« Monsieur, on peut sortir deux minutes avant la sonnerie ? – Toujours pas. »
Depuis le début de l’année, c’est une demande qui revient : les élèves ont la hantise, lors de la dernière heure de la journée, de rater leur bus. S’ils ne sortent pas pile à l’heure, ils sont bons pour patienter trente minutes ce qui, quand on est ados et en fin de journée, semble une éternité. Et depuis le début de l’année, je ne cesse de lutter contre cette angoisse à coup de « Non, la Vie Scolaire ne le permet pas » (un peu lâche), « Non, c’est la loi » (sans aucun effet). « Non. » (direct, mais pas très éducatif).
Et les voir se tortiller sur leurs chaises, leur attention en berne, n’est pas très réjouissant. Alors, un soir où Ludwick me soumet pour la énième fois sa demande, j’inspire un grand coup :
« Non. Essayez d’oublier ça. – Mais… – Je vous garantis que vous serez sortis à l’heure pile. Mon rôle d’enseignant est aussi de m’assurer que vous étudiez dans de bonnes conditions. Ne pas rater son bus en fait partie. Sérieusement. Une minute avant la sonnerie, j’arrête le cours, quand ça sonne, vous êtes dehors. Faites-moi confiance. »
Faites-moi confiance, l’expression est lâchée. Je lui donne volontairement du poids. Et pendant une heure, c’est moi qui serait moins concentré, moi qui garderait l’œil sur l’horloge. Je vois la mâchoire de Ludwick se détendre petit à petit.
Être prof, c’est aussi porter ces poids dérisoires et écrasants.
Deux jours de cours, et beaucoup de fatigue. Pour les profs, pour les élèves.
« Comment est-ce que vous allez ? »
J’ai posé la question plusieurs fois, aujourd’hui, à différents endroits. Sur le chemin du cinéma, par exemple, où nous sommes allés voir l’adaptation de Juste la fin du monde, de Dolan. Les élèves sont crevés. Ils me parlent de leurs options, de celles qu’ils hésitent à garder ou à lâcher, du fait de la réforme. Les premières à qui j’enseigne sont quasi-exclusivement des scientifiques. « Vous êtes pas trop déçu, monsieur ? – Pourquoi ? – Ben on fera pas un métier littéraire. – Ça n’est pas pour ça que je travaille avec vous. «
Je travaille avec eux, notamment, pour voir Ollie présenter un oral type bac de français devant le reste de ses camarades. Le voir hésiter, se planter parfois, mais finalement réussir hyper honorablement. Et provoquer une approbation douce de la part de ses camarades. « Ah oui c’est bien ! Il a réussi, là, monsieur non ? »
Je travaille aussi pour voir les secondes, les yeux cernés de fatigue, commencer à comprendre ce que l’on attend d’eux. Fin d’année, je recours à des analogies idiotes mais qui les font sourire.
« Si le texte est une maison, on ne vous demande pas de dire, « oh, regardez, c’est une maison, elle a des murs, des portes et des fenêtres ! » on vous demande de remarquer la façon dont les ardoises du toit sont agencées, les fissures dans le mur de derrière, la vigne qui monte le long des murs. » Certains hochent la tête. Ah ouais, c’est ça en fait
Je travaille pour voir, après un mois et demi, les noms qui deviennent peu à peu des visages. Pendant très longtemps, j’ai cru que je voulais que mes élèves m’apprécient. Ça me faisait un peu culpabiliser. À tort. En plus, ça n’est pas ça que je veux, ça se passe dans l’autre sens.
Je veux les apprécier. M’émerveiller devant leurs intelligences, leurs individualités, leur humour et leur profondeur.
Soirée avec E., le premier collègue de lycée avec qui j’ai noué des liens, quand j’ai fait mon premier remplacement dans cet univers. J’ai un immense respect pour E. : ses cours sont dingues, son éthique d’une rigueur impressionnante, et il jongle avec des responsabilités comme les membres de notre gouvernement avec la morale et l’intégrité.
Et pourtant, E. doute de lui. Chaque année, dans cet établissement qu’il commence à bien connaître, est un nouvelle année.
Sans doute est-ce pour cela que nous nous apprécions mutuellement. Enseigner, pour nous, c’est jouer au jeu vidéo Hadès, qui consiste à recommencer encore et encore le même parcours, chaque fois avec des variations, chaque fois en tentant de nouveaux trucs, mais toujours en recommençant. Une anabase.
