Mardi 10 octobre

« Nadia, j’aimerais que vous me disiez comment vous avez travaillé sur votre commentaire. »

Le reste de la classe de Première Herbizarre s’est mis au travail. Ils ont un gros boulot, personne ne nous prête attention, à Nadia et à moi. Ni à son devoir, entre nous.
Le « devoir » en question a été rédigé par ChatGPT. Impossible de trouver une autre hypothèse : la syntaxe, impeccable à vue de nez, totalement disjointe quand on s’approche. L’absence totale de citations du texte. Les épisodes du livre inventés. Face à moi, clignement d’yeux.

« J’ai fait comme vous avez dit.
– C’est étrange, parce que je vous demande toujours de partir des relevés. Et vous le fait, quand on est en classe. »

Elle me regarde, droit dans les yeux. J’essaye de me sentir en colère, je n’y arrive pas. Parce que ce que j’aimerais, ce serait qu’elle prenne la porte de sortie un peu plus haut que son champ de vision « Oui, j’ai triché, j’avais peur de me prendre une taule. » Je n’attends pas forcément d’excuses – j’avoue, ce serait un chouette bonus – être pris pour un zigoto, c’est l’une des caractéristiques du métier de prof. Elle hausse les épaules.

« Mon grand frère m’a aidé. Mais si ça vous embête, je le refais, hein. »

J’hésite. Je ne connais pas encore assez Nadia pour savoir ce qu’il faut faire. Ça me donne donc le choix. Celui de provoquer un esclandre, de montrer à toute la classe que le crime ne paye pas. Celui de punir, histoire qu’elle réfléchisse à ce qu’elle a fait.

Mais je suis un consensuel naïf mou. Un des profs qui fait l’Éducation Nationale va à vau l’eau. Je décide de me dire qu’elle n’a pas encore la force morale pour prendre la bonne décision. Je lui tends sa feuille :

« Oui. Refaites-le. Parce que là, ce papier ne sert pas à grand-chose. »

Elle marmonne un truc et retourne s’asseoir. Elle chuchote un peu trop fort à ses potes.

« C’est bon, il a rien dit. »

Non, cette fois il a décidé d’espérer.

Lundi 9 octobre

« Pourquoi j’ai eu cette note ? »

Il n’y a pas vraiment d’agressivité dans la voix de Lelio. Mais une note qui me fait tourner la tête malgré tout. La note en question n’est pas basse en tant que telle (6/10). Pourtant, les yeux de l’élève brillent d’une lueur de reproche. Je repense à ce que l’on m’a dit quand je suis arrivé au lycée Keves. Sur les élèves contestataires. Ça m’enquiquinerait beaucoup que Lelio fasse partie de ces créatures que l’on m’a décrit, pesant le moindre quart de point. Parce que c’est un chouette ado. Il participe, essaye des trucs, et bosse énormément.

Bosse énormément.

« C’est toujours pareil, tu fous rien et tu réussis. »

Ce chuchotement exaspéré est adressé à son voisin, Alec. Un grand type sportif, modèle « mec populaire du lycée », cochant toutes les cases.

« Ah. Je vois, vous avez l’impression d’avoir plus bossé qu’Alec ?
– Il aurait fallu qu’il bosse, pour ça, monsieur. »

L’autre se marre. Sans mépris, plutôt un rire d’approbation. Et tout me semble évident. Les archétypes se remettent en place. Alec sera celui à qui tout réussit sans souci. Et pour Lelio, la persona du mec besogneux, qui y parvient à force de boulot. Visiblement, c’est déjà le rôle qui leur collait à la peau l’année dernière, me racontent deux de leurs copines à la pause. Jeu de rôles pas super agréable, pour celui qui a hérité du second violon.

« C’est juste une copie, c’est pas vous. Et c’est la première de l’année. »

Pour le moment, je ne peux pas lui offrir davantage que ces évidences, à Lelio. Ça et pas une once de pitié. Juste tenter de transmettre toute la certitude que ça n’est pas du théâtre. Pas de rôle déterminé à la distribution.

Samedi 7 octobre

L’autre jour, une phrase que je n’aime pas trop m’a échappée.

