Samedi 16 mars

Il faut faire attention. Il faut faire attention à l’intuition.
Si ça se trouve ça n’existe pas.
C’est un mirage.
Un brouillard dans le cerveau.
Un super pouvoir qu’on s’invente, faut de mieux.

Mais quand même.

Charlie, arrivé en milieu d’année, dans une classe adorable
Charlie, toujours seul à sa table.
Pourquoi ?
On se pose la question, en salle des profs.
On a des hypothèses, on parle, mais on ne sait pas.

Mais quand même.

Quand même il y a quelque chose qui me chuchote à l’oreille
Qu’il appartient à ce peuple-là.
Les blessés.
Cette immense communauté.
Qui d’une façon ou d’une autre, vit, un éclat fiché dans la poitrine.

Mais quand même.

Si je tentais d’aller lui parler, d’aller vérifier, juste histoire de ?
On bavarde pendant que les autres bossent.
Il se marre.
Il est antipathique et fragile.
Je n’insiste pas trop. Nouer des liens éthiques, c’est complexe.

Mais quand même.

Quand même, il me reste trois mois pour observer son énigme.
Comprendre s’il souffre, s’il joue juste
Et lui apporter.
Parce que blessé, trompeur ou seulement solitaire
Je lui dois ce que je tente d’apporter à chacun de ceux que j’accueille en classe.

Trouver son harmonie.

Vendredi 15 mars

Parfois, il faut les manipuler. Même pas élégamment.

J’ai mis les secondes en autonomie. Monter une pièce de théâtre par eux-même, c’est le projet d’un mois. Du moins, c’est ce que je leur fais croire. C’est eux qu’ils choisiront la mise en scène, les rôles, les costumes…

« Bon, on va voter pour la mise en scène.
– Mais on a déjà voté, monsieur !
– Ah oui, c’est vrai. Pour la mise en scène qui ressemble à la trend TikTok du moment, c’est ça ?
– Oui, ça va être marrant.
– Oui. Bon, ça va poser des soucis mais… Non rien.
– Comment ça ?
– Non non. Bon, c’est embêtant, vous êtes évalués et c’est… non rien. »

Je marmonne tout un tas de trucs entre mes dents, je hausse les épaules. Un concentré de malaise.

« C’est pas une bonne idée monsieur ?
– Non, mais moi je dis rien, c’est votre pièce hein.
– En fait, c’est un peu bête comme idée… Si on veut faire un truc vraiment bien, il faudrait peut-être qu’on prenne une autre idée ?
– Ah bon ? »

Petit à petit, le n’importe quoi que formaient trente-six élèves bombardés troupe de théâtre s’apaise. Comme je leur coupe, sans le dire clairement, toute possibilité de faire du caca, ils se retrouvent obliger de passer à leur second choix : faire du beau.

« Et si on mettait la pièce en scène au Japon ? Ce serait classe !
– Oui, mais l’appropriation culturelle…
– On demande à Erwann et Aya, leurs parent sont originaires de là-bas, ils nous serviront de conseillers bon goût ! »

Marwa hoche la tête, l’air entendu. Et le reste de l’heure, ils commencent à mettre en place une suite de textes, de mouvements, d’idées. En m’oubliant totalement. Comme de juste.

Jeudi 14 mars

C’est en enseignant Phèdre aux élèves que je me suis réconcilié avec Oenone. Jusque là, ce personnage était pour moi l’horrible méchante, celle par qui le malheur arrive. Je l’avais moi-même découverte en seconde. Et depuis, je vouais une haine sans merci à cette femme de fiction, dont ma prof de français avait parlé en termes bien moins aimables.
Et cet après-midi, à ma huitième heure de cours, j’emploie des termes beaucoup plus mesurés. Parce qu’à force de retourner les mots entre mes doigts, pour tenter de les expliquer aux élèves, à force de tourner autour du texte de Racine pour comprendre comment les y faire entrer – c’est encore globalement un échec – j’ai compris quelque chose. Quelque chose que je leur dicte, en conclusion, en ramenant les bras vers moi. Que les personnages de cette tragédie ne sont pas les jouets des dieux, mais de leur vision de la réalité. Que les histoires individuelles s’affrontent, et que la tragédie provient d’eux, qu’il n’y a pas de dieux responsables. Pas de méchants (je ne dis pas « méchants », je dis « antagonistes »). Que ces personnages sont libres, et que cette liberté les condamne.

J’ai peur de les perdre encore une fois, j’en perds probablement beaucoup.

Mais je pense que j’ai besoin de me le dire aussi à moi. Pour me laver de cette représentation un peu laide que j’ai eu d’un personnage de fiction pendant presque trente ans. Pour entendre que ce que j’enseigne est à la fois futile et essentiel.