Dernier cours avant les vacances d’octobre – jeudi sera une sortie ciné – pour les premières. Nous sommes dans les temps – miracles – et je choisis d’achever l’étude de Juste la fin du monde par un mini atelier d’écriture : créer une scène, une page de roman, une lettre, un poème, qui éclairerait un peu plus le sens de la pièce. Écrire dans les interstices, comme dirait Henry Bauchau. Certains décident de faire en sorte que ces personnages, qui passent une pièce à ne pas réussir à trouver les mots, s’expriment enfin clairement, et c’est comme une libération. D’autres inventent une vie à Louis, le personnage principal. Et j’ai beau avoir évoqué à plusieurs reprises la très forte probabilité de l’homosexualité du personnage, ainsi que l’écriture des années sida, c’est très souvent vers une compagne que le protagoniste revient. J’ignore si je dois être heureux qu’ils aient assimilé le concept de liberté d’interprétation, ou m’inquiéter de ce refus de prendre en compte une réalité du monde. Sans doute un peu des deux.
Dans un coin de la classe, Julio s’inquiète. Il a voulu présenter son texte comme une sorte de volute qui va en s’étiolant, des mots de plus en plus resserrés.
« C’est moche monsieur, c’est super moche ! »
Le rassurer, prendre le temps de parler avec cet élève le reste du temps mutique. Si le texte a cette forme, c’est que les mots l’ont voulu. Et les mots sont beaux.
À côté de lui, Gaïa et Iris tirent la gueule : « On n’a pas d’idée, monsieur, on préférerait faire un commentaire, nous. – Il fallait me le dire plus tôt. Voilà de quoi vous entraîner. – Mais… On peut ? – Vous entraîner pour réussir au bac ? Je veux, oui ! »
Olivia, elle, a choisi d’inscrire son texte dans une réalité parallèle, dans laquelle Louis ne meurt pas. Les mots sont simples, je les lis à mi-voix.
« Chut monsieur, je veux pas que les autres entendent ! – Pardon, mais c’est vraiment un texte qui demande à être mis en voix. – Vous croyez ? – Oui. Si vous trouvez une personne volontaire, je pense que ce serait une bonne idée. »
Les laisser un peu libre, pendant une cinquantaine de minutes. Se balader de table en table, prendre le temps de parler des signes qu’ils tracent sur la feuille. Cette heure-ci, juste cette heure-ci, dans la frénésie du programme, du bac, du temps qui court, essayer de leur donner ce dont ils ont besoin.
Ils sont rentrés, égaux à eux-mêmes. Peut-être même pas fâchés d’avoir loupé dix minutes de cours.
Je leur en veux. Parce que je ne le suis pas, moi. Égal à moi-même.
Il y a d’abord eu la matinée. Mettre en mots, préparer des discours. Comment expliquer aux mille et quelques élèves ? Faire preuve de précision, de mesure et de pédagogie pour décrire quelque chose qui n’est ni précis, ni mesuré, ni pédagogique. Qui est innommable et que nous devons nommé.
Et puis il y a eu l’hommage. En début d’après-midi. Cette petite foule d’ados. Et la tenace impression que beaucoup ne comprenait pas la raison de ces mots prononcés avec peine au micro. Ou plutôt qu’ils comprenaient vite fait. Êtres de leur époque, déjà traversés de mille informations, au bout des doigts, sous les temps, à la commissure des paupières. Je leur en veux d’avoir le pas léger. Tandis que je passe, pesant, devant l’écran qui affiche habituellement les informations internes du bahut et qu’occupent, aujourd’hui, deux photos : celles de Samuel Paty et de Dominique Bernard. Combien encore, vont s’y ajouter, pendant que je continuerai à bosser dans ce milieu.
Entrée en classe. Ils s’installent et j’ai entre les mains, dérisoire, un petit poème de Baudelaire. Ils bavardent tranquillement, sortent leurs affaires. Sont à tout sauf à ce qu’il vient d’arriver. Je déglutis.
« Est-ce que quelqu’un veut parler de ce qu’il vient de se passer ? »
C’est nul. Ils me regardent, gentiment interdits.
