Samedi 9 décembre

« On est les punis du vendredi ! » me dit cette collègue, alors que j’entre dans la salle des profs du lycée Keves. Nous avons échangé quelques mots à peine depuis le début de l’année, elle fait partie de ces nombreux collègues dont le fuseau horaire ne croise pas le mien. Comme très souvent, commence la conversation que j’en viens à redouter :

« Excuse-moi, tu es qui déjà ? « 

Mais c’est le jeu. C’est le jeu cette année. Pour la trentième fois, je décline mon identité, la matière que j’enseigne, mon statut dans l’établissement.

« Ah, tu es TZR ? Holà, ça te fait de la route, ces deux lycées. Je te comprends, hein. Moi je suis en poste fixe ici depuis huit ans, je suis à vingt minutes de route, je n’en peux plus. Vivement la mutation ! »

Mon premier réflexe est d’attraper mon téléphone, pour noter cette sortie que je trouve un peu gonflée. Et puis, je m’arrête. Ce doit être depuis que j’ai stoppé twitter, je suis devenu un peu moins con. Et je réfléchis. Je me dis que c’est peut-être l’un des plus gros soucis dans ce monde. Notre propension à décréter que les gens sont gonflés de se plaindre. Que leur souffrance – pas même leur souffrance, leur inconfort – n’est qu’une vétille. C’est ce qui provoque tellement de conflits. Parce que vouloir retirer à quelqu’un ce qui le taraude, c’est vouloir lui extraire aux forceps une partie de sa personnalité. Et ça peut mettre sur la défensive. Voir rendre violent. Après tout, il y a des tas de collègues dont le service est infiniment plus pourri que le miens. Qui en souffrent peut-être beaucoup plus. Ou pas du tout.

Alors je me contente de reprendre la conversation :

« Qu’est-ce qui t’embête le plus ? C’est le temps passé dans les transports ?
– Non, c’est passer par cette rocade qui est toujours bondée. Ça me fait très peur, je crains d’avoir un accident. C’est bête hein, mais ça m’obsède. »

De toutes façons, après ce soir, on ne se croisera probablement plus très souvent.

Vendredi 8 décembre

Hier j’ai demandé aux secondes de lire un texte et de lever la main quand ils sentaient qu’ils décrochaient. Que la concentration flanchait. En moyenne, c’était une vingtaine de secondes. L’idée était de leur montrer que lire, vraiment lire, c’est complexe.
Je m’en suis mordu les doigts, ils sont repartis déprimés au possible.

J’aimerais leur en reparler aujourd’hui. Alors qu’en ce vendredi, épuisés par la semaine, ils circulent dans les pages de leur bouquin en silence. Je leur ai laissé trop de temps pour faire l’activité préparée. Je les regarde juste, en silence, lire les mots. Les laisser les étreindre, sous la lourde couverture de fatigue. Juste parce qu’ils peuvent, en cette fin d’après-midi, prendre leur temps.
Parce que la lecture console de tout.

Jeudi 7 décembre

En début d’année, j’avais envoyé un message sur l’intranet du lycée que j’avais omis de signer. Une collègue l’avait vertement relevé. Je suis allé la voir et n’ai trouvé à dire que ce que je pensais : que ça m’avait fait de la peine, et que je ne savais pas comment le lui communiquer autrement.

Depuis, il s’est établi une relation étrange entre elle et moi. Nous ne nous voyons que très rarement – je ne vois mes collègues que très rarement – mais à chaque fois, elle vient me trouver et me parle de sujets graves et importants. Ça fait toujours aussi bizarre qu’à la première fois. Et aujourd’hui, la conversation roule sur la classe que nous avons en commun et avec laquelle ça ne s’est pas bien passé, pendant son cours. J’ignore si c’est parce que j’en suis à ma sixième heure de cours et qu’il m’en reste encore deux, que j’ai plus de café que de sang dans l’organisme, mais je m’entends répondre :

« Tu sais, je crois qu’il faut apprendre à s’en moquer. »

Elle me regarde, les yeux ronds, qui me signalent que je vais devoir développer.

« On marche sur une frontière très fine. La remise en question est nécessaire. Mais il faut aussi être assez lucide pour se dire que parfois, on n’y est pour rien. Qu’on a bien bossé et que ça n’a pas fonctionné malgré tout. Après, le risque c’est de basculer trop d’un côté ou de l’autre. Et c’est ça qui est fatiguant. Très fatiguant, même. »

J’ignore si je dis ça pour elle, pour moi, pour que ces mots résonnent dans la salle des profs et en imprègnent un peu la moquette décolorée. J’ignore si je dis ça pour retrouver mon équilibre sur ce fil fin, si fin.

