Mardi 19 décembre

Bien sûr que je vous vois. Je vous vois quand vous rigolez, amusés, de me constater un peu exalté, un peu ému, suite à un cours. « Le prof, il adore vraiment Zola. » « Le prof, ça le fait délirer la grammaire. »

C’est pas tout à fait vrai. Je ne suis pas assez lettré, assez érudit pour cela.

Ce que j’adore, ce qui me fait délirer, c’est vous.

C’est vous voir – parfois, pas tout le temps, vous avez tant à penser, tant à comprendre – comprendre, vraiment comprendre. Par exemple, ce matin, que si notre cher Émile écrit dans ce langage si poétique, c’est que finalement, même quelqu’un n’ayant jamais foutu les pieds à Paris comprendra que le passage du Pont-Neuf est un lieu dégueulasse et peu recommandable. Que son écriture, malgré le fait que « les descriptions, c’est chiant » (vos termes), « Thérèse Raquin, c’est pour tout le monde » (vos termes aussi).

Je ne suis pas un être de littérature, un mec qui « lit des gros livres quand il est chez lui » (vos termes toujours, on vous entend dans les couloirs). Je suis juste le mec qui se trouve à l’intersection de mots, d’idées, par centaines, par milliers, et de votre parcours d’élèves.

Et quand la rencontre se produit, alors ça fait une lumière qui promet plus de matins que je n’en verrai jamais.

Lundi 18 décembre

« OH LA VACHE. La semaine va être longue, ils ont l’air totalement crevés, les mômes.
– Les lycéens. Ce sont des lycéens.
– Ça reste des mômes, tu le sais très bien.
– Ouais bon, ouin ouin, ils sont fatigués. On est à une semaine avant les vacances, le syndrome du marathonien, tout ça. Tu radotes assez souvent dessus dans ton blog. On fait l’appel ?
– Non mais attends, laisse-moi réfléchir. Je dois commencer Thérèse Raquin avec eux, et après j’ai cette lecture linéaire à finir avec les premières. Ça va être intense, ils vont jamais tenir.
– Tough shit.
– J’aime pas quand tu parles anglais. Et j’aime encore moins le côté « la vie est dure, mais c’est la vie. »
– Tough shit quand même. Et c’est vrai, ton truc sur la vie. Ils sont grands, ils savent ce pour qui ils ont signé. Ce serait malhonnête de les traiter comme des sixième. Et puis quelle brillante idée de ralentir le rythme, avec le bac qui approche.
– J’aime pas ça du tout. Je vais forcément en perdre si je continue à avancer à ce rythme.
– Ils ne sont plus au collège. En théorie, ils savent pour quoi ils ont signé.
– En théorie.
– Mais tu es là pour quoi exactement ? Tu es leur prof de français ou leur coach ?
– Ben ouais, tiens. Balançons-leur des tartines d’analyse de texte bien coriaces dans la tronche, je suis sûr qu’ils vont vachement progresser, comme ça.
– C’est lâche, ce que tu fais. Il vont devoir en passer par là à un moment. Tu ne veux juste pas être celui avec qui ça arrivera. « Avec Monsieur Samovar, c’était mieux, on était tellement plus heureux. » Miss France 2023, c’est terminé, tu es au courant, j’espère.
– Oh, ta gueule. L’année dernière, j’ai prouvé que ça pouvait marcher. Quand je suis allé les revoir, au collège d’Alrest, ils étaient toujours aussi confiants, les sixièmes dont j’étais prof principal, toujours aussi heureux, et toujours aussi bons en classe, c’est leur prof qui me l’a dit.
– Tu n’as rien prouvé du tout, tu as eu de la chance. Et maintenant, tu es dans un lycée, tu as plein d’élèves, et tu assumes. Et ce serait bien que tu commences ton cours. Même si le temps se ralentit vachement quand on discute, ils vont finir par se demander pourquoi tu fixes le vide comme ça.
– Vivement que cette semaine se passe. Il est dur, ce métier, dans ces moments là.
– Tough shit. »

Samedi 16 décembre

Une semaine encore. Conseils de classe passés, bulletins rendus, tout le monde crevé.

