Samedi 27 janvier

Après-midi passé en compagnie de gens que j’ai eu la chance de croiser au gré de mes affectations, de salle des profs en salles de formation. Je repense en rigolant aux SMS que j’envoie en début d’année à différents collègues, leur proposant de prendre un café après les cours. « Dis, tu veux être mon ami ? »

Naïf. Mais un besoin absolu. Ce métier, on le fait avec nos élèves. Mais je ne le conçois pas sans adultes amis, avec lesquels je partage des étoiles.

Vendredi 26 janvier

Cours de 17h à 18h, avec un demi-groupe d’élèves de secondes. Ils sont épuisés, et se mettent à rire nerveusement à chaque fois que je bafouille, du fait de mon propre épuisement. Je tente désespérément de remettre un peu de structure dans tout ça, je me consume de honte à l’idée de ce cours ni fait ni à faire, mais dont il ressorte avec la banane.

Sur mon bureau, les copies qu’ils m’ont rendues. Sérieusement raturées, mais presque toutes excellentes.

Parfois il ne faut pas trop s’en faire.

Jeudi 25 janvier

« Il se cherche, non ? »

Je deviens profondément désagréable, lorsque l’on me pose ce genre de question sur un élève. 99% du temps, on peut la traduire par « Dis-moi, toi qui l’es et qui doit probablement disposer d’antennes idoines, il ne serait pas gay, cet élève ? »

Je ne sais pas ce qui m’agace le plus. Cette euphémisation comme s’il y avait un truc à cacher, cette idée que je serais expert en la matière, et surtout, cette utilisation du verbe chercher.

Parce que tu en connais beaucoup, toi, des adolescents qui ne se cherchent pas ? Et pourtant, on ne pose pas la question à la collègue musicienne, au collègue croyant, à la collègue grande voyageuse, et j’en passe. Bien entendu, qu’au lycée, ils se cherchent. Pour beaucoup d’entre eux, c’est comme une immense étendue qui s’ouvre devant eux. Plus de liberté, un corps un peu apaisé, des relations qui ont une autre géométrie que celle du collège… Bien sûr qu’ils se cherchent.

Et qu’il n’y a pas à baisser la voix quand on le demande. C’est ce qui les rend tellement attachants. Tellement belles et beaux.

Lorsque la sonnerie a retenti, tout à l’heure à 18h, j’ai eu un léger vertige. Pour plein de raisons, je ne les reverrai pas avant une semaine, ces élèves. Et… punaise, ça m’attriste ?

Bien entendu, que ça m’attriste.

J’ai quarante-et-un ans, seize ans de maison ; assez pour m’en rendre compte, et cesser de culpabiliser sur le sujet : mon carburant, c’est les voir dans cette quête, les élèves. Celle d’elles et d’eux-mêmes. Mais, parce que je suis un vieux prof, j’ai aussi réussi à laisser de côté mes ambitions de paladin ou de mentor. Il ne sera jamais question d’être un modèle : juste, par ce qu’on me demande d’enseigner, leur apporter des outils, des provisions, des armes pour ce grand voyage. Qui seront adoptés ou laissés sur le côté, peu importe. Leur apporter des connaissances, des méthodes de réflexion, une estime d’eux-mêmes, un peu de recul.
Bien sûr que toute la partie intellectuelle du métier me fascine. Sentir mon esprit grandir avec la découverte d’autres auteurs, en plaçant davantage d’exigence dans mes cours et en me cultivant.

Mais ça ne fait absolument pas le poids face à ce que je vois au quotidien face à moi. Même si c’est fatiguant, difficile, parfois laid et douloureux : la quête de ces mômes, de ces ados, de ces jeunes gens qui tous, se cherchent.

Puissent-ils se trouver. Pour se rendre compte que c’est une quête sans fin, que l’on ne s’arrête jamais. Et qu’on se donne tous, aux uns aux autres, de la force.

Mercredi 24 janvier

« Monsieur vous étiez pas content. »

C’est dans le couloir, après le tournoi de slam. Ben, me regarde, avec ses grands yeux calmes et son ombre de sourire permanente.

