tout le monde s’en est aperçut. Adultes comme enfants ont besoin, un besoin hallucinant de se confier, de m’exposer leurs peurs et leurs révoltes. I., AESH, qui bout de colère face aux conditions dans lesquelles elle doit exercer son métier ; Nawel que je guide à travers chaque étape de la sanction qu’il s’est prise pour qu’il en conclue qu’elle est justifiée et nécessaire ; M., l’agent de maintenance du collège, qui me raconte les rustines avec lesquelles il doit colmater les brèches du collège ; Olivia, inconsolable de sa classe de l’année dernière.

Jusqu’à Ilan.

Ilan s’avance vers moi dans la cours de récréation, ses grandes jambes dévorant l’espace. Je ne crains rien, mais je sais qu’Ilan me déteste. Nos rapports l’année dernière étaient explosifs, et même cette année, alors qu’il n’est plus mon élève, nous nous sommes engueulés lors d’une sortie cinéma. Il se plante devant moi, le kaléidoscope de son visage en pleine mutation adolescente :

« Vous avez des troisièmes l’année prochaine ?
– C’est trop tôt pour savoir. Pourquoi cette question ?
– Vous avez mon frère, cette année.
– Oui, Finn.
– En cinquième. Comme moi. »

Il y a une accusation dans le ton à laquelle je ne m’attendais pas.

« Pourquoi ça va bien avec lui ?
– Comment ça ?
– Il me dit que vos cours sont trop biens. J’ai regardé son cahier, vous faites des trucs qui sont mieux qu’avec moi.
– Ce sont à peu près les mêmes cours.
– Pourquoi ça va bien avec lui et ça allait pas bien avec moi ? »

Les copains d’Ilan le regardent, un peu perplexe. Je pense qu’il l’est aussi, à poser une question dont je n’ai absolument pas la réponse. A m’accuser de. De quoi au fond ? De m’en être pris à lui ? De lui avoir mal enseigné ? De ne pas l’avoir assez apprécié ?

« Si vous m’avez en troisième, ça sera mieux ?
– J’espère. »

Il sourit. Et se retourne vers ses copains de classe, abordant un tout autre sujet. Il me laisse en plan avec ce moment, sans plus d’explication. Mais aujourd’hui, ça n’est absolument pas grave.

Aujourd’hui, j’ai la place.

Mercredi 28 janvier

Ma salle de classe est désormais remplie de chaises bariolées. J’ai arpenté tout le bahut pour remplacer celles qui, dans ma classe, étaient littéralement en train de se casser en deux, après quelque chose comme trente ans de bons et loyaux services. J’ai des amis plus jeunes que le mobilier de ma salle.

En ce moment, j’ai l’impression que tout mon boulot consiste en ça : remplacer n’importe comment des parties essentielles du système scolaire. Offrir un espace à Yoël, qui, fortement handicapé à plusieurs niveaux, ne dispose pour le moment d’aucun accompagnement. Réussir à donner un peu, un tout petit peu de compétences d’écriture à Natalie qui, l’année prochaine, entrera en quatrième et ne comprend absolument pas ce qu’elle lit, préférant d’un coup se lever pour aller regarder par la fenêtre ou insulter aléatoirement un élève qui a eu le malheur de regarder son cartable. Acheter une trousse de secours, pour tous les élèves qui passent par mon cours et dont les fournitures se réduisent à un stylo quatre couleurs avec une mine cassée et deux vides, ainsi qu’une petite feuille de papier arrachée d’un cahier de brouillon.

Je fais littéralement cours, ainsi que mes collègues, de bric et de broc. Et donner l’impression que tout est normal, tout se passe bien, « all according to plan ».

La drag queen Manila Luzon disait que pour faire son métier, il est nécessaire d’être capable de se convaincre qu’on est la plus belle du monde, alors que l’on porte du papier crépon et de l’aluminum en guise de plus belle robe du monde. Je pense comprendre ce qu’elle peut ressentir.

Hélas.