À la fois terrifié et impatient de voir comment je vais m’en tirer. Comment ma vanité et mon envie de rendre cohérent chaque moment de cette vie de prof vont mettre en scène cette fin de saison.

Vendredi 15 décembre

Je n’aime pas les cours du vendredi après-midi.

Le vendredi après-midi, le lycée est moite et sent la transpiration. Le vendredi après-midi, les élèves ont le regard plus veule, le rire plus agressif.

Ça n’est pas que l’arrivée du weekend. C’est cette impression que tout ce qui fonctionne dans mon boulot est tellement ténu. Ça tient à quelques phéromones d’harmonie, rien de plus.

Ce vendredi après-midi, on lit les mots de Zola, sur ce que l’on peut réprimer et ce à quoi il n’est pas possible de résister. Les élèves se marrent.

Et Zola hoche la tête, sagement.

« Eh attendez monsieur, Zola il parle de « rougir comme une jeune fille », proteste Mélissa. C’est n’importe quoi !
– Au XIXe siècle…
– Oui, oui, je sais, les moeurs, la société… Mais c’est pas le rôle des écrivains ? Des intellectuels ? De réfléchir un peu plus, plutôt que d’être bête comme tout le monde ? »

Le vendredi est laid. Mais pas totalement non plus.

Jeudi 14 décembre

Ce serait tellement tentant. Devant moi, se tient le texte que j’étudie avec les premières. Que j’étais bête, quand j’étais moi-même lycéen. De croire que commenter un texte, c’était de bêtement le disséquer, d’y plaquer des interprétations hasardeuses.

Je le vois désormais pour ce qu’il est : une gigantesque forêt de mots, de sens. Où se croisent, lumineux, des sonorités, des souvenirs de mes autres lectures, des idées, certaines rigoureuses et vérifiables, d’autres plus fantaisistes. Les mythes et les légendes que je porte depuis mon enfance s’y reflètent, et en deçà, comme une eau souterraine, la musique de l’autrice. C’est un monde offert, dans ces quelques vers. Des choses que j’ai vécues, et la promesses de tant de choses à venir.

Que j’étais bête. Que j’étais…

Non.

Je décille. La seule différence, entre aujourd’hui et ce temps où j’avais encore des cheveux, c’est que j’ai vécu. Que j’ai acquis quelques techniques, mais surtout tellement de mots en plus, de phrases et de possibilités de les combiner. Et j’ai face à moi des élèves qui n’ont, pour leur très grande majorité, pas eu ce temps, cette possibilité ou cette volonté. Et pour qui le texte que nous étudions n’est rien d’autre qu’un obstacle vers une libération. Celle d’une matière qu’ils n’apprécient souvent pas, d’un stress qui commence – je le vois – à les manger.

Ce que j’ai fini par considérer comme un espace de liberté, ils ne peuvent pas le voir autrement, pour le moment du moins, que comme une contrainte.

Alors quel est mon rôle dans tout ça ? Pas de les convertir à mes délires. De les accompagner jusqu’à cette foutue épreuve du bac.

Mais personne n’a dit que ce devait être douloureux.

« Posez vos stylos un instants, et regardez-moi ce mot dans le texte, « séisme ». Il va nous amener à Loki. Oui, ce n’est pas qu’un super héros qui porte bien les cornes. »

Je peux toujours essayer.

Mercredi 13 décembre

Le dernier épisode de Doctor Who m’a beaucoup marqué, et pas uniquement en tant qu’amateur de la série. Il y a ce moment où l’on demande au personnage principal de prendre soin de lui. Parce qu’il commence à être usé, fatigué. Et ça se voit aussi sur le comédien. Les lignes du visage plus marquées, la mâchoire qui s’affaisse un peu, le regard un tout petit peu moins vif.

Je me demande si on voit cela aussi, quand on me regarde. Si l’âge finit par marquer. « Tu es encore tellement, tellement jeune », me dit une collègue, alors que nous sortons du cinéma.