Mercredi 13 mars

Comme tous les ans, je participe au grand jeu des mutations. Une poignée de postes disponibles en Ile-et-Vilaine, où j’habite désormais, sont disponibles, et seront immédiatement attribués à des collègues ayant accumulé davantage de points que moi. Ce sont les règles.
Je remplis pourtant consciencieusement le tableau, en faisant semblant, vis-à-vis de moi-même, d’y trouver de l’intérêt.

La vérité est que tout cela n’importe que peu. Pour l’instant. Sauf hasard totalement improbable, je serai très probablement brinquebalé quelque part dans le département l’année prochaine. Et parce que j’ai besoin de sens, comme n’importe quel cerveau humain, le mien inventera une nouvelle histoire. Qui me fera oublier que, pour le moment, je ne suis qu’un amas de données dans des tableaux un peu moches. Que je posterai bientôt bientôt le gif extrait de Hamilton où Angelica chante qu’elle ne sera jamais satisfaite.

Que mon destin professionnel n’est pas entre mes mains.

Mardi 12 mars

« Monsieur, on est désolées… »

Je tourne la tête vers Bruna et Brisela. Je n’ai pas beaucoup de temps, au lycée d’Agnus, les cours s’enchaînent très vite et déjà, je vois une collègue apparaître dans l’encadrement de la porte.

« À quel sujet ?
– Ben on sait que vous nous avez entendu… »

En effet je les ai entendues, pendant que je préparais la salle.

« Holala, on commence avec deux heures de français, génial.
– Jure, je vais mourir d’ennuiiiiiiii… Avec Phèdre là… »

Je penche la tête, l’air faussement perplexe.

« Oui, j’ai entendu, mais ça n’est pas grave. Enfin pas pour moi. »

C’est un fait. Je ne me sens pas plus attristé que ça. Bruna et Brisela sont deux bonnes élèves, qui bossent et participent en cours. Elles font ce qu’on leur demande.

« Je suis embêté pour vous, bien sûr. Je préfère quand les élèves apprécient le cours. Quand on aura le temps, il faudrait qu’on discute, pour savoir si c’est le thème abordé, ou ma façon de vous enseigner qui vous ennuie, c’est important de prendre du recul. Mais on n’a pas le temps, là. »

En effet, les élèves de la collègue se sont mis à rentrer.

« Mais promis ? Vous êtes pas fâché ? »

Toujours la même phrase, que ce soit l’âge.

« Promis. »

Lundi 11 mars

En fait, j’ai besoin que les choses convergent. Comme des rayons à travers un prisme.

Ça a commencé par des pleurs, hier soir. Dans World of Warcraft, j’ai découvert une sorte de quête cachée. Elle permet de ramener dans le monde réel un esprit animal. Pour ça, il faut construire un réceptacle de branches, de ronces et de feuilles. Ça lui donne un air un peu effrayant, mais il est là. À nos côté. Je pleure parce que je me dis que j’aimerais faire ça pour Tartelette. Tartelette est morte il y a plusieurs mois et j’en ai toujours le cœur en miettes. Parce qu’elle ne m’apporte que du bon. Mais du bon compliqué.

La preuve : j’arrive pour ce jour de reprise les tripes nouées d’angoisse : mes premières passent leurs oraux blancs du bac de français. Pour la première fois de ma vie, des lycéens à qui j’ai donné cours vont être évalués par des collègues. Tellement tellement peur. Et si j’avais fait n’importe quoi ? Et si j’avais été trop vague ? Trop superficiel ?
Les premières ont tout défoncé. Bien entendu ils sont responsables de leur succès à 98,78%. Mais c’est tellement. Tellement rare de se sentir un peu légitimé, de voir des preuves concrètes de son boulot. C’était tellement compliqué. Mais c’était bien.

Et ça me mène au mail. Je ne suis toujours pas admissible à l’agreg. Mais je ne le suis pas de manière cohérente. Je n’avais absolument pas bossé suffisamment Louise Labbé, tombée à l’une des épreuves, et ça aurait été incohérent que je m’en sorte. Et si j’ai compris un truc, c’est que ce concours est, malgré tout, cohérent.
Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à la deuxième épreuve. Je l’ai rédigée en mes termes. J’ai écrit un truc que je trouvais pas juste correct, mais joli. Et j’ai eu une plutôt bonne note. Alors je ne suis absolument pas malheureux. Et je continuerai l’année prochaine. En mes termes.

Ça doit m’arriver une fois l’an. L’impression que ce que je nomme grotesquement mes valeurs n’est pas totalement illusoire. Croire en ce que je fais, en ma vision de l’enseignement, de l’apprentissage, du monde, peut-être. Continuer à me prendre des trombes de doute dans la gueule, parce que c’est le jeu. Et tisser un corps, branches, ronces et feuilles, pour arrimer ce qui me tient lieu d’esprit au monde.

