Lundi 3 avril

Cette commission ne sert à rien.

C., la prof principale, sait que ça ne sert à rien.

Je sais que ça ne sert à rien.

Et Enzo, lèvres serrées, regard baissé, le sait aussi.

On lui répète ce qu’on lui a dit mille fois : que nous sommes inquiets de sa liste d’observations, longue comme l’Anapurna, de son comportement de harceleur avec les plus petits.

Rien ne passe. Des banalités sont échangées. Il faut prendre des engagements, pense à l’orientation…

Je finis par intervenir. En expliquant à Enzo qu’on perd du temps. Qu’on ne peut pas l’aider s’il ne veut pas qu’on l’aide. Que tous les tutorats du monde ne changeront rien si ça ne vient pas de lui.

“Ben je vais me reprendre en main.”

Catéchisme mal récité.

Le mal-être et le refus d’Enzo nous sont inaccessibles. Et il sait parfaitement que s’il ne nous donne pas ne serait-ce qu’un peu, nous ne pourrons rien.

“Je suis inquiète pour lui”, conclut C. en partant.

Pas mieux.

Samedi 1er avril

J’ai beaucoup de mal à m’entendre avec V. V. parle très fort et souvent pour se plaindre. V. se lamente en permanence du niveau des élèves et du fait qu’ils ne comprennent rien. Pour V., clairement, le niveau baisse et les mômes sont insupportables.

Je réponds toujours par monosyllabes à V., parce que sinon, j’éclaterais, et j’éclaterais maladroitement. Alors je me rengorge de ma supériorité : moi au moins, je crois en mes élèves, moi au moins, je ne suis pas aigri.

Sauf que quand un message est transmis par les professeurs principaux des classes que nous avons en commun, V. est souvent la première à répondre. Ses mots écrits ne sont pas plus agréables que ses paroles. Mais ils sont rarement vides. Même s’ils sont brutaux, même s’ils sont blessants, ils montrent qu’elle y attache de l’importance, aux élèves. Elle cherche des solutions. Sans jamais quitter son aigreur. Mais elle essaye. Elle veut comprendre pourquoi “il ne fiche rien en cours”. Elle appelle les parents, elle propose toujours de rattraper les évaluations ratées, de reprendre le cahier de cours, de consacrer des heures en plus aux classes qui décrochent. V. m’insupporte. Mais V. fait le taf. Alors au font, est-ce qu’on s’en fout pas un peu, de mes opinions ?

Vendredi 31 mars

Aujourd’hui, avait lieu le procès de Renart, en sixième. Même que d’autres élèves sont venus voir.

Les mômes se sont donnés.

Et comme à chaque fois qu’ils franchissent une épreuve, les sixièmes ont tant tapé dans leurs forces que dans leurs faiblesses. Aya, était une diva insupportable avec un costume, un maquillage et un jeu de comédienne parfait. Johan ne cessait d’intervenir, ce qui était tout à fait raccord avec sa position de fils d’Ysengrin, désireux de défendre son père. Valère avait oublié sa feuille… Alors il a improvisé tout son rôle de Renart avec un sens de la répartie hallucinant.

C’est ça qui est chouette, cette année. Malgré la distance, malgré les menaces de fermeture. Ces mômes qui sont peu. On a le temps d’aller les voir et de leur donner confiance, dans ce qu’ils ont de bon. Et aussi dans ce qui nous exaspère en eux.

J’ai espoir que ça les rende forts.

Jeudi 30 mars

Je ressors des derniers cours de cinquième avec les batteries quasi à plat. Rédaction longue sur le genre médiéval. Un début, un milieu, une fin. Un contexte cohérent, au moins trois personnages, et de la chevalerie à plein tubes.

En fait, qu’il s’agisse de fine amor ou de quoi que ce soit d’autre, je m’en moque. Le but, avec ces cinquièmes, est qu’il ne fasse pas ça pour s’en débarrasser. Comme à chaque fois avec eux, à peine ai-je lancé l’activité que j’entends un “j’ai fini !”