« J’ai quarante et un ans.
– Ah ouais, et pourtant tu tiens le coup ! »

Je tiens le coup… Je ne sais pas. C’est ma vie. Et même si elle m’est imposée, je refuse de la subir.

Mardi 12 décembre

« C’est fou, quand même, tout ce qui nous semble évident désormais, alors que ça ne l’est pas du tout ! »

V., une collègue du lycée Keves, nous raconte une visite effectuée à sa stagiaire. Elle lui a donné des conseils pour organiser un travail de groupe en classe. Prendre le temps de mettre les élèves en face à face, attendre l’écoute, la vraie écoute, pour donner les consignes. Repérer l’élève qui se perd, celle qui va trop vite. Un ensemble de comportement qui, à nous, les anciens, est devenu un maillage si fin, si accolé à notre ADN d’enseignant, qu’il nous paraît aller de soi.

Et je pense à tous ces collègues qui, au mois de décembre, traversent cette même salle des profs. Les arrêts maladie tombent sans discontinuer en ce moment : on ne dira jamais à quel point la période précédent Noël est rude, l’Éducation Nationale n’y fait pas exception. Alors ils sont remplacés par des visages qu’on croisera quelques jours. Qui postulent sur des plateformes informatiques aux noms de plus en plus exotiques, et à qui on demande d’être prêts à l’emploi du jour au lendemain.

« Mais tu dois tout leur écrire au tableau ou pas ?
– Ils s’assoient où ils veulent, tu penses ?
– Comment tu fais pour qu’ils écoutent ? »

Il y a quelques années, ces questions me flanquaient en rogne. En rogne contre nos dirigeants, qui habillent la désaffection de plus en plus criante du métier et ses urgences d’uniformes, deux polos et deux pantalons, la moitié payée par l’État, l’autre par les collectivités locales.
Je ne suis plus juste en rogne, je suis profondément triste. Qu’on refuse avec cynisme d’admettre que nous exerçons un métier où un peu de stabilité – pas vingt ans de carrière au même endroit pour tout le monde, mais pourquoi pas le temps de connaître les élèves, le temps, qui sait, d’apprendre comment fonctionne une classe ? – régénèrerait un peu ce qui a été abîmé.
Chiffres et études, méthodes brandies en crucifix : alors que tout ce dont on a besoin, ce de pouvoir enseigner dans des conditions décentes. Un peu de décence : pour les mômes et ceux qui les accompagnent. Pourquoi est-ce tellement demander ?

Lundi 11 décembre

La fatigue nous rogne à l’os.

Elle s’est étendue, pesante, dans les deux lycées, à Agnus et Keves, et alourdit les paupières, les gestes, les humeurs. Un conseil de classe passé, des cours qui n’en finissent pas, qui s’accélèrent, mêmes : les élèves baissent les bras. Que ce soit à travers des rires, des haussements d’épaules, ou une franche hostilité lorsque je propose de nouvelles activités.

Elle s’est étendue, épuisante, en salle des profs : les collègues qui ne parviennent plus à discuter d’autre chose que de leur état de santé, qui pestent lorsqu’il faut aller en cours, qui perdent patience les uns avec les autres. Premiers éclats de voix.

Elle s’est étendue entre mes tempes. Une seule envie : me laisser dériver jusqu’aux vacances. Je ne suis plus vraiment efficace et intéressant qu’entre 8h et 11h, avec deux tasses de café dans les veines.

Alors, tenter d’être doux.

Prendre les reines lors des explications de textes des premières – même si l’envie de les « mettre en autonomie » est grande, ils sont grands après tout, leur succès est entre leurs mains, et les guider à travers la jungle du texte, petites blagues à l’appui. Malgré les mâchoires qui se serrent.
Prendre le temps d’aborder des sujets plus agréables à la pause, de s’intéresser, s’intéresser vraiment, aux collègues, afin d’alléger un peu tout ce grand marasme. Malgré l’envie de plonger le nez dans son écran.

Juste par vanité, pour se dire qu’on est plus fort que la fatigue, pour se dire qu’on est le héros de sa triviale épopée – triviale, je l’ai expliqué au première, tiens, aujourd’hui – et que parfois, les histoires se terminent bien.