« Le problème, c’est que je ne sais pas comment lire le texte qu’on a écrit avec Lydie. »
C’est la quatrième heure de l’atelier rédaction de slam. Je l’avoue avec une pointe de méchanceté : je suis un peu frustré. Oui l’atelier est super, oui les élèves se sont vraiment lancés, mais quatre heures, c’est beaucoup (et il y aura les deux heures pour une rencontre entre classes, en plus). Quatre heures, et ce n’est pas moi qui ai décidé d’inscrire mes classes à cet atelier. Quatre heures…
Mais la voix d’Ornella me tire de ma rêverie désagréable. Non, ce n’est pas la rêverie qui est désagréable, là, c’est moi. Et Ornella me fixe de son regard clair, qui semble ne jamais ciller.
« Comment je fais, à votre avis ? »
Ornella, je vous en ai déjà parlé. Ornella ne laisse rien passer. À la moindre imprécision, au plus léger terme vague, elle lèvera la main : « Je comprends pas. » Actuellement, j’évalue la qualité de mes cours au nombre de fois où elle a demandé des détails.
C’est sans doute pour ça que je la fixe, un peu interloqué. Son texte, c’est un refus des violences faites aux femmes. Elle en lit la partie la plus revendicatrice.
« Qu’est-ce qui vous embête, dans cette lecture ? – Ben c’est le moment qui doit être le plus marquant. Et j’ai l’impression que ma lecture est molle. – Mais enfin je… – Enfin quoi ? (Oui, parce qu’elle ne me laisse jamais terminer une phrase en suspens non plus). – Ornella vous vous rendez compte que… Que c’est une attitude que vous réussissez à avoir dans la vie de tous les jours, réclamer quelque chose ? On en avait parlé. »
Elle baisse les yeux. Elle baisse les yeux parce qu’on en avait parlé, et qu’elle m’avait confié les ennui que son ton lui a déjà causé. Impertinente. Insolente.
Et ça m’avait déjà énervé.
« Ornella, je dois aller en cours, mais c’est un vrai pouvoir, cette façon que vous avez de demander des choses. Essayez de prendre ce ton-là, quand vous lisez votre texte. »
Je n’ai pas le temps. J’ai fait trop vite, j’ai fait mal, me dis-je en courant dans les couloirs vers mon prochain cours. Le monde est rempli de gens tristes, aigris ou méchants parce qu’on a nié leur superpouvoir.
Ou qu’un prof bien intentionné a projeté sur eux ce qu’il pensait en être un.
Mais ils y a en eux tant de force. Il y a en eux la possibilité de tellement de bien que certains jours, alors que je n’ai que quelques instants, je ne peux m’empêcher de prendre le risque.
Arrivée au lycée de Keves. Je ne sais pas pourquoi, je me sens particulièrement transparent. Assis sur un fauteuil, je rassemble mes forces, en attendant d’aller en cours. Et il y a un de ces multiples visages, dont je n’arrive toujours pas à retenir le nom, qui vient me voir en souriant :
« Tiens, tu vas bien ? – Oui… Oui ça va. – Tiens, tu es dans le groupe WhatsApp du bahut ? – Non. – Je m’en doutais. Tu me donnes ton numéro ? Je t’ajoute. Il y a des renseignements, des dates de fêtes et pas mal de bêtises. Je me disais qu’en ce moment, ça peut aider. »
L’année dernière, ma salle de classe était immense. Il y avait au mur le bingo littéraire (que des sixièmes ont gagné les doigts dans le pif, battant à plate couture les grands de quatrième) et un grand exposé sur Apollinaire. Les règles principales du complément circonstanciel, et un dessin de Jack, du film de Tim Burton.
Tout au fond, il y avait la bibliothèque. Avec les playmobils de la mythologie grecque, les peluches, les mangas de Lovecraft, et les classiques de chaque siècle. Et les manuels pour s’entraîner, lorsqu’il manquait une notion.
L’année dernière, les élèves avaient des dizaines de raison pour rester dans la salle de classe. En ouvrant un livre, en jouant avec un playmobil, en me posant une question sur Alcools.
Et à chaque fois, ça débouchait sur quelque chose d’important. Un souci en classe ou dans la famille, une notion mal comprise qui n’avait pas été verbalisée. On était dans un territoire accueillant, il y avait moyen de se poser et de parler.