« Bon, après, on ne peut pas revoir l’utilisation du COD, c’est trop tard. »

C’est la fin, que je n’apprécie pas trop, le « c’est trop tard ». Bien entendu, ça me laisse toujours pantois de voir un élève de troisième capable de repérer une épanorthose dans un texte posé à cinq mètres de lui un soir de brouillard et continuer à demander si « Une partie », c’est un verbe. Ça me laisse pantois, mais je refuse de m’énerver à ce sujet. La tentation serait forte de blâmer, pour reprendre une connerie éternellement à la mode « la baisse du niveau », les téléphones portables, Tik Tok ou dieu sait quel sur lequel le Figaro s’indigne en ce moment.

De façon totalement empirique, j’ai plutôt tendance à croire que l’enseignement est de plus en plus chaotique. J’ai la sensation d’assister à une accélération frénétique des réformes de l’éducation, un manège pédagogique où il est aisé de se retrouver avec la tête qui tourne. La scolarité des élèves est faite de fragments plus ou moins disjoints (le confinement de 2020 ayant été un sacré coup dans cette fragile mosaïque). Alors oui. Ce qu’ils retiennent n’est pas cohérent.

Mais le savoir n’est pas une trajectoire à sens unique.

Et peut-être que cette étude de texte sera le moment où Olaf finira par piger le COD, parce que la famille du narrateur, dont on n’arrête pas de parler, elle est cachée dans le COD. Parce qu’il est dans une classe de 24 élèves et que j’ai le temps de le lui réexpliquer.

Nos élèves vivent une réalité de plus en plus chaotique. Nulle surprise que la construction de leur savoir le soit également. Nulle surprise qu’en tant qu’enseignants, on se retrouve un peu plus chaque jour à devoir faire des sauts périlleux pour offrir à chacun ce dont il a besoin.

Pas évident.

Vendredi 6 octobre

Flûte, une mauvaise heure.

Tout ce que je déteste durant une heure de cours : l’impression que mon cours n’est pas au point, que les élèves se foutent de moi, un état d’excitation dû au fait que leur bus part très vite le vendredi (et que je dois expliquer chaque semaine que NON, on ne sort pas avant la fin de l’heure). Et par-dessus tout ça, un élève qui joue la provoc en me reprochant d’avoir allumé le néon au-dessus des tableau, parce que ça consomme de l’énergie « et qu’il est éco-délégué ».

Alors oui

Oui je sais ce qu’il faut faire. Se dire que c’est une heure parmi d’autres. Remettre – mais pas totalement – son cours en question. Différer le conflit avec le môme et appeler ses parents après être redescendu pour tenter de comprendre ce qu’il se passe. Ne pas remettre tous ses choix de vie depuis ses quatre ans en question. Mais nous sommes vendredi, la semaine a été crevante, et j’ai la désagréable impression que, sur mes quatre classes, celle-ci est en train de m’échapper, alors que ça va de mieux en mieux avec les autres.

Nous sommes vendredi et j’aimerais que, parfois, les choses soient simples, dans ce boulot. Ça fait rigoler la partie de moi encore lucide. Je pourrais aussi souhaiter qu’ouvrier métallurgiste ne soit pas un métier physique ou que l’on puisse exercer la puériculture sans s’approcher d’enfants. C’est absurde.

Ces moments poisseux, il faut réussir à relever la tête pour les regarder en face. Les démonter et les analyser, pro-fe-ssio-nelle-ment. Je ne devrais pas me moquer. Les outils du métiers aident bien souvent à dégonfler ce qui nous paraissait un drame.
Je passe mon temps à essayer de soigner les heures qui se sont foirées chez les collègues.

Médecin, soigne-toi toi-même.

Jeudi 5 octobre

J’en suis à ma troisième heure d’affilée avec des secondes (une heure en classe entière avec l’une, deux en demi-groupe avec l’autre), à faire la troisième même heure de cours. C’est ma huitième au total de la journée. Ulysse a beau avoir fait un beau voyage, il me sort un peu par les trous de nez, il faut bien avouer. Je rigole un peu trop facilement et les secondes, un poil médusés de voir leur prof aussi hilare. Mais ils suivent, et s’en sortent plutôt bien.

Le mot du jour est « fugacité » : j’ai expliqué le sens à tous les élèves que j’ai vu cet après-midi. Et ces explications, comme le cours, ont été à chaque fois accueillis différemment. À se demander à quoi ça tient. Une heure épouvantable, élèves mutiques et ne comprenant pas où j’allais, une autre fabuleuse, où nous avons avancé à pas de géants et une dernière chaotique mais se passant plutôt bien. À quoi ça tient… Cet étrange alchimie des classes, où certains élèves parviennent à aider leur prof à les guider. Mais parfois, il arrive que je rate une phrase, que je trébuche sur une explication capitale. Et là tout déraille, il va falloir sortir les rames pour les remettre dedans. À l’inverse, je rebondis parfois sur une intervention inattendue, je parviens à les détendre au bon moment (comme lorsque, au troisième hurlement provenant du terrain de sport sous les fenêtre je hurle « Non Jim, n’abandonne pas, tu reverras ta femme ! »), ce qui leur permet de refroidir leurs neurones surchauffés.