Mardi 27 janvier

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On ne cesse de me le répéter : la classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Et ça me met mal à l’aise. Ça me met mal à l’aise, parce qu’avec tout le respect, et souvent l’amitié que j’ai pour mes collègues, je n’ai pas l’impression que cette classe aille si mal que ça.

Elle a seulement été très mal constituée.

Cette quatrième est ce que les profs appellent en rigolant une « classe CAMIF ». Elle est constituée de mômes dont la plupart des parents appartiennent à des catégories socio-professionnelles moyennes à aisées, et qui font tous tout un tas d’options, de chinois à cuisine. C’est la classe la moins mixte de tout ce bahut qui fait des grands écarts de fou du point de vue de la diversité. À telle enseigne que près des deux tiers des mômes habitent dans le même quartier. C’en est presque caricatural, et plusieurs parents d’élèves en sont conscients.

Alors forcément, cette classe a une autre saveur, d’autres soucis. Peut-être, et je dis bien peut-être, des soucis auxquels nous avons bien moins souvent l’habitude de réagir. Des soucis qui n’en seraient presque pas pour des enseignants d’un bahut voisin (pas trop voisin quand même). Il semble presque obscène qu’ici, au collège de Renais, des élèves bénéficiant de tels avantages puissent être compliqués à gérer.

Alors entendons-nous bien. Il n’est pas question de plaindre les pauvres petits enfants riches.

Mais il est question, comme je me suis rendu compte lors d’une année passée dans l’un des lycées les plus aisés du département, d’accepter que les complexités et les souffrances adolescentes sont protéiformes. Ni meilleures, ni pires. Cela ne décrédibilise en rien une lutte nécessaire pour l’égalité et l’équité. Nous devons juste jongler avec tant de grammaires adolescentes. Trouver les mots justes, des mots issus de dictionnaires différents, pour nous adresser à ces adultes en devenir afin que, justement, ils deviennent meilleurs que nous, plus aptes à combler les fossés creusés dès la naissance.

La classe dont je suis professeur principal ne va pas bien. Je n’en disconviens pas. Mais pas moins ou davantage que la majorité d’entre elle. Elle l’exprime juste d’une manière différente, inhabituelle, du fait de l’alchimie qui s’est opérée à sa composition. Alors être patient, comme avec toutes les autres. Écouter, accueillir, agir sans transiger, jamais, avec nos valeurs.

Mais porter sur eux un regard aussi chaleureux que sur tous les autres adolescents qui nous sont confiés.

Lundi 26 janvier

Nous sommes lundi matin, et, encore une fois, le chauffage ne fonctionne pas dans ma salle. On reste engoncés dans nos doudounes, couvertures de sécurité, en attendant que la chaleur humaine finisse par faire son oeuvre. Pas évident, alors que je suis en demi-groupe avec des cinquièmes, encore perdus dans le sommeil trop court, toujours trop court, du dimanche soir.

Aujourd’hui, nous étudions un extrait du Roman de Renart, dans lequel il fait froid, on pourrait « danser la ronde » sur un lac gelé. Je suis en train de dessiner maladroitement Ysengrin le loup, la queue prise dans de la glace, pour leur expliquer ce qui lui arrive dans cette histoire, lorsque je vois Tanith, les yeux fixés sur la fenêtre, en train de désigner quelque chose à sa voisine.

« Qu’est-ce qu’il y a Tanith ?
– Non rien…
– Dites-moi, je ne vais pas me fâcher.
– Le ciel, il est tout rose. »

Elle a raison. Il y a au-dessus des tours comme une éclosion de couleurs, d’immenses pétales qui se déploient, les couleurs toujours changeantes. Je reste quelques instants muets.

« On dirait des aurores boréales que j’ai vues à Perros-Guirrec, chuchote Aminata. »

Doucement nous retournons au texte. Étrangement, on parlera peu du tour du goupil et de la queue coupée d’Ysengrin. On parle surtout des étoiles qui brillent dans le ciel et de l’eau gelé comme du cristal. Juste parce qu’on a envie de rester dans du beau.

