Jeudi 9 novembre

Premier échec au lycée Agnus.

Emporté par l’enthousiasme, j’ai proposé à une classe de secondes un projet consistant à réciter des poèmes en public.

Et on ne va pas se mentir, c’était nul. Ils ont mal préparé, l’interprétation des textes était à peine meilleure que s’ils avaient lu pour la première fois sans enjeu. Parce que je ne n’ai pas suffisamment cadré. Que j’ai été négligent, en leur faisant trop confiance. Piège dans lequel je ne pensais pourtant pas tomber : je le sais déjà, être issu de milieux plus aisés ne signifie en rien que l’on sera spontanément plus performant en classe.

Nous aurions été l’année dernière ou l’année d’avant, j’aurai été plus précis dans mes consignes, plus cadrant. Plus chiant sûrement. Mais le résultat aurait été beau, et ça, ça compte. Leçon cinglante d’humilité. Ne sois pas négligent cette année non plus. Tu leur dois le meilleur, même s’ils y ont le droit en-dehors. Éviter les approximations, l’à peu près. Ce que T. appelait le poisseux. Ça demande de l’énergie, cette fameuse énergie vitale, irremplaçable.
Mais c’est un magnifique pari sur l’avenir.

Mercredi 8 novembre

Correction de commentaires de texte, par les premières. Pour le moment, j’apprécie cette tâche. On ne va pas se mentir, la composition de la classe y est pour beaucoup : depuis le début de l’année, je les vois faire de leur mieux. Copie après copie, leurs phrases s’affûtent, leur pensée aussi.

Je commence à me demander si ce n’est pas pour ça que je me prends de passion pour cet exercice tellement artificiel : il me permet d’accéder à leur intelligence. À leur entendement. Et en échange, je tente de leur écrire des appréciations qui ont du sens. De leur apporter quelque chose qui me semble à la hauteur des efforts déployés.

Je m’illusionne peut-être. Après tout, pour beaucoup, il s’agit – à très juste titre – d’un exercice qui leur permettra de poursuivre leur étude avec le moins d’obstacles possibles. Mais malgré tout. Malgré tout j’aimerais leur montrer que cette chorégraphie de leur intelligence est belle. Qu’ils construisent quelque chose d’éphémère, de codifié, d’absolument pas utilitaire. Mais que c’est brillant. Artificiel : un artefact éphémère de mots et de pensées.

Mardi 7 novembre

Et si à la vérité, plus personne ne savait comment faire ?

V. part en retraite à la fin de l’année prochaine. Et elle peste : « Des classes à trente-cinq élèves, qui ont cours jusqu’à 18 heures, ça ne peut tout simplement pas fonctionner. »

C’est un grand vaisseau, un vaisseau-cathédrale. L’Éducation Nationale, je veux dire. C’est un projet ambitieux, fou, où d’innombrables architectes ont voulu laisser leur marque : permettre aux générations à venir de trouver une place dans la société dans laquelle elles seraient libres, indépendantes et émancipées. Est-ce qu’on peut imaginer plus sublime ? Mais la cathédrale se fissure, le bateau prend l’eau. Et personne ne semble d’accord sur ce qu’il faut faire pour le réparer.

Est-ce à dire que c’est l’apocalypse, la catastrophe, la fin ? Je l’ignore. Dans mes moments les plus pessimistes, je me dis que la fin a déjà eu lieu. Que si on avait pu sauver l’éducation, on l’aurait fait bien avant. Et que depuis, élèves et enseignants vivent dans les alcôves, autrefois flambant neuves, de cette immense œuvre de plus en plus délabrée. Les couloirs résonnent de murmures et de rire : la vérité est que chacun tente à sa façon de continuer à faire vivre ce qui était autrefois – mais est-ce que ça l’a jamais été, au fond – un immense projet commun. Nous nous emparons tous de réformes en lambeaux qui nous semblent pertinentes, d’ambitions laissées sur le bord de la route. Nous tentons d’éviter les bulldozers qui rasent des fresques centenaires, des derniers rêves survivants. Nous enseignons en ruines.

Oui, j’ai le pessimisme lyrique. Et cette image n’est que ça : une image. Elle ne me console pas. Elle ne me dispense pas de lutter, de manifester, de bouger pour que ce système éducatif ressuscite. Pour qu’il cesse d’être le marchepied de ceux qui prétendent nous diriger, quand il ne s’agit que d’une étape dans leur plan de carrière.

Nous enseignons en ruines. Puissent-elle un jour trembler, se soulever. Et laisser place à quelque chose qui sera la somme de nos ambitions pour les élèves, de nos rêves et de notre force.

Lundi 6 novembre

Il se passe quelque chose d’assez doux, lorsque je retrouve les 1ère, au lycée Kévès : je suis content de les retrouver pour travailler avec eux. Et j’ai la faiblesse de penser que, dans l’ensemble, c’est réciproque. Il n’y a rien d’excessif dans cette satisfaction : pas une envie dévorante de chevaucher les dragons de la littérature, ou l’impérieuse nécessité de trouver du sens aux textes que nous étudions.

Pour une fois, je n’ai pas besoin de faire des efforts pour me convaincre qu’ils sont bien à leur place. Ils s’installent, sereins, rassurants. Pas forcément enthousiasme à l’idée de commencer l’année par un commentaire, mais ils ont compris les règles et les acceptent.