Cette année, je cours de salle en salle. Aménagées pour le français, les maths ou pas grand-chose. Je squatte chez des collègues, débarrasser ses affaires dès que la sonnerie retentit, surtout ne pas oublier quoi que ce soit, ce serait le bazar pour le récupérer.
Alors j’essaye de porter ça sur moi.
J’ai ressorti mes T-shirt geeks et m’habille plus coloré. Je sors des piles de livres de mon sac, m’attache un bracelet au poignet.
« Monsieur, c’est quoi, « Les mouches » ? «
J’ai un peu de temps. Juste un peu, pour parler avec Roland. Qui se galère épouvantablement depuis le début de l’année. Mais qui, au retour des vacances, est revenu plein de fougue. Lève la main très haut pour participer, fonce à toute berzingue, et souvent dans le mur, lors des études de texte. Roland qui se demandait si j’avais vu les efforts, tous les efforts qu’il faisait depuis début janvier en français.
C’est comme ça que je présente les secondes à V., qui vient pour une intervention rédaction de slam. Je ne suis pas super sympa, je dois avouer que ladite intervention m’avait mis mal à l’aise. Décidée avant mon arrivée au bahut, l’année précédente : toujours cette impression désagréable de récupérer les fringues d’un autre, de devoir gérer des trucs sur lesquels je n’ai pas le contrôle. Comment faire entrer les syllabes explosives dans l’étude de Thérèse Raquin ? Au fond ça n’est pas grave. Les laisser deux heures à écrire, ça n’est jamais perdu.
Et dscolaires ils sont.
Juliana et Mathilde se sont assises autour d’une table, l’air contrarié. Ce genre de truc, elles n’aiment pas. Ça n’est pas évalué, ça n’est pas dans la progression annuelle que j’avais distribuée. Je viens les trouver, elle me font franchement la gueule. Et me tendent, l’air écœuré, leur brouillon. La rage d’une fille, poursuivie dans la rue par un agresseur éclate en longues traînées rouges. Ça bouillonne de force et de colère, V. n’en revient pas. Les deux filles haussent les épaules. Sourient un peu, « comme même. »
Dscolaires.
Avec Aniel, qui s’est réfugié dans le bureau sous les escaliers. Je lui ai permis de se mettre des écouteurs sur les oreilles. Il gratte, non stop, depuis de longues minutes. Quand il me montre son écrit, ses yeux brillent. Quand il m’entend voiser ses mots, sa gorge se serre. « C’est très personnel, je vois que ça vous affecte. Vous pensez pouvoir le lire devant un public. – Ça va être très dur mais j’ai très envie. Mais j’ai peur. Mais j’ai envie. »
Dscolaires
Hanaë et Kevin rigolent comme des baleines. « Nous, on veut faire de l’humour ! » À les entendre se marrer, je vais jeter un œil sur leur feuille, un poil inquiet. Sur leur feuille, un résumé parfait et à se rouler par terre de Thérèse Raquin. Les personnages dansent sur les éclats de rire des deux comparses, et les miens également.
Dscolaires
Julio qui entonne un long champ pour la Palestine. Tania qui pleure son sommeil perdu. Bana qui parle des sentences que nous, les enseignants, on est capable de leur balancer à la gueule.
Tous ils essayent, tous ils font confiance à V. pour aller chercher, en eux, quelque chose de brillant. Réticents ou pas, pendant deux heures, je suis époustouflé par ce qu’ils acceptent de partager. Simplement. Je reviens vers V. et déblaye les lettres que j’avais placé sur le mot que je voulais prononcer, au début de l’heure.
Ça n’aura pas attendu : depuis hier, nombre d’enseignants – j’en fais partie – font part de leur mécontentement vis-à-vis de propos que vous avez tenus lors de l’une de vos premières interventions médiatiques en tant que Ministre de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et des jantes en alu. À la vitesse à laquelle il a disparu, ça n’est plus un état de grâce, c’est un paquet de schokobons.
J’y suis allé de mes vannes moyennement drôles sur les réseaux sociaux et, maintenant que mon narcissisme a été apaisé, je prends le temps de réfléchir davantage à l’origine de cette colère, qui n’est pas retombée.
Mais que s’est-il passé ? À la question d’un journaliste, qui lui demandait pourquoi vous aviez scolarisé vos enfants à l’école Stanislas, un établissement privé religieux, vous avez évoqué votre fils aîné qui « a commencé comme sa maman à l’école » publique, puis votre frustration devant « des paquets d’heures qui n’étaient pas sérieusement remplacées. » Vous avez ensuite expliqué que depuis, vous voyez vos enfants « bien formés », « heureux », « épanouis », « en sécurité ».
