Mercredi 29 novembre

« Je le leur ferais bien lire. »

Le bouquin sort de ma bibliothèque. Et ça me gonfle de joie. De me dire que je peux partager, cette année, les mots qui m’ont touchés, avec ces presque adultes.

Ces presque adultes.

Comme ça, d’un coup, un grand mystère qui se dévoile sous mes yeux.

Mardi 28 novembre

Deux jours d’arrêt, le Covid de cette année a décidé de me monter un festival techno sous le crâne. Dans ces moments, je me répète en mantra la phrase de ma mère « La terre ne s’arrêtera pas de tourner si tu n’es pas là. »

Il n’empêche. Impression étrange d’être celui qui, justement, est statique pendant que le monde poursuit sa course. C’est déjà le cas lorsque j’abandonne un de mes établissements une demi-journée et que j’y reviens. Il s’y est tant passé. Je reste un passager, qui saute d’une classe, d’un lieu, d’une histoire à l’autre.

Dans Doctor Who, David Tennant, qui jouait l’une de ses précédentes incarnations, est revenu. Est-ce cela que l’on ressent, quand on saute un peu partout dans le temps et l’espace ? Cette exaltation, mêlée d’un minuscule fond de tristesse, de louper ce truc idiot, mais fondateur : le quotidien qui, tranquillement, se déploie et fonde les moments importants.

Lundi 27 novembre

Le premier trimestre s’achève. C’est à peu près là que s’était arrêtée mon expérience lors de mon unique remplacement en lycée, il y a deux ans. Désormais, c’est terra incognita. Et certitude : enseigner au collège et enseigner au lycée sont deux expériences radicalement différentes. Si la charge mentale reste aussi importante, elle n’est plus du tout répartie de la même façon. C’est plus le petit point précis de préparation de cours, la phrase qui permettra d’exprimer clairement le concept que je veux faire comprendre aux élèves qui occupe mes pensées, plutôt que comprendre comment faire de ces élèves qui ne savent pas forcément pourquoi ils sont là un groupe qui fonctionne ensemble, chacun avec son individualité.
Selon que l’on commence en lycée ou en collège, je soupçonne que la vision du métier doit être bien différente.

Encore une fois, impression de mener un métier mosaïque. Peut-être s’agit-il là aussi d’une des raisons pour lesquelles on peine à se mobiliser. J’ai travaillé dans d’autres domaines, et jamais n’ai eu l’impression que les expériences sont aussi disparates que dans le boulot d’enseignant. Créer une unité entre un prof remplaçant entre deux lycées – par exemple – et une autre qui enseigne depuis des années dans un collège, c’est aussi un truc bien complexe. Nul doute que nos gouvernants ne s’y trompent pas.

Le premier trimestre s’achève, je reprends mon souffle, un peu hors d’haleine. Ce qui m’attend désormais est un grand mystère. Ça tombe bien : j’aime l’aventure.

Samedi 25 novembre

Hier, retour dans le collège où j’ai enseigné l’année dernière. Sourires de collègues, sourires d’élèves. Énormément de bons souvenirs. Pas de regrets. C’est arrivé, ça m’a changé pour le meilleur, pour une immense majorité.

Et j’ai la vanité de penser que j’ai aussi apporté du bon. Parce que j’ai eu la chance, l’immense chance, d’avoir la confiance d’élèves. Les petits sixièmes, devenus des cinquièmes. Ils ont les yeux toujours aussi joyeux, ils ont toujours l’air aussi doux, toujours aussi forts.
Les quatrièmes, devenus troisièmes. À leurs places. Avec une posture, une aisance que je n’ai jamais vu jusque là qu’aux lycéens.

Parfois, sans aucun doute possible, nous faisons du bien.