« Pardon ?
– Comment l’autre classe s’est comportée. »

En effet, je n’étais pas content de l’attitude de l’autre classe. Sous prétexte que l’ambiance était plus festive, que c’était un challenge, il y a eu des huées, des rires. Pas assez pour nuire à l’ambiance, mais suffisamment pour que ça me gonfle. Surtout de la part d’un petit groupe de mecs très fiers d’eux. Et, sans le moindre parti pris de ma part, les élèves à qui je fais cours ont été grands. Motivés, plein de considération, de second degré et d’envie.

« Ahah, je ne vais pas vous mentir, oui, ça m’a énervé. Surtout en vous voyant vous, à côté, être aussi agréables.
– Ben c’est normal.
– Comment ça c’est normal.
– Ben c’était pour vous faire plaisir. »

Et comme il faut vraiment, vraiment que je me dépêche, qu’un autre lycée, qu’un autre monde m’attend, je serai condamné à rester avec mes questions, derrière mon volant.

Mardi 23 janvier

Aujourd’hui avait lieu la restitution des textes de slam sur lesquels les secondes travaillent depuis plusieurs heures. C’était un très beau moment, que j’ai envie de garder un peu secret.

Durant cette matinée, Fatou et Lio stressent. Les deux élèves fortes en gueule de la classe, talentueuses à l’écrit et jamais en reste d’un commentaire bien placé sont malades de stress. « Monsieeeeeur. »

Et alors que je m’assois pour leur parler, je sens, très concrètement, mon cerveau aller chercher les conseils de Monsieur Vivi. Je n’ai rien demandé. Mais je me souviens, avec une clarté et une certitude totales, que je ne dois surtout pas me contenter d’un mot ou deux. Mon premier réflexe a été de leur dire que tout allait bien se passer, de leur parler d’un ton enjoué. De faire ce que je faisais avant de travailler avec ce prof de musique. Cet ami.

Ce que Monsieur Vivi m’a appris, c’est tout bêtement de considérer les élèves comme des personnes. Et si je décide de rassurer quelqu’un, de le faire bien. Pas de me contenter d’une métaphorique petite tape sur la tête. Alors j’accepte de ne plus prêter attention au monde. Juste à elles deux. De ne plus les considérer comme « les deux élèves fortes en gueule de la classe ». Je leur parle. Vraiment. On regarde leur texte, on s’écoute. On est des personnes. Et surtout, je ne termine pas la conversation en considérant que je les ai aidées en quoi que ce soit. J’ai juste essayé de les considérer.

La considération. Le grand sujet de blague et de pleurs du personnage de Jean-Pierre Bacri dans la pièce et le film « Un air de famille ». Peut-être que c’est le mot qui pourrait remplacer ce terme de « bienveillance », qu’on nous ressort à toutes les sauces, en particulier les plus réchauffées. Il ne s’agit pas de faire évoluer nos élèves dans une espèce de gentillesse artificielle. Mais de les voir pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ressentent, dans un contexte particulier. Ça prend du temps. Ça prend de l’énergie. C’est pour ça qu’on n’y arrive pas tout le temps, de moins en moins souvent.

Ce que j’ai dit à Lio et Fatou, ça n’a aucune importance. Ou plutôt, ça n’avait du sens que sur les sièges de l’amphithéâtre, à ce moment-là. Et j’en ressors avec un peu moins d’énergie qu’en y entrant. Parce que j’ai vraiment tâché de leur donner quelque chose. C’est, à n’en pas douter, ce que Monsieur Vivi aurait fait, probablement d’instinct. Parce qu’il est une bonne personne. Et parce que grâce à lui, certains élèves d’un lycée breton se sentent mieux, par la médiation de Monsieur Samovar, qu’il a rencontré il y a maintenant huit ans.

Lundi 22 janvier

Premier conflit avec un élève de l’année scolaire. J’aime bien Gwenn, en plus. Il a un côté ombrageux, négligent, et pourtant, il est évident qu’il bosse énormément. Sauf qu’il n’aime pas se relire.

