Samedi 18 novembre

Correction de dossiers de lecture cursive en première. En plus des épreuves imposées (fiches de lecture, critiques, introduction à l’oral…) il leur est loisible de me rendre des travaux en plus, dont certains sont plus « créatifs », aussi galvaudé que soit ce mot. Dans une année tellement cadrée, tellement imposée, je tente d’aménager quelques espaces de liberté pour ceux qui en ont besoin.

Et cette année, je me retrouve à évaluer une toile peinte d’Athènes, une reproduction en miniature de la scène de Phèdre… Les élèves arrivent, leur matos sous le bras, regards interrogateurs dans les couloirs, je quitte les lieux avec ledit matos et lesdits regard, comme un bizarre receleur d’oeuvres d’art. Je ne sais pas pourquoi, mais cette incongruité me rend heureux.

En fait si, je sais pourquoi. Parce que, justement, c’est incongru.

Vendredi 17 novembre

Dans la voiture qui m’amène vers le weekend, je peste contre mon autoradio. Je peste parce qu’un universitaire explique que pour contrer la « baisse du niveau » (expression qui me donne envie de mordre dans du béton), il faudrait que les enseignants « enseignent avec plus de sentiment ».

Je peste parce que j’ai effectué un travail de groupe avec trente-cinq secondes. Que la salle était trop petite, qu’ils sont courbés sur des tables pas assez grandes, que quelques élèves sont allés bosser dans le couloir histoire de ne pas avoir l’impression de bosser dans une piscine municipale.

Je peste parce que les trois dernières minutes, des élèves n’écoutaient plus, parce que la sonnerie retentit à 16h45 et que leur bus part à 16h46.

Je peste parce qu’on refuse d’accepter que le trivial est essentiel. Qu’à force de rogner sur les moyen, on est petit à petit en train de s’en prendre aux besoins essentiels des élèves. Et qu’on nous vend encore trop souvent un discours dans lequel l’enseignant doit être cet être de lumière, dont la pédagogie fait oublier que ça fait sept heures qu’on marne, courbé derrière une table trop petite, dans des pièces dont le taux d’occupation dépasse celui de la ligne 13 en heure de pointe.

Je peste parce que j’en ai marre de constater l’évidence, et que rien ne change.

Jeudi 16 novembre

La poésie reste un territoire étrange, inaccessible pour les première. Gardé par des sentinelles vigilantes et anciennes : les rimes, les strophes, le par cœur. Le lire en entier, le lire dans l’ordre. Le bac de français.

Tout ça fait qu’ils n’arrivent pas à entrer dans l’œuvre. Le sens des mots leur échappe. Le stress monte. Le texte se montre rétif et le bac, le bac, le bac de français.

Alors je choisis d’être doux.

Aujourd’hui, alors que le soleil frappe timidement aux carreaux de la salle 37, je leur lis ce passage de Pauvre Folle dans lequel Clotilde découvre la poésie de Rimbaud. Il ne leur faut pas longtemps pour se rendre compte que la poésie est poreuse, qu’elle a pervertit – le mot est d’eux – les mots de Chloé Delaume. « J’aime beaucoup le rythme des phrases, il est tellement reposant. »

Leur faire parcourir le livre sans but précis, juste trouver des textes qui parlent. Prendre le temps de lire à haute voix. Expliquer que ça n’est pas grave si certains poèmes passent à la trappe dans leur lecture.

Émanciper.

Ce mot revient beaucoup dans mes discours, cette année. D’habitude, je l’emploie peu. Il y a sans doute une raison.

Cette année, émanciper par la poésie.

Mercredi 15 novembre

Ivan a lu Mrs Dalloway en lecture « libre », Ivan l’a beaucoup aimé. Et j’hallucine. Depuis le début de l’année, Ivan me fait l’effet d’un élève totalement perdu, qui semble ne pas savoir pourquoi il est là. J’avoue avoir un doute. Je le fais venir en fin de cours, lui pose deux ou trois questions pointues sur l’oeuvre, auxquelles il me répond avec un enthousiasme d’une hauteur inversement proportionnel à sa moyenne.

Et me voilà à réfléchir à comment faire pour pouvoir faire entrer sa configuration mentale, sa façon d’être dans cette classe de 36 mômes. Dans ces heures si peu nombreuses.

Et j’ai eu de la chance. Virginia m’a mis sur sa voie. Mais à côté de combien risqué-je de passer, cette année ?

Mardi 14 novembre

Est-ce que, finalement, tous les trucs un peu différents, un peu originaux, un peu créatifs que je fais avec les lycéens ne sont pas un perte de temps ? Des scories que j’ai importées du collège et qu’ils ne prennent pas au sérieux ? Je suis tellement angoissé à l’idée d’être bon, d’être crédible, que je crève de peur à chaque fois que je propose un travail d’écriture. D’appropriation.

C’est le cas aujourd’hui avec la découverte de la deuxième œuvre au programme, celle d’Hélène Dorion, Mes forêts. Un cours où je demande aux premières de s’interroger sur ce que c’est, pour eux, les forêts. D’en faire une forme poétique : quelque chose où le texte est employé différemment que pour de la communication. Hier, les premières Herbizarre, très gentiment, très respectueusement n’ont rien foutu et ont pondu des merdouilles. Malgré les guides et les balises mises en place. Envie de supprimer cette activité. Mais je me martèle que parfois, c’est juste une question de rencontres. Qu’il faut persévérer un peu avant d’énoncer des verdicts.
Les premières Galopa accueillent la feuille avec l’énoncé dubitatifs. C’est même un euphémisme. Le silence est tel qu’on pourrait l’attaquer au pic à glace. Je frissonne.