Mercredi 6 décembre

Ils sont en train de discuter dans le hall du lycée Keves, tandis que je sors de mon après-midi de cours, et m’apprête à me rendre dans mon autre bahut pour un conseil de classe. Une petite dizaine de premières Galopa, en cercle.

« Oh monsieur ! »

Il se passe quelque chose de très petit, de très simple, de très doux. Le cercle se dessert un peu. Et deux de ses maillons pivotent légèrement. Je n’ai qu’un pas à faire pour m’y intégrer.
J’ai appris, il y a quelques années, à figer le temps. Le tout, c’est de prendre une grande inspiration. Tout se ralentit, presque jusqu’à l’immobilité totale, et alors le fugace s’offre à toi. J’observe. J’observe les visages qui sourient doucement. J’observe les pulsations de mon cœur, un cœur de lycéen, d’un coup. Je sais pourquoi, je ne m’en cache pas. Ma scolarité n’est pas mon meilleur souvenir, mon intégration parmi mes pairs n’a vraiment commencé qu’une fois le bac passé. Et même si la théorie de l’enfant que tu portes en toi me donne envie de mordre des parpaings, je comprends parfaitement que le Monsieur Samovar qui a passé sa première à avoir l’impression que le monde était du 38 alors qu’il chausse du 42 se sente ému.

J’observe, mais pas trop longtemps. C’est beau, et il ne faut pas le faire disparaître sous les mots. Juste ressentir beaucoup de gratitude. Alors je décide de sourire et de relâcher la bride du temps.

« Désolé, je suis attendu à Agnus.
– À jeudi alors.
– À jeudi, et merci. »

Ils me regardent, un peu perplexe. Je grimace un geste, et tourne les talons. C’est tout, et c’est parfait.

Mardi 5 décembre

Ce matin, j’ai rentré le code du parking du lycée de Keves pour ouvrir ma session d’ordinateur du lycée d’Agnus. Dans ma petite écriture serrée et brouillonne, se déploient, sur la première page de mon agenda, des suites de chiffres et de lettres : les accès à mon établissement de rattachement, au cahier de texte en ligne d’un bahut, aux ressources partagées d’un autre.

Je vieillis probablement – pas probablement, je vieillis – et de plus en plus souvent, se brouille devant moi ces identités numériques que je dois revêtir. Que je dois : c’est ce qui persiste, alors que mon corps physique est si peu présent dans mes établissements. « On vous voit jamais », m’a dit, sans méchanceté, l’une de mes élèves de première l’autre jour. Je passe d’une réalité à l’autre et parfois contemple, avec un peu d’envie, ces collègues qui ont peu planter leurs racines. Pas forcément par volonté de stabilité, non, mais juste parce qu’ils peuvent prendre le temps : organiser un projet un peu ambitieux, s’adresser à la bonne personne pour obtenir des subsides, se faire connaître de leurs élèves. L’éducation, je le dis souvent, est le temps long. « Mettre un professeur devant chaque élève », c’est encore plus futile qu’un slogan : c’est affirmer qu’on ne comprend pas ce qui constitue l’essence de l’enseignement. Que l’on pare au plus visible : en mettant des silhouettes devant des élèves. Des silhouettes qui feront au mieux mais auxquelles manquent indéniablement de la substance.

Alors pour compenser, j’ai recommencé à porter les vêtements, les accessoires dans lesquels je me sens le plus incarné : les vestes un peu cintrées, les T-shirt rigolos, le bracelet rainbow. Tant pis pour le froid. Exister, ça passe aussi par ces futilités. Et je le sens rapidement : les classes sont plus réactives, moi plus en confiance.

Exister. Je ne l’avais pas vu venir, que ce soit l’un des défis de ce boulot.

On est jamais à court de surprises.

Lundi 4 décembre

Les feuilles mortes s’empilent devant le lycée Agnus depuis le début de l’automne. Avec la pluie qui tombe désormais à gros traits, le sol est devenu poisseux, une patinoire dégueulasse sur laquelle s’étalent régulièrement élèves et professeurs en arrivant en cours. C’était peut-être pour ça, l’ambulance devant le bahut, ce matin, ambulance que tous les élèves regardaient, plutôt que de s’intéresser à l’extrait de Stupeur et Tremblements sur lequel je leur demandais d’inventer une problématique.