« Non, ça va. »
Le même ton qu’on aurait pour refuser une autre portion de frites. J’ai beau me dire que c’est normal, que ça n’est pas une question d’empathie, la colère monte. Elle est aussi légitime que leur indifférence, mais je n’ai pas les mots pour l’exprimer correctement. Alors je renonce. Et à la place, j’écris la citation de Chloé Delaume que j’ai préparée pour le début de cette étude de texte.
« Écrire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s’inscrit sa vie. Pour contrer toute passivité. »
Et on commence à parler des personnages de Juste la fin du Monde. De ces personnages qui ne cessent de parler, apparemment, pour rien. Mais qui, et c’est le mot du jour « s’essentialisent ».
« Ça veut dire quoi monsieur ? – C’est réduire quelqu’un à un seul aspect de sa personnalité. On le fait tout le temps. – Bah non. – Si. Vous le faite en ce moment. Pour vous, je suis le prof qui bafouille, ou bizarre, ou maladroit. J’essaye de faire en sorte de ne pas vous voir comme l’élève bavard, la blasée… Même ce qu’il reste de nos vies, une fois qu’on est parti. On se rappelle de nous comme d’un salaud, d’un héros… Alors qu’on était beaucoup beaucoup plus. »
Ça dure un instant infime. Trop léger pour que je le commente. Un demi-silence.
« Il dit ça, ce texte. Tout le mal qu’on est capable de se faire juste en agissant. – C’est pessimiste alors. – C’est un avertissement. On peut aussi essayer de ne pas reproduire ces comportements. On peut même essayer de pardonner à ces gens. – Ah ouais, d’où la citation du début. – Voilà. C’est à ça que ça sert, le français, et les mots. – Genre, si on fait attention aux mots on peut modifier le réel ? – Sa réalité à soi, oui, sans doute. »
Aujourd’hui je n’ai sans doute pas réussi à leur faire comprendre tout ce qu’il s’est passé, vendredi, et à 14 heures. Mais j’espère que, même au plus loin, je parviens à poursuivre le travail de mes collègues. Aider à transformer le réel. À le tirer, de toute ma force débile, vers un peu plus de clarté. À aider ceux qui viendront après nous, après l’horreur. À leur donner, qui sait, le pouvoir de se sauver.
Ce n’est pas un hommage que je vous rends, Dominique, Samuel. Je n’oserais pas. Juste une façon de vous dire que vous me manquez. Énormément.
Sumire et Kiyo quittent leur région natale et un peu reculée, pour gagner Kyoto. Leur rêve commun : devenir geiko (appellation des geisha à Kyoto). Ou peut-être est-ce davantage le rêve de Sumire ? Car il s’avère rapidement que Kiyo n’est pas faite pour cela. Mais, vocation et coup du sort, cette dernière se révèle une cuisinière hors pair et devient donc makanai, chargée des repas dans cette petite maison ou, entre livres, robes et ustensiles, passent les jours d’une petite communauté en marge du monde.
Et la marge, c’est ce que filme passionnément cette série. Les plans sont cadrés au millimètre, afin de bannir au mieux la modernité. Le temps est au ralenti, les personnages souvent isolés. Mais rarement tristes. Pas de grandes aventures ou de conflits épiques. Les scènes et les jours s’écoulent, fluides. On apprend lentement à connaître les occupantes de la maison des geikos et la petite communauté qui gravite autour. Et tout est doux.
Makanai, dans la cuisine des Maikos est une pause, quelques fragments d’histoires croisées. On peut peut-être apprécier le pittoresque qui s’en dégage – ah là là, le Japon, quand même – ou juste y voir la lumière croître et décroître dans un petit lieu dans lequel on a le privilège d’être invité.
Coup de téléphone de T. On discute, comme souvent, de la différence entre être prof en région parisienne, là où nous nous sommes connu, et dans des endroits plus calmes. Comme la Bretagne, où j’ai atterri.
