Lundi 1er mai

Débat, dans ce week-end de la fête des travailleurs, sur twitter. Des enseignants se demandent si certaines matières demandent davantage de travail de préparation ou de correction que d’autres. Forcément, comme on est sur twitter, ça tourne au vinaigre et ça se conclut par des propos pas très agréables.

Comme si le temps de travail des professeurs restait ce tabou absolu, dont on n’arrive pas à parler, que ce soit entre collègues ou avec des personnes extérieures à ce boulot. Il y a quelques années, j’avais écrit sur ce “travail de l’ombre” : la conceptions des cours et l’évaluation, bien entendu, mais tout le reste également. Les réunions, les rencontres avec les parents, la différenciation… Tous ces trucs qu’on a du mal à expliquer non seulement aux autres, mais également aux collègues. Peut-être parce que nous avons la chance d’exercer un boulot extrêmement libre. Dans lequel on peut passer nos week-ends entier à étalonner nos cours ou à se la couler douce.

Peut-être parce que nous exerçons un boulot de bonne volonté.

Nous ne sommes pas – encore ! – surveillés, évalués, pour ce travail de l’ombre. C’est notre plus grand privilège et notre malédiction. Privilège : nous créons notre univers pédagogique, nos relations avec nos classes, notre persona de prof. Malédiction : il est tellement simple de tenir ce qui constitue l’épine dorsale de notre profession pour quantité négligeable. Il est plus facile de brailler que les profs sont des feignants que de leur accorder le bénéfice du doute. Et si même entre nous, nous en venons à tenter de mesurer l’immesurable, à nous demander qui bosse le plus, alors comment s’en sortir ?

Je préfère me dire que nous faisons presque tous de notre mieux. Que dans leur immense majorité, les enseignants sont des personnes consciencieuses, qui tentent de faire correspondre leurs aspirations et leur pratique.

Je préfère me dire que, quand ce genre de débat refait surface, il n’y a qu’à secouer la tête. Et continuer.

Dimanche 30 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Marina Viotti, gagnante des Victoires de la musique classique.

Samedi 29 avril

La dernière période de cours qui se profile. Huit mois au collège Alrest et à peine deux mois, troués de jours fériés avant la fin. C’est le moment où, en tant que TZR – remplaçant – je commence à rêvasser. À quoi est-ce que ça ressemblerait, si j’y restais ? Deux années de suite dans le même bahut ? J’ai connu ça, pourtant, en région parisienne. Mais ça me semble loin, si loin… Je sais que dès mardi, je commencerai tout doucement à ramener un peu de matériel depuis ma salle chez moi. Petit à petit jusqu’à ce que, à la fin du mois de juin, j’aie effacé toutes les traces de mon passage.

Je n’ai pas spécialement envie de rester dans ce bahut. Les collègues sont géniaux, les élèves adorables, mais se taper les deux tiers de l’Ile et Vilaine dans le sens de la hauteur pour s’y rendre, ça use. Et pourtant, déjà, ce léger sentiment de nostalgie. Je commence à m’évaporer. La réalité de ce qui m’entoure au niveau du boulot perd un peu, juste un peu, en consistance.

Ça n’est qu’une année scolaire pourtant. Que la règle du boulot. Et pourtant, pendant dix mois, cette salle de classe aura été l’épicentre de ma vie professionnelle, à laquelle je me suis ô combien attaché. C’est étrange de se dire que bientôt, ce ne sera plus qu’un souvenir. Mais est-ce que ça n’est pas plus beau comme ça ?

Non. C’est juste mon envie de rendre tout ce que je vis dans ce métier beau. Il n’y a pas grand-chose dont je suis fier dans la façon dont je bosse. Mais ça, oui.

Vendredi 28 avril

“Je ne comprends pas, en plus vos appréciations, elles sont très encourageantes !”

Face à moi, les yeux de la mère d’Ethan brillent à la fois de colère, de frustration, et d’envie de comprendre. Ceux d’Ethan, je ne les vois pas. Il les détourne vers la vitre de la salle 101. Il a de beaux yeux, Ethan tout bleu, comme ceux de sa maman et, au début de l’année, toujours emplis d’enthousiasme.