Je suis un peu dégueulasse de vous en vouloir pour ça, il est vrai. Si j’avais des mômes (ils me remercieront plus tard de ne pas exister), je pense que je ne souhaiterais pas autre chose pour eux. Je doute que ce serait le cas dans l’établissement que vous évoquiez, mais ça n’est pas la seule raison. Ça n’est pas aussi simple.
Si seulement c’était si simple.
Vous avez reproché à la personne qui vous a posé la question d’aller sur le terrain du personnel. Le problème, quand on est ministre, et devant les médias, c’est qu’on ne peut pas vraiment se permettre d’être un individu qui ne représente que soi. Surtout quand on parle du sujet dont on a la charge. C’est peut-être, sans doute, injuste, mais c’est aussi ça, la fonction. Lorsque la Ministre de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et des Pokémons type Combat évoque en parallèle deux institutions, la comparaison, forcément, s’installe. Deux écoles, le public et le privé. Dans le public, des heures d’absence non remplacées. Donc remplacées, supposera-t-on, dans le privé. Dans le privé, des enfants heureux, épanouis et en sécurité. Ce qui ne sera pas le cas, supposera-t-on par le parallélisme des structures, dans le public. Être Ministre, c’est porter un discours, une narration. Dans votre cas, notamment, celle de l’École. Et pour l’une de vos premières prises de paroles, vous dénigrez les établissements publics, via un discours vu, revu, et qui draine le poncif éculé : le privé a davantage de valeur, de qualité. Parce que l’on paye. Ça n’est pas gratuit, ça a un prix. Quand bien même il existe des milliers d’établissements, des milliers de modalités dans les écoles, publiques comme privées. Quand bien même les opposer n’est sans doute pas un service à rendre, ni aux uns ni aux autres.
Depuis plusieurs années, les personnels qui sont sous votre responsabilité tentent d’assurer la qualité d’un service public souvent mis à rude épreuve. Parfois par des causes exogènes, le COVID notamment, souvent par des causes endogènes, à travers des réformes et des politiques qui nous ont été imposées contre l’avis du plus grand nombre, et souvent au détriment des élèves, ce qui a contraint votre Ministère à des reculades. Depuis plusieurs années, nous revêtons auprès d’une partie du public, l’image de fainéant·es, ce qui nous importe au fond bien peu, mais qui ne facilite pas notre tâche. Depuis plusieurs années, surtout, nous voyons des politiques éducatives qui semblent bien plus tournées vers l’extérieur que vers les élèves et nous-mêmes. Je ne pense pas qu’il aurait fallu grand-chose : quelques mots précis, sur l’orientation que vous souhaitez donner à plusieurs sujets brûlants : les examens, l’inclusion, l’orientation, les effectifs pléthoriques. Il ne nous aurait pas fallu grand-chose : l’impression que, malgré notre nombre, nous travaillons dans un but commun. Comme des collègues.
Au lieu de cela, nous voyons la réactualisation de discours et de polémiques, qui tournent en boucle. Ça n’est pas bien grave, cette sortie sur Stanislas. Nous trouverons, public, médias et politiques, d’autres sujets sur lesquels aiguiser les dents de nos colères stériles. C’est juste tellement dommage.
Je ne connais pas encore vos objectifs pour le Ministère de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et de la saison 2 de Doctor Who. On me dira sûrement que bien sûr que si, que la partie est déjà jouée, qu’il ne faut se faire aucune illusion. Ou au contraire, que je dois arrêter de me comporter comme un gauchiste enragé (ça m’a beaucoup fait rigoler) et ne pas m’opposer systématiquement. Mais j’ai cet espoir totalement stupide, totalement illusoire, qu’un jour, un Ministre et son équipe – nous savons toutes et tous que vous n’êtes pas seule décisionnaire, seule force agissante, bien entendu – réussiront à prendre du recul. À considérer le problème dans sa globalité. À écouter les voix multiples qui s’élèvent. À avancer prudemment, sans idée préconçue. Quels que soient mes souhaits personnels pour l’Éducation. Juste commencer par ça.
Sortir des images, des poncifs, de ces fictions nocives qui, non seulement nuisent à l’École dans son ensemble, mais cachent depuis si longtemps toute sa complexité.
Et puis en attendant, je continuerai à écrire ce genre de lettres inutiles, à battre le pavé, à me renseigner, à discuter, à assister à des réunions. À préparer des cours, que j’espère les plus précis et les plus motivants possibles, à lire. À faire attentions aux élèves. Tous·tes les élèves.