« Et si c’est une forêt de mon personnage de Donjons et Dragons ? »

Nouria me regarde derrière ses grosses lunettes à la Daria Morgendorffer.

« C’est l’une de vos forêts, bien sûr que ça fonctionne. »

Et c’est comme un éclat qui se détache et en laisse luire d’autres.

« La forêt dans laquelle mon cousin s’est cassé la figure !
– La forêt donc je cauchemardais petit.
– Un arbre généalogique, c’est une forêt, un peu non ? »

Un passage secret s’est ouvert, j’accède à une zone jusque là inconnue. Pendant une heure, trop brève, ils me racontent leurs forêt. De celle en bas du lycée à la Lorien.

« J’avoue que j’étais un peu anxieux, en vous proposant cet exercice », dis-je à la sonnerie.

« Non, en vrai on savait que ça serait bien », me répond Nouria, en pointant du menton mon T-shirt sur lequel s’étale la Tentacule Violette du jeu du même nom. Avant de partir sur son sentier de traverse.

Lundi 13 novembre

Aujourd’hui, comme tous les jours depuis le début de l’année, j’ai décliné mon nom et la matière que j’enseigne à deux ou trois collègues. Et comme presque tous les lundis, j’ai fait faux bon aux deux collègues avec qui j’essaye d’aller courir après mes heures de cours du matin.

« Ah oui, t’es remplaçant, donc t’es pas vraiment là. »

C’est un peu ça. L’année se poursuivant et s’accélérant, j’ai de moins en moins de temps à passer à ne rien faire. Ou à socialiser. Courant d’un bahut à l’autre, j’apparais, souris, sort une blague – mauvaise – ou deux avant de disparaître « dans mon autre établissement ». « Mon autre établissement » n’est pas un vrai lieu. C’est marcher un peu trop vite, profiter de son trajet en voiture pour téléphoner, manger sur le pouce entre midi et deux.

Jusque là j’ai tiré énormément de force des racines que je faisais pousser dans chaque salle des profs. Du temps que j’avais à midi ou après les cours pour déconner. Cette année, je dois faire avec d’autres sources d’énergie ou de motivation. Et, je l’avoue du bout des lèvres, ça me chagrine un peu.

Samedi 11 novembre

Attention, ce billet comporte de très très légères révélations sur le dernier film de Miyazaki, Le garçon et le héron.

Cinéma cet après-midi, retrouvailles avec l’univers toujours changeant, toujours familier de Miyazaki. Pendant deux heures, je ne sais pas trop ce que je suis en train de regarder. Ça me fait du bien. Beaucoup moins à la petite fille à côté de moi, qui ne cesse de poser des questions à sa mère. Alors, quand on parle au cinéma, ça me donne envie de cracher de l’acide, mais il paraît que c’est mal vu, alors je tente de rationaliser. En fait, ce que cette môme essaye de faire, c’est de comprendre. Et ça me frappe. Qu’est-ce que ce verbe est lourd.

Il n’y a pas de hasard ; au même moment, apparaît dans l’intrigue un frontispice frappé de ces mots « qui tentera de comprendre mourra. »

C’est ce que je demande à chaque cours ou presque. « Tout le monde comprend ? » C’est ce que je tente d’expliquer aux élèves à qui j’apprends le commentaire « Voyons ce que vous avez compris. » Mais dans cette histoire un peu folle, cet après-midi, comprendre n’est pas l’essentiel. Non. Il est davantage question de se l’approprier. Et c’est compliqué pour cette petite fille parce que ça nécessite de l’attention, de l’observation, des codes, des références. D’être une spectatrice un peu avertie.
S’il n’était pas là, l’enjeu, dans les salles obscures et les salles de classe. « Faites de ce texte le votre. » Peut-être que c’est ça, qu’il faudrait que je dise.
Il ne s’agit pas de faire de nos élèves des exégètes. Mais de leur permettre de faire de textes biscornus et tarabiscotés une part d’eux-mêmes.

Vendredi 10 novembre

Les secondes font la tête. Les secondes deviennent désagréables, les secondes bavardent.

Bienvenue dans la phase où « ils testent ». Comme beaucoup de classes. C’est le lycée, c’est différent. Plus compliqué, plus complexe. Aujourd’hui, nombre me fait la tête parce que le texte que nous lisons est « trop compliqué ».

Elle est fine, la ligne entre se braquer et maintenir le cap. Au fond, il n’y a aucune raison de leur en vouloir. Cela va bientôt faire un trimestre que nous sommes rentrés et les cours vont en s’accélérant. Les notions défilent et je me montre de plus en plus exigeant. Raisonnablement, j’espère. Mais il est normal de se sentir perdu, de se révolter. D’essayer de croiser les bras et de taper du pied suffisamment fort pour que le prof tente, peut-être, d’acheter la paix sociale en laissant tomber. Qu’il comprenne à quel point ses élèves sont des cas désespérés et qu’il arrête d’attendre et d’espérer.

Nous entrons dans ce qu’en Bretagne on nomme les mois noirs, et dans une zone de turbulence. Et l’expérience, l’expérience seule me fait dire que cette zone de grain est temporaire. Je ferai ce que je fais désormais depuis des années. Accepter leurs grimaces et leurs sourires exaspérés. Croire en eux et en mes cours. Parce que je passe beaucoup de temps à penser aux deux. Et les deux ont le droit, de temps en temps, d’être moches et pas tout à fait au point. Il s’agit juste de ne pas s’y arrêter, et de se dire que les choses iront mieux.

Cap sur la sortie de la tempête, là où c’est plus beau.