Ça a changé. Là où il venait me voir à la fin de chaque cours pour m’expliquer que j’étais son professeur préféré, là où il voulait toujours en savoir davantage sur le cours que l’on venait d’apprendre, Ethan passe désormais son sac sur son dos d’un coup d’épaule – il a gagné en force – et sort voir ses copains.

“Et le soir, on lisait chacun une page de livre avec sa petite sœur. C’est comme ça qu’ils ont appris le français. Maintenant il n’a plus envie.”

Les résultat d’Ethan ne sont pas mauvais, pourtant. Il semble juste tellement moins motivé. Tellement moins investi. Et sa maman en souffre, c’est pour ça qu’elle a voulu me voir.

Peut-être, bien entendu, peut-être y a-t-il quelque chose d’important qui se joue. Mais j’ai aussi l’impression que, tout simplement, Ethan a cessé, durant cette année de sixième, d’être un petit garçon. Au collège, il y a des trucs importants, et magiques, et sombres, et sales, et merveilleux, et graves qui se jouent. Ethan, en ce moment, veut aller les voir. Il veut s’opposer aux adultes, détourner le regard, parler sans lever la main. Il veut dire des gros mots et impressionner les adultes. Il veut rigoler quand on lui tourner le dos et se dévoiler un super bon matheux.

Ethan veut savoir ce que c’est, d’entrer dans l’adolescence. Je n’ai pas d’enfant, mais je suppose que ce doit être douloureux. Et c’est mon rôle, ce jour, de l’accompagner dans ce cheminement. En ne mettant pas tout sur le compte de ce changement, mais en lui expliquant, le plus clairement et le plus gentiment possible, en quoi il est incontournable.
Les peines de croissance, c’est pour tout le monde, enfant comme adultes.

Jeudi 27 avril

“Tu sais que tu es un vieux prof quand tu croises un ancien élève de sixième qui passe le bac.” écrit sur facebook un – jeune – collègue.

Et il est vrai que c’est une étape, pour nous, les profs de collège. Le petit nœud à l’estomac quand les mômes viennent te voir. Plus grands. Mais ça n’est qu’une étape. Parmi celles, innombrables, qui cascadent ensuite. La première fois qu’un élève te parle de son boulot. De sa famille. De ses enfants. La première fois qu’il devient l’un de tes collègues.

Finalement, c’est quoi un “vieux prof” ? Je dois être l’un des humains les biens moins placés pour répondre à cette question, étant donné que j’appelle encore certains adultes de ma connaissance “de grandes personnes” (pas en leur présence).

Je n’ai pas envie de balancer ces banalités de garder l’esprit jeune, ou je ne sais trop quoi. Mais le fait est que, comme je l’ai déjà dit, j’ai l’impression chaque année de débuter dans le métier. Et si, de plus en plus, je croise des élèves devenus “grandes personnes”, je débute aussi, à chaque mois de septembre. Plus riche d’expériences et de méthodes, mais toujours aussi novice émotionnellement.

Un vieux prof, sans doute. Qui débute.

Mercredi 26 avril

Coup de téléphone à T. Je lui raconte comment j’ai discuté avec une collègue bientôt titulaire, que j’ai tenté de la rassurer sur son futur en région parisienne, sans lui peindre non plus un tableau trop idyllique.

T. s’emporte. Contre ceux qui peuvent dire que l’enseignement en REP+, c’est chouette et épanouissant. L’enseignement en REP+, c’est ce qui lui a fait quitté le métier.

Je sais pas si ça lui fait encore mal.

À moi oui.

Mardi 25 avril

Irina a commencé l’année comme une caricature d’élève modèle : sérieuse, attentive, organisée. Toujours son matériel. Rien ne semblait la dévier de son objectif d’avoir toujours de bons résultats, de se montrer solide.

Et puis, la machine s’est grippée.

Depuis plusieurs mois, il est question qu’Irina reparte dans le pays dont elle est originaire. Quand ? Pour combien de temps ? Impossible de le savoir, la professeur principale ne parvient pas à convoquer les parents. Tout ce qu’Irina sait est que, si cela arrive, ce sera immédiatement.