Vendredi 24 novembre

J’ai fait tous les efforts possibles pour ne pas me braquer face à Ethan en ce début d’année. Mais il ne rend pas la tâche facile. Notamment au milieu de sa classe de Première, remplie jusqu’au plafond d’élèves adorables, curieux et motivés. Ethan passe son temps retourné, ou compulsant sur son téléphone portable (on vous voit), soufflant légèrement quand je lui demande s’il parvient à construire son explication des textes de français. Ethan a sur les lèvres le sourire que les anglophones appellent « been there, done that ». « Déjà vu, déjà fait ». Il est le seul à ne pas stresser sur ses notes – ce qui est cool pour lui – vraiment très moyennes.

« Monsieur, je peux vous montrer ce que j’ai fait, en plus de ma fiche de lecture ? »

On est à la pause, entre les deux heures de cours. Ethan a lu Médée, d’Euripide. D’une boîte, il sort des playmobils, les dispose et complète avec plusieurs accessoires : des feuilles mortes et une fiole d’encre rouge. Il y apporte un soin que je ne lui connais pas d’habitude. Plus encore dans son explication de sa mise en scène. C’est incongru et émouvant, de le voir manipuler ces bonshommes plastique.

« Comment vous est venu l’idée de cette mise en scène.
– Médée, on m’a raconté la légende quand je faisais du latin au collège. Ça m’a rendu nostalgique… »

Il a le regard un peu dans le vague. Je me fais la réflexion qu’on utilise rarement « nostalgique ».

Et que chacun est une énigme.

Jeudi 23 novembre

La rage. La rage en trombes épaisses de fumée devant les yeux. La rage parce que ça n’est jamais terminé.

La matinée s’est passée de façon idyllique. Les premières, les deux classes, ont bossé pendant deux heures. Je vois leurs pupilles parcourir le forêts d’Hélène Dorion. Se rendre compte que non, ces mots ne sont pas hors de leur portée. De leur imagination, de leurs intelligences. Je suis à deux doigts de leur écrire à quel point je suis fier d’eux.

C’est sur un petit nuage que je gagne le lycée d’Agnus et que je pousse la porte de la salle des profs. Le derrière sur le synthétique des fauteuil, les volutes de mauvais café, et les exclamations entrecoupées de rires agressifs. Que c’est quoi, c’est LGBTA et je sais pas quoi ? Et le plus, par-dessus le marché ? D’ailleurs il paraît que maintenant, il y a des jeunes, ils veulent être le chien de la maison, c’est Enzo qui l’a entendu, ben oui, A c’est pour Animal il paraît. Moi j’étudie les Gay Games ben tu vois, ils ont su évoluer, ils s’identifient pas juste à ça, faut arrêter aussi.
Je me prends ça en pleine gueule, mes oreilles sifflent. Et blanc de rage, je tente d’expliquer. De nuancer. J’ai pas le courage, j’ai pas la force de taper le scandale que ça mériterait. On me coupe la parole. Pas méchamment, juste, je n’existe pas, ma parole n’a aucune place dans la conversation. Et me revient aux oreilles la ritournelle persistante. « On sera jamais que tolérés. Tu peux penser tout ce que tu veux, on sera jamais que tolérés. Si on bouge pas, qu’on se montre pas trop, qu’on utilise les bons mots. Tu n’es pas in-té-gré, tu ne le seras jamais, pourquoi tu l’oublies tout le temps ? »

Je l’oublie tout le temps parce qu’être LGBTQIA+, c’est être toujours en colère, même sourdement. C’est être toujours prêt à bondir, et que ça épuise, à fond. Je relance deux trois répliques, on m’écoute d’une oreille et on détourne. Ça sonne et je vais, minable, donner des cours. En choisissant de parier sur le futur.

« Jean Cocteau il avait un nom bien français. C’est pas comme Moussa ! »

Moussa est un grand type carré aux yeux rêveurs et à la voix douce. Il est drôle et excellent en français. L’instant avant que je me mette à gueuler, il me regarde. Une grimace de sourire plaquée sur le visage, le rouge au front :

« C’est pas grave, monsieur. »

Des fois, c’est la laideur qui gagne.