Je suis content qu’ils l’aient trouvé marrant. C’est vrai qu’étudier la méchanceté de Zola envers ses personnages, c’est plutôt rigolo. Mais je ne m’en suis absolument pas rendu compte.
La faute à mon analphabétisme.
Depuis que j’ai commencé les cours au lycée, je me suis aperçu que j’avais perdu cette capacité : celle de lire le langage corporel de mes élèves. Est-ce leur âge, leur nombre, ou mes sens qui s’émoussent, je ne parviens plus à convoquer ce talent qui m’était si précieux : comprendre, dans un geste, vif ou alangui, un bâillement discret, ou un petit rire qu’ils étaient disponibles, préoccupés ou s’ennuyaient. Leurs visages me sont devenus brutalement hermétique.
Et c’est un vrai malaise.
Je passe mon temps à leur demander si ça va, s’ils suivent, s’ils ont des questions. C’est autant pour eux que pour me rassurer. Je n’ai jamais autant craint d’en perdre en route, de les lasser ou de les indifférer. Je ne peux plus compter que sur ce qu’ils acceptent de me dire, impression d’être soudainement devenu aveugle.
Tellement peur de ne pas pouvoir rouvrir les yeux.
Dussé-je encore une fois me ridiculiser ou passer pour je ne sais quelle créature étrange, je l’affirme : il y a des moments où les élèves deviennent très beau. C’est quand ils comprennent.
Aujourd’hui, c’est arrivé, trois heures à la suite, tac tac tac. D’abord quand Amélia et Ignacio ont compris comment fonctionnait la scansion, pendant l’atelier slam organisé par la prof-doc. Puis quand Ollie a découvert la dissertation, et la possibilité d’échapper au commentaire de texte (et comme je la comprends). Quand Will, enfin, est venu me raconter qu’il avait adoré le bouquin d’Edouard Louis que je lui ai conseillé (je n’aime pas l’écriture d’Edouard Louis, j’aime quand mes élèves lisent).
À chaque fois c’est le même miracle : un rai de lumière qui leur traverse le regard, et un sourire, qui a vingt fois leur âge. Et la sérénité, tellement de sérénité.
À ce moment-là, pendant un instant, ils savent. Que leur intelligence les mettra à l’abri de tout, que leurs limites peuvent voler en éclat, que ceux qui sauveront le futur, c’est eux. Ça ne dure que quelques secondes. Mais ces quelques secondes consolent, renforcent, accompagnent.
Je bosse dans ce milieu parce que j’ai le privilège de rencontrer ceux qui vont nous sauver. Et personne ne me convaincra du contraire.
J’ai désactivé les notifications de mon WhatsApp. D’abord parce que ça calme ma pulsion de vérification permanente, ensuite parce qu’un bizarre attachement fait que je ne quitte jamais les groupes de profs des différents établissements que je parcours.
Il en résulte un chaos de petites pastilles rouges et beaucoup de nostalgie. Des projets se déploient, des conseils de classe sont annoncés. Je lis un message de temps en temps, je me sens un peu voyeur. Mais j’ai du mal à couper le fil. J’ai fini par apprécier ma liberté de TZR. Mais tous ces visages que je ne peux plus voir au quotidien me manquent, c’est le jeu. Alors je lis quelques mots. J’essaye de ne pas oublier les noms.
De retour parmi les premières, et dans la jungle des mots, des lectures à préparer pour le bac. Je suis en retard avec l’un des groupe. Ça n’est pas leur faute, il y a eu des sorties, des maladies. Mais ils ont quatre heures de décalage, c’est énorme.
Alors c’est moi qui me lance. Cours intégralement magistrale, chose que je préfère éviter. Je me balance en équilibriste de figure de style en adjectif, traçant ce que j’espère une ligne entre les mots, quelque chose qui permet d’établir un sens.
Et, par miracle, c’est le bon moment. Parce que c’est la rentrée, qu’ils sont encore frais. Ils observent mon étrange ballet à travers les vers, me tendant parfois une main secourable quand ma transition est boiteuse : ils proposent une autre interprétation, m’indiquent un sens qu’ils ont cru déterré.
L’idée n’est pas d’en faire une habitude. Mais parfois, bondir avec joie le long d’un texte, leur montrer pourquoi le commenter m’exalte autant permet, je l’espère, de communiquer un peu de mon enthousiasme.