Elle s’est métamorphosée.

Désormais, Irina parle fort, et rit encore plus fort. Pleure souvent aussi. À abandonné les ateliers auxquels elle participait pour être avec ses copines. Ses résultats ont augmenté dans les matières qu’elle aime, plongé dans celles qui l’intéressent moins. Elle me fait la gueule une journée, et m’affirme que je suis le meilleur prof de l’univers le lendemain. Et lorsque je lui demande si elle a envie de discuter un peu, s’enfuit à toutes jambes.

Le chaos est advenu dans la vie d’Irina. Et la voir tenter de le chevaucher, de le maîtriser, crève le cœur d’admiration.

Lundi 24 avril

“Monsieur, vous avez recousu votre bouton de chemise.
– Eh oui.
– Par contre c’est pas exactement le même que les autres.”

Les élèves ont, quand ils regardent leurs profs, une vision qui feraient passer Superman pour une taupe presbyte. Le moindre détail est passé en revue, analysé, et commenté plus ou moins discrètement, en fonction de l’ambiance de classe.

Et c’est plutôt étrange.

“Monsieur, pourquoi vous mettez plus votre T-shirt Monster Hunter ?
– Monsieur, elle est où votre veste rouge ? (c’est vrai, elle est où ?)”

Je ne m’y trompe pas : quand on est contraint d’écouter un adulte le détailler du regard devient un dérivatif à l’ennui ; car non, je n’ai absolument pas la prétention d’enseigner à des élèves en permanence assoiffés de connaissance.

Si c’est étrange, c’est que j’ai très peu conscience de moi-même.

Je suis extrêmement maladroit. Je me cogne, je fais valdinguer des trucs – grand spécialiste du lâcher de Veleda en pleine explication – je trébuche. Ça n’est pas que je ne “fais pas attention”. C’est que je n’arrive pas à me concevoir dans l’espace.

Sauf quand je sens que l’une ou l’un d’entre eux me fixe vraiment. Que j’existe à leurs yeux. Là, c’est comme si Monsieur Samovar prenait corps.

C’est bizarre à dire comme ça. Mais dans ces moments-là, j’existe.

Dimanche 23 avril

En 2009, la société PlatinumGames sort le premier volet de la licence Bayonetta, dont le troisième vient de sortir aujourd’hui.

Le jeu – excellent au demeurant, dans son genre, à savoir l’action survitaminée – deviendra instantanément un classique du fait de son héroïne, et personnage éponyme de la série, la sorcière Bayonetta. Une sorte de caricature de caricature de fantasme de femme forte. Bayonetta est une sorcière à la plastique absurde passant son temps à se battre contre les forces surnaturelles à l’aide de tout ce qui lui passe sous la main, pistolets, épées, fouets, tronçonneuses ou portes d’églises (oui). Le tout entre deux bons mots.

Pour moi, Bayonetta – le personnage – était une immense blague. Une sorte de pied-de-nez adressé aux fantasmes de pas mal de joueurs, et même si certains de ses aspects me semblaient sujets à caution, je passais de bons moments en compagnie de cet avatar. Les trois premiers volets de la série lui construisaient une histoire, histoire qui prenait bien soin de ne pas empiéter sur le côté survitaminé de l’action, à l’exception peut-être de la très belle histoire de sororité avec sa sœur d’arme, Jeanne. (Tous les amateurs de la série Daria vous diront qu’une héroïne a besoin d’une Jeanne).

C’est pourquoi j’ai pas mal sourcillé – je n’ai pas dû être le seul – lors de l’annonce d’un quatrième volet, sobrement intitulé Bayonetta Origins : Cereza and the lost demon.

Tout dans ce jeu semble prendre la licence à rebrousse-poil : exit l’action frénétique, on se trouve dans un jeu d’aventure, à contrôler non pas une magicienne sexy, mais celle qu’elle était dans mon enfance, une apprentie sorcière craintive et maladroite. Qui un jour, suite à un appel reçu en rêve, se perdra dans la forêt d’Avalon. L’excursion pourrait tourner au drame, si Cereza – nom originel de Bayonetta – ne rencontrait Cheshire (rebaptisé Chouchou en français) un démon qui, suite à une erreur d’incantation, se retrouve piégé dans la peluche de la fillette, et du même coup lié à elle. Le duo se retrouve contraint de collaborer, elle en quête de pouvoir lui permettant de sauver sa mère, lui espérant pouvoir retourner de l’enfer d’où il provient.