« Monsieur, pourquoi j’ai perdu un point, dans le contrôle de lecture ?
– Si je me souviens bien, Thérèse Raquin meurt en buvant du poison.
– Ben c’est ce que j’ai écrit.
– Je lis poisson.
– Oui, ben vous avez compris.
– C’est le problème de l’orthographe… Là vous avez totalement changé le sens de votre phrase.
– Mais c’est dégueulasse !
– Gwenn…
– C’est dégueulasse, j’aurais écrit poizon, vous auriez compté bon.
– J’essaye de vous apprendre… »

Il est déjà parti, furibond. Et je reprends discrètement mon souffle. Ça n’est pas que j’ai été particulièrement effrayé. Gwenn n’a pas été particulièrement menaçant ou même bruyant. Mais je finis par connaître cette projection brutale d’agressivité. Celle qui provoque un creux au niveau de la poitrine, là d’où surgit le réflexe de défense. Ça n’était pas une protestation pour la forme, pour gratter un point. Ça n’était pas juste une question d’orthographe. J’ai visiblement touché quelque chose de sensible, directement en rapport avec cette évaluation ou pas.

Peu importe que ce soit volontaire ou pas, il a eu mal. Et Gwenn est tellement secret, et j’ai tellement peu de temps à consacrer à chaque élève cette année, que j’ignore comment je vais pouvoir gérer cette douloureuse énigme.

Dimanche 21 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Et pour fêter l’arrivée prochaine de Persona 3 : Reload, petit hommage à Yumi Kawamura, dont la voix m’a fait entrer dans l’univers de ces jeux. Merci de leur avoir prêté votre timbre tout ce temps, et bonne continuation !

Samedi 20 janvier

Léger vertige en corrigeant des copies de Première.

Pour la première fois depuis que je suis enseignant, je m’aperçois que je corrige ce qui est, pour la majeure partie d’entre eux, l’un des derniers devoirs de français de mes élèves. Au mieux, il leur en reste une douzaine – en exceptant les interrogations sur les notions – avant les épreuves du bac.

Jusque là, toutes mes annotations donnaient des conseils au long cours « Préparez une fiche révision sur telle notion et apprenez-la régulièrement. » « Venez me voir pour que nous mettions en place un système de tutorat. » « Reprenez la structure de la proposition subordonnée en utilisant tel site internet… »

Mais le temps est une denrée dont ces élèves ne disposent quasiment plus. Et remédier, étayer des faiblesses, relève désormais presque de l’impossible. Je tente de rendre les commentaires efficaces. D’aller au plus précis. Mais au fond, est-ce que les jeux ne sont pas déjà presque faits ? Je dois vivre le quotidien de milliers de collègues profs de lycée – preuve que l’on reste un novice presque toute sa carrière – mais cette prise de conscience me plante une sacrée angoisse dans la cervelle.

Comment, comment leur être utile, les accompagner le mieux possible ?

Vendredi 19 janvier

« À l’époque. »

J’ai appris à m’en méfier, d’à l’époque. À l’époque, c’est le tapis sous lequel les élèves et moi mettons un peu tout ce qui nous pose problème. Tout ce que nous ne nous expliquons pas.

« Monsieur, c’était normal, de traiter sa femme comme ça, à l’époque ?
– Monsieur Juliette elle avait QUATORZE ANS ? Ils se mariaient jeunes, à l’époque.
– Les poètes de l’époque utilisaient beaucoup de vers en alexandrins. »

L’époque, c’est la terra incognita, les brumes qu’on ne lève pas, parce qu’on n’a pas le temps. L’époque, c’est la terre des représentations fausses, des clichés et des archétypes.

« Non non non, attendez, de quelle « époque » est-ce que vous parlez ?
– Ben… avant ?
– Oui d’accord mais quand ? Le Moyen-Âge ? La deuxième Guerre Mondiale ? L’Antiquité ? »

Depuis plusieurs semaines, je ralentis désormais pour braquer quelques lumières sur « l’époque ». Parce que si je veux qu’ils soient précis dans les mots, je dois aussi les aider à l’être dans le temps.

Sacré voyage en perspective.