Premier « vrai » jour de vacances, durant lequel je me traîne, le corps et l’esprit en vrac. Ça n’est pas un sentiment très agréable, de se sentir décompenser comme ça. Mine de rien, ce boulot est un sacré corset. Il donne du maintien, mais coupe pas mal le souffle.
Il n’y a actuellement plus de salle des personnels au lycée d’Agnus. Celle-ci a été condamnée pour travaux. Les adultes discutent donc dans les couloirs, à côté des photocopieuse et de la cafetière que l’on branche où l’on peut.
Je passe donc un peu plus de temps dans les salles dans lesquelles je donne cours, et dans lesquelles, habituellement, je ne traîne pas, devant en changer à chaque heure. Et en ce jour de départ en vacances, tout le monde passe par la salle 101 : L., une collègue que je commence à aimer d’amour, pour papoter, me raconter les dernières anecdotes de sa vie de TZR également, Nino, qui, depuis le conseil de classe, est devenu infiniment plus souriant, malgré un bulletin désastreux. Le temps passé à formuler ce qui ne va pas dans son parcours scolaire semble avoir porté ses fruits. Lily et Fran, les deux éternelles copines, deux éternelles stressées, discutent un peu aussi. Elles sont les seules à ne pas avoir réussi à terminer l’introduction de leur commentaire, quand presque tout le monde en a achevé les deux tiers. Je lis les quelques mots qu’elles ont écrits : tout est parfait, mais elles envisagent de déchirer cette sixième version :
« Vous connaissez la théorie du saboteur intérieur ? – Ben évidemment monsieur, nous aussi on regarde Drag Race ! »
Dit avec le plus grand sérieux. Je leur recommande donc de profiter des vacances pour s’acheter des gants de boxe et casser la gueule audit saboteur intérieur.
Je devrais être sorti depuis une demi-heure, je traîne, au gré des visages qui passent dans la classe. Cet espace que, pour quelques minutes, j’investis, pour rendre la descente plus douce.
Dernier jour de la période. Réunion pour préparer le bac blanc, derniers élèves qui viennent me demander des conseils sur leurs lectures linéaires. Depuis quelques années, il se passe systématiquement la même chose, la semaine précédent les vacances : je rampe jusqu’à l’ultime journée durant laquelle je passe de l’autre côté. Je me sens léger, non pas dans l’expectative des congés, mais parce que je repense à tout ce qu’il vient de m’arriver le mois, le trimestre précédent. Et que tout me semble faire sens.
Il paraît que le cerveau humain a tendance à chercher un sens à toutes les représentations qui lui sont proposées. C’est peut-être, c’est sans doute mon cas : faire des éléments épars de mon boulot une histoire cohérente, un livre dont vous êtes le héros.
Quand bien même. Même si c’est une illusion, elle me permet de me dire que je retrouverai les élèves avec joie, après deux semaines sans les voir.
Allez, plus que trois heures. Et ce sera plus doux.
Il se passe quelque chose avec les secondes. J’ignore si c’est le retour du conseil de classe, la fatigue de cette fin de période ou autre chose, mais leur attitude a changé. Pendant que je les observe, bossant sur la problématique de leur commentaire de texte, ça me frappe : chez la quasi-totalité d’entre eux, le collégien ou la collégienne a disparu. On pouvait distinguer des signes de la troisième lorsqu’ils sont arrivés, et jusqu’à maintenant. Dans la façon de se tenir, de parler. Un truc un peu froissé, un peu foutraque, un peu spontané, un peu virevoltant. Ça a changé : je les trouve à la fois plus doux, plus calmes. Plus tristes aussi. Bien entendu ils sont encore au tout début de leur existence. Mais déjà il y a sur leur visage les toutes premières ombres fugaces, fugaces, mais qui ne disparaîtront pas.
Quand on est adolescent, tout est mobile, tout est mouvant. Dans les gestes et les voix de ces lycéens, certaines notes, certaines façon de se tenir se sont fixées. C’est très étrange à voir. Cette avant-garde de l’âge adulte.
Mon rapport avec ces élèves plus âgés est encore à définir. Mais je suis désormais persuadé d’une chose : ils sont tous aussi émouvants, fascinants et forts que les collégiens que j’ai fréquenté jusque là. Ils sont tout aussi dignes de tous les efforts. Et peut-être, presque, d’encore plus de soins : parce que, déjà, le temps celui qui passe, qui ne revient jamais, les marque.
Je commencerai pas le seul truc qui m’agace un tout petit peu chez Sophia : dès qu’elle a une demi-seconde de libre, mais vraiment une demi, elle se replonge dans son bouquin. Même lorsque je distribue une feuille, où que je me baisse pour ramasser le marqueur que j’ai, une fois encore, fait tomber.
Mais c’est le seul truc.
Sophia est toujours volontaire, toujours drôle, toujours sincère, toujours à l’écoute. Sophia travaille plutôt correctement, parfois super bien à d’autres moments beaucoup moins, son attention fluctue. D’ailleurs, elle en est consciente : elle s’entraîne à regarder des films d’une heure et demi, parce qu’elle s’est aperçue qu’elle n’en n’était plus capable.
Et puis il y a un truc. Sophia est toujours là.
L’autre jour, Iram était absent. Personne n’a levé la main, lorsque j’ai demandé si quelqu’un prenait les documents pour lui. À son retour il les avait, pourtant.
« Ah oui monsieur, désolée, je vous en ai pris sur votre bureau. »
Sophia.