Samedi 24 janvier

Je ne sais pas pourquoi, mais le dessin de ce cochon d’Inde me fait hurler de rire. J’ai demandé aux cinquièmes de créer un animal siégeant à la cour du roi Noble, dans le Roman de Renart, et Alita a opté pour Gontran le Cochon d’Inde, prétentieux et stupide. Elle est allé jusqu’à le représenter, donc, avec une tronche qui fait que je ne peux pas m’arrêter de me marrer. Face à elle, Oriane me regarde, l’air interloqué. Oriane que j’ai comme élève depuis l’année dernière.

« C’est la première fois que je vous entends rire, monsieur. »

Alita hausse les épaules.

« Tu racontes quoi, il rigole tout le temps, le prof.
– Oui je sais, je sais mais… Je sais pas, c’est la première fois que je l’entends rire. »

Elle hausse les épaules face à l’incrédulité de sa copine. Je pense que je comprends ce qu’elle veut dire. C’est peut-être la première fois qu’elle m’entend rire en tant que personne, et non que prof. Je suis allé si loin dans mon masque, que même un truc aussi simple qu’un éclat de rire a une tonalité un peu différente, quand je suis en classe. Là, c’est l’hilarité que je réserve à mes amis, aux soirées joyeuses, à ma vie privée. Oriane continue à m’observer, mi-intriguée, mi-amusée, à regarder cet étranger qui d’un coup a fait irruption dans la classe. Nous restons de tels secrets.

Vendredi 23 janvier

« Moi, j’aimerais être avocate. Mais faut trop d’années d’études.
– Et moi médecin. Mais pareil, c’est long, la flemme.
– Après, j’ai vraiment envie de m’occuper du droit des enfants.
– Moi, j’aimerais travailler un truc avec du bois, c’est génial, le bois. »

C’est la fin d’une évaluation. Et en écoutant les élèves de quatrième discuter entre eux, je me dis qu’une des constantes de mon métier, ce sont ces envies, de faire de sa vie future quelque chose d’utile. Quelque chose de beau. Il y a quelques années, je pense que j’aurais pris le temps de leur expliquer à quel point ces années d’études sont importantes, que si on veut quelque chose, c’est normal de faire des efforts que…

Fais-leur confiance. S’il te plaît fais-leur confiance. Ils vont finir par savoir. Et plutôt que de réciter en catéchisme quelque chose qu’ils ont entendu mille fois, pour une fois, contente-toi de les écouter. Pour le moment, c’est ainsi que se construit l’espoir.

Jeudi 22 janvier

Aujourd’hui, la quatrième Blizzaroi est dévastée par une épidémie de grippe, qui en a retenu six au lit, et cinq autres ont séché l’évaluation. Autant dire que je suis moyennement content. Les élèves qui sont là me regardent, mi-désolés, mi-dégoûtés, surtout que je suis leur seule heure de cours de l’après-midi, et qu’ils se sont carrés une heure de permanence pour assister à mon cours.

Alors, je leur offre l’heure.

Je vais chercher le chariot multimédia et, pendant cinquante-cinq minutes, ils travaillent sur leur nouvelle policière, à vitesse très réduite, et en discutant entre eux et avec moi. On parle d’étymologie, de memes, du brevet, de ce qui les attend après le collège. Je ne culpabilise absolument pas. Leurs traits creusés – et les miens, probablement – s’apaisent un peu, tandis que, petit à petit, les bavardages s’étiolent dans le cliquetis des touches. Quelques-uns me demandent comment fonctionne le dictionnaire en ligne, d’autres consultent la vision aérienne de Besançon, où se passe leur histoire (ne me demandez pas pourquoi).

« On travaille bien quand on est pas beaucoup, en vrai. » lance Ilona, qui en est déjà à sept pages de son manuscrit. Elle adore écrire et n’a pas d’ordinateur à la maison. « Genre dans le calme. »

C’est à ça qu’ils ont le droit, pendant ces quelques minutes qui auraient pu être un peu nulles. Du calme. Des mots. Je les imagine presque avec un mug de thé. Dans le gris de l’hiver, on a fait un peu de chaleur.