J’ai un besoin dévorant d’idéal : que mon métier fasse sens. Et souvent, face aux difficultés, que ce soient les miennes ou celles des élèves, j’ai besoin de regarder au plus près. De triturer mes neurones et mes globes oculaires pour distinguer du sens.

Souvent. Mais pas aujourd’hui.

Samedi 4 novembre

C’est peut-être la première fin de vacances où je ne fais absolument rien. Avoir des amis qui, aléas climatiques obligent, n’ont pu venir qu’en ces derniers jours vous voir, ça force à rester à distance.

Jusqu’au dernier moment, rester hors de la scène. Ça n’est pas forcément un mal.

Vendredi 3 novembre

Amis à la maison. Et pendant que les uns et les autres prennent leur rythme, je me retrouve avec E., à corriger des copies. Je la vois annoter de façon brève et précise, de sa belle écriture régulière, tandis que j’ai l’impression de devoir mobiliser toutes mes capacités pour ne pas rajouter du chaos au travail de mes élèves.

Sensation qu’à chaque fois, il faudrait écrire des paragraphes entiers ou rien du tout. Comment faire en sorte qu’une appréciation ne devienne pas un tampon d’infamie ou un bavardage ?

Encore une fois, chercher à communiquer au plus juste avec des personnes dont nous savons, en définitive, bien peu. Et beaucoup.

Jeudi 2 novembre

L’année dernière, j’avais « ma » salle. Celle dont je ne ne bougeais pas. Que j’avais aménagée. Bibliothèque, calendrier, classeurs de ressources. C’était plus simple. Pas « confortable », comme j’ai pu l’entendre dans la bouche de certains – une salle attribuée à un enseignant c’est un « petit confort », on le prononce la bouche tordue – mais plus simple pour faire entrer les élèves dans ce monde si particulier. Parce qu’il faut se rendre à l’évidence : non, ça ne va pas de soi de se dire que, pendant 55 minutes, les fonctions des propositions subordonnées vont constituer l’essentiel de nos réflexions.

C’est la difficulté cette année : je suis baladé de bahut en bahut, de pièce en pièce. Et faire entrer des ados, fussent-ils presque adultes dans un monde de mouvements littéraires et d’explications linéaires en comptant sur sa posture, sa voix, et un vidéoprojecteur qui fonctionne quand il en a envie, ça n’est pas facile.
C’est un peu écrasant, même. À chaque fois, recréer un univers mental, une projection de tous ces concepts abstraits. Les Labdacides de Cocteau, le vide entre les mots d’Hélène Dorion, les subtilités de la négation.

Chaque heure, recréer son petit monde. En espérant qu’il soit assez grand pour accueillir trente-cinq élèves.

Mercredi 1er novembre

Les jours de vacances passent, les copies également. Et s’il y a quelque chose que m’apprennent ces centaines de pages que je suis en train d’annoter, c’est que l’on peut errer sur les vagues de la langue française que l’on soit au collège, au lycée, que l’on ait eu la chance de naître dans une famille aisée socialement et matériellement ou dans la difficulté.

Ce qui se détache de chacun des paragraphes qui m’a été rendu, c’est que la langue écrite n’est pas la première langue de la plupart de mes élèves. Nombre de phrases sont des décalques de tournures que j’ai utilisées depuis le début de l’année. Les connecteurs logiques se fracassent les uns contre les autres, et les idées se brouillent derrière une syntaxe en vrac.

Comme à chaque fois, me revient la phrase du bon vieux Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. » C’est un cliché mais il n’y a pas à en sortir de là. Les phrases ne sont pas chancelantes parce que « aujourd’hui, les jeunes ne savent plus parler », mais parce que, pour l’instant, les règles du jeu que je leur apprends ne leur appartiennent pas. Alors ils imitent, ils tentent de copier. Souvent maladroitement. Et pourtant, on sent derrière ces palimpseste des efforts qui me font presque mal au cœur.

C’est la raison pour laquelle je prononce, plusieurs fois par jour, ma phrase signature : « c’est bon, tout le monde comprend ? »
Je formule mal. Ce que j’aimerais demander c’est « tout le monde réussit à faire entrer ça dans sa logique, dans son système de pensée ? Les mots que j’emploie ne vous sont pas trop étrangers ? Vous arrivez à les faire entrer dans votre monde, dans votre système de langage ? » Mais comme je n’ai pas le temps qu’ils me prennent pour un azimuté, j’évite.

Mais finalement, ça revient à ça « être professeur de français » : faire en sorte que les mots soient à eux.

Si je réussis ça, j’ai gagné.

Mardi 31 octobre

Près de onze heures à écouter les voix des élèves. Qui présentent, qui racontent, qui critiquent, qui hésitent. Je me demande ce qu’ils retireront de ce « podcast littéraire », comme je l’ai prétentieusement appelé. De simples compte-rendu de lecture à l’oral. Souvent, je rêvasse, et les imagine, des années plus tard, se souvenant d’un exercice.

Il ne s’agit pas de changer leur vie ou leur regard sur la littérature, bien entendu. Mais de placer une petite brique, un toute petite marche, un peu étrange, un peu bizarrement sculptée.

Leur permettre d’avancer et de se souvenir des pas.