Vous savez quoi les élèves ? Vous pouvez me suivre. Je ne garantis pas que le voyage sera simple, mais promis, je vous amènerai à destination.

Samedi 9 mars

J’ai peur. J’ai tellement peur. Depuis que j’ai commencé ce boulot. Tout les dimanches soir. C’est ridicule, mais c’est comme ça.

Chaque dimanche soir, je suis à deux doigts de ne pas y aller. De réactiver mon compte Linkedin, de rédiger un CV et une lettre de motivation. Pour quoi ? Peu importe, pourvu que ce ne soit pas dans ce domaine là. Je veux pas je veux pas je veux pas.

C’est irrationnel et sans doute d’une banalité sans nom. Mais chaque dimanche soir, je suis au bord des larmes. Tous mes doutes, toutes mes angoisses, bien disciplinés, bien rangés, se concentrent entre 18h et 23h. Ça ne dépasse pas. Le reste de la semaine, matinée ou soirée, ce boulot me porte. Ou, lorsque le temps est gros, je sais surfer dessus. Même une heure épouvantable où j’ai eu la sensation de me faire bolosser ne parvient plus à m’atteindre. La prochaine sera meilleure, je serai mieux préparé, j’arriverai à comprendre ce qui a déconné. Je me sens leste, heureux, je traverse ma vie professionnelle comme ces personnages, dans les génériques d’animes, qui passent de plan en plan, fluides, dessinés tout en lignes courbes.

Alors pourquoi ? Pourquoi cette paralysie totale du dimanche soir ? Est-ce que je suis resté un môme ? Est-ce que mon psychisme a décidé que solder toutes ses craintes d’un coup, c’est plus rationnel ? Est-ce que je suis un mec de son temps, en manque de vertige métaphysique, et que je me programme des trouilles histoire de sentir mon pouls décoller ? Aucune idée. Mais à chaque fois, même si je le sais, même si je m’y attends, être broyé par ce ver des sables vespéral.

Je peux réfléchir de façon rationnelle à tout ou presque. Mais cette peur est invincible.

Vendredi 8 mars

Léger vertige en regardant les semaines à venir sur Pronote. Il reste à mes premières environ onze semaines de cours pour se préparer au bac de français. Onze semaines, c’est à la fois extrêmement long, mais aussi d’une brièveté affolante. Simultanément, les mutations à l’intérieur des académies commencent dans une semaine. Nous sommes au mois de mars et, déjà, je sens l’intégrité de cette année vaciller. Dans quelques mois, déjà il faudra vider les casiers, purger l’espace de travail, dire au revoir aux collègues.

Mais le présent se rappelle à moi, se condense diamant. La nostalgie n’est pas de mise, pas encore, pas maintenant, c’est un luxe auquel on se consacre quand on n’a plus à penser à ses élèves, quand on ne se tord plus la cervelle à tenter de leur faire comprendre les tournures de Rabelais. Il reste onze semaines et tellement de chemin à parcourir. C’est angoissant. Mais ce sera avec eux.

Alors ça a moyen d’être beau.

Jeudi 7 mars

Discussion avec E., dans un café. Je lui parle de l’idée qui me vient, parfois, de faire de ce journal un texte plus ramassé. Je dirai bien « un livre », mais ça ne veut pas dire grand-chose.

« Qu’est-ce que ça apporterait que ton blog n’apporte pas ? » me demande-t-il, avec sa capacité habituelle à poser les questions qu’il faut.

J’ai commencé par écrire ce journal pour prendre de la distance. Rendre la violence de ce qu’il m’arrivait un peu moins forte. Me la réapproprier. Et petit à petit, essayer de comprendre cette profession dont j’ai fini par comprendre qu’elle allait rester la mienne. Pour me rappeler d’elles et d’eux aussi. Ces élèves, dont j’ai souvent peur d’oublier les sourires et les cris.
J’écris ce journal pour montrer, aussi, l’impossibilité de résumer l’expérience d’un seul, un seul enseignant, à quelques pages, quelques tweets. Dérouler, jour après jour pour, dans quelques mois, années, pouvoir me dire que voilà. Voilà, c’est tout ça, l’expérience d’un prof. Mais c’est une tâche sans fin, une tapisserie de Pénélope.

Peut-être qu’un jour, je ramasserai parmi ces centaines d’entrées les fragments qui, tout simplement, me résonnent le plus fort au cœur. Peut-être que la seule chose que je ne peux montrer, parce que le quotidien, ça pleut, et souvent gris, c’est à quel point être prof, c’est fort.

Pas beau. Pas laid. Pas sacré. Pas infâme.

Fort.