Le conseil de classe des secondes est passé, la prochaine échéance, ce sont les vacances de Noël. Pas surprenant que dans cette situation, l’attention soit en chute libre.

Alors je tente de compenser, de compenser leur lassitude, le fait que parfois, les gamineries et les rires bêtes ressurgissent. Je tente de compenser le fait qu’ils soient coincés derrière des bureaux trop petits et des chaises qui les forcent à se plier en deux. Je tente de compenser la laideur de ce début de mois – les portes des couloirs sont fermées pour cause d’aimants déficients, on se croirait dans une prison alien de Doctor Who – en bétonnant mes cours. C’est sans doute un peu futile, un peu ridicule. Mais je ne désespère pas, qu’à force de tracer des liens entre les mots et les œuvres d’art, entre la vie et la fiction, les feuilles et le sol aient l’air un peu moins dégueulasse.

Samedi 2 décembre

Note pour moi-même : cette récréation de vendredi. Une collègue, enseignant au lycée d’Agnus depuis plusieurs années, en train de rire. « Moi, la gestion de classe, je déteste. Je suis contente de ne plus m’occuper de ça depuis que je suis ici. »

Pour que ça puisse être conçu, même si c’est plus compliqué que ça, même si c’est faux, comme un luxe, c’est vraiment que je suis dans un établissement totalement différent. N’oublie jamais. Chacun des bahuts où tu arrives est un grand vaisseau spatial curieux.

Celui-ci n’y fait pas exception.

Vendredi 1er décembre

Comme tous les vendredis après-midi les secondes ne sont pas agréables. Du tout. Et je sais. Je sais que je fais la fermeture, que je suis leur dernier cours de la semaine qu’ils ont eut cinq heure de trou.

Mais quand même. Ça fait trente minutes qu’ils gribouillent des inepties en bavardant au lieu de profiter de cette ultime demi-heure en classe pour avancer, poser des questions, essayer en somme.

Alors je décide de les punir.

Je pose les fesses sur le bureau. Et tout doucement, je leur fais, à l’oral, un commentaire de texte. Dedans, j’y mets tout ce que cet exercice peut avoir de beau. Je leur montre que les phrases d’allure tellement hostiles sont la clé d’une musique simple et délicate. Que ces personnages délirants parlent de nous, d’eux. Qu’ils tendent toutes et tous la main pour nous atteindre. Je leur montre que les mots ne font pas que dire : ils résonnent aussi, chacun à leur manière. Je leur monte la joie grave qu’il peut y avoir dans chaque œuvre, ou presque. Silence complet.

Et puis une petite voix, même pas une protestation :

« Mais comment on peut lire tout ça ?
– Il fallait juste prendre un peu de temps et donner une chance au texte.
– Ben oui mais là, c’est trop tard.
– Eh oui. La prochaine fois, j’espère ? »

Sonnerie. Ils sortent, plutôt dans le calme, c’est un peu amer. Mais peut-être, juste peut-être que ça valait le coup. « 

Jeudi 30 novembre

Premier conseil de classe. Il est vingt heures et quelques quand je sors. Il fait froid, il fait nuit. J’ai donné huit heures de cours, me suis énervé trois fois, toussé je ne sais combien et bu cinq tasses de café. Il n’y a plus de place nulle part dans ma tête.

« Tu ne vas pas dans le quartier d’Alois ? » me demande A., le stagiaire de maths.

Alois est à l’exact opposé de ma destination. Et la circulation fera que ça ralongera mon trajet d’une trentaine de minutes.
Ça n’est pas par grandeur d’âme que j’accepte. Ça n’est pas pour me la péter sur un blog – prétérition mon amour – ou espérer rattraper ma dette karmique qui doit être égale à celle de nos responsables politiques. C’est parce que, l’espace d’un instant, je me dis qu’il faut donner l’exemple. Celui d’un groupe de gens soudés aussi pour des choses aussi bêtes, aussi triviales que ça.

A. monte dans ma Cactus et nous débriefons le conseil. Répéter des mots réconfortants, que j’ai prononcés mille fois, que je connais par cœur. Si je les connais par cœur, c’est que quelqu’un un jour me les a dits. Sans doute qu’elle ou lui aussi, il avait autre chose à faire. Qu’il avait froid, qu’il était fatigué. Et qu’il était vingt heures et quelques.