Bayonetta Origins est beau. Très beau, tant graphiquement qu’au niveau de la bande-son. Si j’ai d’abord craint un design “à la Tim Burton”, comme il est facile d’en pondre à la chaîne, quelques heures à explorer Avalon révèlent rapidement que le jeu possède sa propre patte graphique, dont le côté enfantin n’est pas pour autant superficiel ou gnan gnan. La narration, qui s’effectue sous la forme de pages à tourner, avec des doubleuses de qualité, fonctionne parfaitement pour le support.
Quand au jeu en lui même, il s’avère étonnamment bien dosé dans sa difficulté. Cereza et Chouchou doivent user de leurs talents respectifs pour progresser, entre énigmes et combats. C’est là que l’innovation intervient : chaque personnage est contrôlé par une manette de la switch. Si l’idée est excellente, mon manque de coordination a rendu l’expérience compliquée, je persistais à vouloir faire bouger le personnage à gauche de l’écran avec la manette de gauche, même quand ce n’était pas celle qui lui était attribuée. Ce problème mis à part, le jeu est étonnamment fouillé, tout en restant accessible.

Et c’est ce qui fait son culot : clairement, PlatinumGames ne s’adresse pas qu’aux amateurs de la licence. Si, peu à peu, on retrouve quelques éléments des jeux précédents (la mise en scène des combats, quelques thèmes musicaux, la personnalité de Bayonetta qui émerge chez Cereza), on a affaire à une aventure qui ne cherche pas à les flatter à tout prix, et qui s’adresse à n’importe quel joueur désireux de tenter l’expérience, confirmé ou néophyte.

Il me faut conclure sur l’aspect lui plus étonnant du jeu : son histoire qui, d’un petit conte mignonnet, devient peu à peu un récit touchant et beau, tout en conservant une belle humilité. Et surtout, Bayonetta Origins parvient, très délicatement, à changer notre sorcière super-héroïne en vrai personnage de fiction. Ses comportements surjoués trouvent ici leur raison, ainsi que nombre de ses postures ou de ses tics de langage. Bref, ce joli jeu d’aventure rend un immense service à Bayonetta : elle n’est plus une blague. Et même si l’ambiance sera toute autre, le livre de contes virtuel refermé, l’envie de la retrouver adulte est forte.

Cereza and the lost demon fait du bien. Parce que son parti pris est culotté, qu’il ne se contente pas d’être une déclinaison pour mômes des aventures de Bayonetta, et qu’il m’a scotché à ma manette dans cette exploration de la forêt d’Avalon, se concluant sur un secret qui donne une toute autre saveur à la fin de Bayonetta 3.

Alors oui : se perdre avec l’apprentie sorcière et sa peluche peut être un beau service à se rendre.

Samedi 22 avril

“Monsieur, il y a pas de musique ?”

L’évaluation a commencé depuis cinq minutes. C’est la dernière avant les vacances, et j’ai la tête ailleurs. Visiblement, pas Anita.

“Oh, je suis désolé.”

J’ai commencé ça depuis quelques années. Leur mettre de la musique, en fond sonore très doux, pendant les contrôles. Pas dans toutes les classes : il faut que l’on ait confiance, qu’on s’entende bien. Que ça convienne à tout le monde aussi, pas question de les déconcentrer.

Mais quand ça fonctionne…

Les gestes s’apaisent un peu. Il y a des petits sourires quand ils reconnaissent le morceau ou viennent me demander le titre. Ça n’est vraiment pas grand-chose. Ni une méthode magique, ni un “réflexe pédagogique à avoir”. C’est une petite brique qui, parfois, m’aide à construire ma classe. Une petite brique dont j’aime la forme et les angles. Que ce soit du Chopin ou une bande-son de jeu vidéo, je suis bien, avec eux, tandis qu’ils écrivent.

Parfois, il y a juste besoin de quelques notes.