Mercredi 22 septembre

Quand on est chez le dentiste, on n’a pas souvent l’occasion d’en placer une. J’ai eu l’occasion, entre deux manipulations de roulettes, de lui dire que j’étais prof. De français.

« Alors cette matière, à chaque fois que j’en parle autour de moi, c’est la même chose : on la trouve toujours géniale, mais rétrospectivement. À chaque fois, c’est trop tard. Ça doit vous frustrer, non ? »

Ben c’est tout l’enjeu.

Mardi 21 novembre

Ca me frappe pendant que je suis en train d’annoter des explications de texte de première. Je relève la tête et relis mon commentaire. « Hey, c’est pas mal ! »

C’est d’une prétention débile, à n’en pas douter. Mais pour une fois, ça n’est pas non plus totalement injustifié. Il y a dans les appréciations que j’ai griffonnées une précision dont je ne faisais pas forcément preuve en début d’année. Quelque chose qui semble avoir changé, pour le meilleur, dans ma formulation.

Et c’est une preuve supplémentaire de ce que j’aime tellement dans ce boulot : je peux progresser. Comme les élèves. On m’a souvent dit que j’avais l’air nerveux cette année. Pas forcément heureux. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse tirer un diagnostic. Mais une chose est certaine : ce chaos intérieur est dû au fait que, depuis la rentrée, j’ai changé. Progressé oserais-je dire, plus que d’habitude. Nouveaux bahuts, nouveaux niveaux. Certes, c’est épuisant. Mais il y a quelque chose dans mes pensées, dans ma façon de faire, qui me plaît. Et ça, je le dois aux heures de travail que les premières ont passées à comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Les tourments de Louis et Suzanne.

Gratitude. Envers ma profession, envers un dramaturge fabuleux.

Et envers deux fois vingt-quatre élèves avec qui ont vit une grande aventure.

Lundi 20 novembre

Les premières Galopa sont en colère. Les premières Galopa ont passé un très mauvais moment à préparer chacun une simulation d’oral du bac de français pour se rendre compte qu’ils ne sont, pour le moment, absolument pas prêts. Au mois de novembre, c’est absolument normal. Ça n’empêche qu’ils protestent : « Vous en demandez toujours davantage. »

Dans ce genre de situations, je suis souvent tenté de leur répondre que c’est comme ça, qu’il va falloir se sortir les doigts parce que oui, c’est dur et qu’ils sont quasiment adultes. Je serais légitime à le faire.

Et dans ce genre de situations me revient toujours en tête cette réplique de Brittany, dans Glee : « Tough love is a lot like mean. » L’amour vache, ça ressemble pas mal à la méchanceté.

Voilà comment une réplique à la noix d’une série musicale vous force à remettre en question ce que vous appelez prétentieusement votre hygiène mentale. Oui, c’est compliqué. Mais ça n’est pas comme ça que je veux donner de la force aux élèves que j’ai en face de moi. Je ne veux pas les endurcir, mais les fortifier. Alors je respire.

« Oui, je vous en demande davantage. Dites-moi où ça coince, je vais vous expliquer, et vous allez continuer à progresser. Par contre, non, je ne referai pas pour la quatrième fois les photocopies des textes. Entraidez-vous, faites passer les cahiers des uns et des autres. Je ne dois pas être le joker permanent.
– Vous abusez monsieur.
– Non. Je ne suis pas d’accord avec vous. Ça n’est pas de la méchanceté. Je veux vous aider à réussir et être honnête sur ce qui vous attend. Donc on reprend, si c’est nécessaire. La méthode, les textes. À condition que ce soit vraiment utile. Et si vous trouvez que je ne vous rend pas service, expliquez-moi. Comme des adultes. »

Un nouvel anglicisme en tête « Conflict is not abuse », du nom de ce magistral essai. Nous ne sommes pas d’accord. Nous nous affrontons. Sans haine ou recherche de prise de pouvoir. J’espère que ce moment les aura un petit peu, un tout petit renforcés.