Sacrée expérience, tant d’humilité que de confiance en soi : finalement, un cours raté ou réussi c’est fluide, flottant… Et il y aura toujours la prochaine fois. Le truc est d’avoir l’énergie de ne pas abandonner.

Mercredi 4 octobre

Première engueulade en ce début d’année. Les secondes persistent à penser que le matériel est une amusante composante facultative des cours.

Et comme souvent lors de certaines engueulades, je sens une sorte de confort, d’approbation gagner la pièce. Le prof gueule, comme de juste. Figure imposée. C’est comme si je n’avais que trop attendu avant de leur montrer que oui, je sais élever la voix, faire les gros yeux et postillonner un peu.

Foutus rituels.

Mardi 3 octobre

J’ai dû parler une trentaine de minutes avec S. depuis le début de l’année scolaire. À la pré-rentrée, nous avions sympathisé autour d’un terrain de badminton et depuis, rien. Les emplois du temps, le va-et-vient incessant entre les bahuts…

Aujourd’hui, je me pose à côté de lui en salle des profs. Il est un peu en retrait, l’air contrarié. Ça se passe moyennement bien avec une classe de seconde ; il n’a pas l’impression d’avancer. Gros doutes : ceux que connaissent énormément de collègues qui commencent dans le métier. Sans trop attendre, j’applique le pansement premiers secours qu’on m’a appris à déployer dans ces circonstances :

« Si tu es ici, c’est que tu es légitime à l’être. »

Ça n’est pas qu’un baume pour contusions à l’ego. C’est une croyance fermement ancrée. À partir du moment où, quelle que soit la raison, on a décidé d’enseigner, on a le droit de tenter sa chance. Quel que soit son parcours, ses compétences, ses forces et ses faiblesses. Une fois dans ce boulot, ne comptent plus que les actes devant les élèves, et notre propension à tenter de nous améliorer. Je ne suis pas naïf : je sais parfaitement que mon propre chemin y est pour beaucoup. Je sais que je cherche à émuler toutes ces mains qui se sont tendues, les premières années, pour m’aider, alors que j’étais absolument incapable d’aligner trois minutes en classe sans commettre une bourde pédagogique ou didactique.

Mais il y a plus.

Notre métier se tisse du chaos. Chaque année un peu plus. Au fil de réformes qui tricotent et détricotent, d’un statut de plus en plus flou, et d’un domaine de compétences qu’on veut toujours plus vaste. Si tu te lances dans cette grande et terrifiante aventure, que tu sois déjà un pédagogue aguerri ou un néophyte maladroit, tu mérites toute l’aide, le soutien, et la force possible. Il n’y a que comme ça qu’on préservera ce qui peut l’être encore.

Lundi 2 octobre

Petit à petit, ils émergent. Les élèves. La vague de visages se fendille lentement et laisse apparaître les individus.

Si j’évalue très vite, chaque année, c’est aussi pour apprendre à les connaître. Voir leur écriture, leur nom, leur persona de papier, les appeler pour leur remettre leur copie, ça fixe leurs regards. Partiellement, seulement, mais il y a des noms qui émergent. Souvent de garçons, je retiens avant tout les noms des garçons. J’ignore de quel biais cognitif ou sexiste ça vient, mais ma mémoire est têtue. Et puis, je m’accroche à de petits détails. La façon dont celle-ci souffle quand elle commence à perdre pied dans mes explications. Le collier de perles qu’il porte sur son T-shirt de foot – une nouvelle mode ? Les minuscules origamis qu’elle laisse tout le temps derrière elle en quittant la salle.

Ça reste inconfortable. Les aller-retour entre les bahuts, la découverte de ce qui est presque un nouveau boulot, tout cela m’empêche de prendre du temps. De réfléchir après les cours, de leur parler un peu.

Chaque année, en tant que remplaçant, il faut retisser cet ouvrage délicat et précis, la constellation de nos élèves, de toutes ces personnalités et de leurs énigmes. C’est exaltant et crevant, encore plus cette année.

C’est le jeu.