« Vous avez énormément avancé dans votre lecture linéaire, dans ce groupe. – Oui, Sophia nous a aidé. – N’importe quoi, je vous ai juste dit que Rabelais, il est toujours dans la moquerie ! »
L’autre jour, Tanith est revenue en cours. Tanith vient de perdre sa mère, fauchée brutalement. Sophia est venue s’asseoir près d’elle. Ensemble elles ont bossé. Elles n’étaient pas dans une bulle, Tanith a parlé avec d’autres camarades. Sous le regard de Sophia un tout petit peu en retrait. Son exemplaire de Spy Family à la main.
« Oh là là, monsieur, vivement les vacances ! – Tout à fait d’accord Sophia. – Vous savez, c’est pas grave si vous nous rendez pas les copies le premier jour, hein, le repos c’est pour tout le monde. »
Elle ne s’est pas arrêtée pour croiser mon regard. Elle est partie, avec ses copains. En esquivant au passage cette aura d’héroïne qui tente de la rattraper. Et qu’elle refuse, avec l’élégance de celles et ceux qui, tout simplement, font le bien.
Atelier de révision, avant le bac blanc qui aura lieu juste après les vacances d’hiver. J’observe les élèves, penchés sur leur note, sur les lignes d’écritures qu’ils ont tracé tout au long de l’année. Je vérifie leurs notes, souris, les encourage.
Et tente de dissimuler que je suis malade de trouille : c’est la première fois que je prépare des élèves pour cette solennelle échéance. Est-ce que je m’y suis bien pris. Me planter, je connais. Ça arrive et je gère très bien mes échecs. Mais eux ?
Je me donne sans doute beaucoup d’importance. Je ne suis pas l’unique responsable de leur réussite. Mais cet après-midi je flippe tellement.
Ça se sent, parce que je perds une patience que, toute modestie bue, j’ai à foison. Pour cette dernière période, j’ai préparé des cours de qualité. Resserrés, précis, qui apportent des compétences importantes et dont ils auront besoin. Pas un poil d’inutile. Des cours clés en main, quoi.
Et lesdits cours, sur lesquels j’ai transpiré tout le weekend, sont accueillis par de petits gougnafiers, qui s’en foutent un peu. Évidemment, ils font semblant. C’est toujours pareil, à dire oui oui avant les conseils de classe, mais dès que les vacances arrivent, la seule chose dont ils sont capable c’est de…
Hey.
Du calme.
Toi aussi, tu es fatigué. Leur reconnaissance ne t’est pas due et tu le sais. Ils ont le droit d’être dissipés, d’être égoïstes et égocentriques. Ça n’est pas une attaque personnelle, et tu le sais très bien. Fais attention. Fais attention parce que dans ces moments, tu deviens méchant.
Il y a un méchant de jeu vidéo – je ne donnerai pas son nom, c’est une révélation du jeu en question – auquel je m’identifie beaucoup, dans ces moments-là. Je me demandais pourquoi. Sans doute parce qu’il se déteste. Qu’il fait le mal par ennui, par désœuvrement, pour combler l’immense sentiment de néant qui l’habite.
Mais il y a plus simple.
Ce personnage déteste les adolescents. Tout connement.
Et à chaque fin de période, à chaque fois que la fatigue, immense neutralise mes défenses mentales – je ne suis gentil que parce que je me surveille, elle est là mon hypocrisie – il ressurgit. Tu sais quoi ? Pas cette fois. Je ferai ces cours du mieux que je peux, parce que c’est ce qui est bon pour eux. J’ai quarante et un an, mes ombres me sont devenues assez familières pour que je sache les juguler.
Et ne surtout, surtout pas mépriser les ados en face de moi.
C’est aussi ça, vieillir, pour un prof : les textes que j’étudie avec les élèves ne portent plus uniquement leur histoire. Ils font aussi partie de mon monde.
Lundi, l’une de mes secondes commentera les stances de Rodrigue. Les stances de Rodrigue que l’année dernière, Erwann a apprises par cœur. Erwann, à l’esprit flamboyant, foutraque, à l’esprit vitrail. Torturé par son mental et sa situation familiale : qui a joué le rôle principal du Cid, et merveilleusement. « Que je sens de rudEUX combats. » Je ne l’entendrai désormais jamais plus que comme ça.
Mardi, mon autre seconde commentera l’aveu de Phèdre à Hippolyte. « Et Phèdre au labyrinthe, avec vous descendu/Ce serait avec vous ou trouvée ou perdue. » Ces deux vers, ce sont les derniers que mon grand-père, fin lettré, m’a récité, comme une boutade, alors que nous descendions dans le local à poubelles de son immeuble. Sur la fin de sa vie, ses souvenirs lui échappaient. Mais jamais, jamais les vers qu’il a appris. « Je récite du Racine pour m’occuper. » m’avait-il dit sur son lit d’hôpital.
Pourquoi faire étudier ces « classiques poussiéreux » à nos élèves, me demande-t-on souvent ? Pour mille raisons : parce qu’ils n’iraient pas vers eux spontanément, parce que ces textes sont inépuisables, parce que, avec le bon guide, ils découvriront un deux, dix vers qui auront un sens immense pour eux.
Et aussi parce que ces textes charrient des milliers d’histoires personnelles. Qu’à travers cette transmission, ce n’est pas que la postérité de Corneille et de Racine, qui survit. C’est Erwann qui avait tant brillé à la représentation finale, c’est mon grand-père, qui me manque, ce sont toutes celles et toutes ceux qui peuvent encore réciter une page de théâtre par cœur, c’est Jean-Laurent Cochet, le mentor de ma prof de théâtre, qui m’a enfoncé le rôle de Néron sous le crâne. C’est cette longue chaîne de vie et d’histoires personnelles. Dont j’aimerais, en cette semaine pré-vacances, que mes secondes héritent. Je ne le leur dirais jamais comme ça, déjà qu’ils pensent que j’ai un grain.