« Ce doit être un peu moins évident de trouver du sens à ton métier, là où tu es maintenant, non ? – Non. »
La réponse a jailli sans réflexion. J’ai presque failli ajouter « quelle drôle d’idée », mais nous ne sommes pas dans une pièce de théâtre. Si je me pose des centaines de milliers de questions sur ce métier, celle du sens n’en fait pas partie. Je ferme les yeux pendant que T. continue à parler. Je ne sais pas si c’est ça, la synesthésie, mais sous mes paupières, se déploie comme un réseau de filaments dorés : les premières, que je tente d’amener au bac de français, ces deux élèves, ne pouvant physiquement pas s’exprimer en public, pour qui je cherche des sentiers de traverse. Aliosha, hyper pertinent, son collier de fausses perles autour du coup, mais toujours isolé dans la classe. Les heures de trou à combler, pendant lesquelles, parfois, je vais courir avec un collègue. Les cours de fin de semaine, où ils angoissent à l’idée de louper leur car scolaire et où ils ont deux heures de sport dans les pattes. La nécessité de leur faire aborder des concepts de plus en plus complexes, à 36 par classes, sans abandonner qui que ce soit.
L’année dernière, les mômes adorables et tellement motivés.
L’année précédente ceux qui étaient perdus et voulaient réussir.
Non. Le sens n’est pas un problème.
Même en ces jours où l’ombre mâche et bave sa bile infâme sur ma profession, ces filaments dorés continuent à se déployer. Ça n’est pas de l’espoir, ou une croyance. C’est juste le fait que l’on a des vies entre les mains. Tous les jours.
C’est la question qui m’obsède en ce moment avec les lycéens auxquels j’enseigne. J’apprends encore à les connaître, surtout les premières : ils sont grands, ils sont aguerris, ils ont les codes de l’élève. Trois caractéristiques qui les placent à l’opposé des collégiens à qui j’ai enseigné jusqu’alors, sans le moindre jugement de valeur. Je les vois batailler deux heures durant avec un texte qu’ils présenteront peut-être au bac. Certains sont prêts à en redemander, d’autres se relâchent. Ou placer le curseur ? Je tente de ne pas leur montrer que je doute : quand on est dans un travail exigeant, l’assurance du professeur est une sacrée boussole. Mais intérieurement, j’ignore combien de temps ils arriveront à tous avancer avant que les plus fragiles ne commencent à baisser les bras… À moins que l’émulation ne les entraîne ? Actuellement, tenir ce rythme est un sacré acte de foi.
Alors je leur montre que moi aussi je mouille la chemise : « Vous avez vraiment lu tout ça ? » me demande, incrédule, un élève tandis que je leur rends des analyses de textes annotées. « Vous avez vraiment écrit tout ça ? » lui réponds-je, sur un ton qui n’est pas totalement blagueur.
Un vieux prof qui a souvent raison ronchonne que je suis là pour les faire bosser, que le programme de première est exigeant, et que les couver ne leur rendra pas service. Le guérisseur que j’incarne dans les jeux de rôle en ligne et le prof qui a permis à ses élèves de jouer Le Cid en quatrième protestent : c’est par la douceur que je sais faire passer des caps à ceux dont j’ai la responsabilité, équipe de vaillants héros ou élèves.
La question reste entière, et le chemin encore long. Alors en attendant, j’avance pas à pas.
Dans le premier volume de Dune, de Frank Herbert, le personnage de Gurney Halleck observe Liet-Kynes, le planétologue impérial. Et a cette expression que je traîne depuis que j’ai posé mes yeux dessus, il y a vingt-huit ans : « ses phrases n’ont pas de frange ».
Expression qui me semble d’autant plus juste depuis que j’enseigne au lycée. Je suis quelqu’un de très désorganisé, c’est de notoriété publique. Et c’est aussi le cas sous mon crâne. Les mots sortent souvent n’importe comment lors de mes cours. Je digresse, me reprend, recommence. Depuis mon arrivée au lycée, c’est quelque chose qui me terrorise et que je tente de combattre. Par honnêteté : je passe mon temps à expliquer aux élèves que les copies les plus impressionnantes sont les plus claires et les plus simples d’apparence. Celles où la pensée semble s’écouler naturellement.
Je me retrouve donc à devoir organiser le joyeux désordre intérieur. Certains ont un palais, moi c’est une brocante, dans laquelle on trouve tout et rien. Dès que j’ouvre la bouche, j’aimerais tant leur parler de ça et ça, et, oh, on travaille sur la poésie, ça me rappelle un truc…
Réussir à s’organiser. Parce que j’aimerais qu’ils aient confiance. Pas forcément en moi, mais dans le fait que les pensées, les mots, ça peut permettre d’éclairer. Faut jute réussir à voir à travers la frange.