“Mais… Ça n’est pas une histoire, ça, Gremio.
– Ben si.
– Non. Il y a trois phrases, elles sont incompréhensibles.
– Ouais non mais c’est bon, j’ai fini, c’est pas grave si j’ai 2/20, hein, c’est trop long !”

La feuille sur laquelle il a griffonné est très moche. Des lettres qui forment à peine des mots s’entrechoquent. Je réprime mon envie de chiffonner le machin et plisse les yeux.

“Votre héros est un cuisinier ?
– Ouais, pourquoi ?
– C’est intéressant, ça, pourquoi cette profession ?
– Bah (ils disent tout le temps bah, quand je les exaspère) je sais pas.
– Pourtant vous dites que son père est un seigneur. Il ne devrait pas avoir cette position.
– Mais je m’en f…
– Non non, c’est intéressant ! Comment est-ce qu’il est arrivé là ? Ça pourrait être ça, votre histoire !”

Toute l’heure, intégralement, se passe ainsi. Trouver dans chaque chaos de sylo bic un fil à tirer, pour leur montrer que ce qu’ils ont écrit suscite de l’intérêt. Défroisser, fibre à fibre, le papier, de chaque môme ou presque, individuellement.

“C’est très intéressant, ce personnage de vieille femme, là.
– Non, mais c’était juste pour rire…
– Elle pourrait être une alliée de l’héroïne.”

Une heure à plonger dans des imaginations encore chancelantes. Une heure à leur montrer que leurs mots valent la peine d’être retranscrits.

C’est crevant.

Mercredi 29 mars

Je n’ai connu Olivier que dans le club de jeu de rôles. Un gamin futé, capable tout à la fois de provoquer un chaos pas possible parmi les joueurs, et, l’instant suivant, de proposer des idées géniales. Un môme drôle et sarcastique, qui avait commencé à lire Lovecraft, alors qu’il n’aimait pas du tout la lecture.

Olivier a été viré par conseil de discipline. Agression d’une collègue.

Je n’arrive pas, comme souvent à compléter l’équation. Je me déteste d’avoir en tête le répugnant “mais il était si sympathique.” Je suis abattu de n’avoir entraperçu qu’un minuscule fragment de ce môme.

Une histoire qui s’évapore, dans un nuage de suie.

Mardi 28 mars

Vendredi, les sixièmes mettront en scène le procès de Renart.

Ça a été toute une aventure. Chaque élève joue le rôle d’un animal, accusé, témoin, avocat… qu’il a crée à partir du bouquin. Des affiches ont été dressées, le déroulement minuté…

Et C., l’une des AESH, viendra y assister. Parce que C. a aidé deux élèves ULIS en inclusion à préparer leur texte. Elle a travaillé de concert avec Anita, qui joue la juge Fière la lionne, pour que les deux élèves en question puissent participer au même niveau que tous les autres.

E., la prof d’Histoire-Géo de la classe, viendra aussi. Parce qu’elle leur en apprend beaucoup, en EMC, sur la justice, la façon dont circule la parole… Et peut-être aussi B. et A., les deux agentes d’entretien qui ramassent souvent mes affiches qui se cassent la gueule (maudite patafix) et aimeraient bien constater leur utilité.

Cette activité, si elle fonctionne, aura été le boulot des élèves et de tous ces adultes, plus quelques autres. Le procès “il faut un village pour élever un enfant” m’a toujours paru suspect.

Mais j’aime bien qu’un procès fictif ait réuni tous ces gens. Et que tout le monde ait appris.

Lundi 27 mars

Les cinquièmes se détestent. Je ne comprends pas totalement pourquoi, mais dans cette classe, c’est la guerre de chacun contre tous. Ils se piquent leurs affaires, se moquent, se vannent méchamment. Les deux seuls à ne pas s’embrouiller sont Judy et Luis, qui sortent ensemble, mais n’osent pas le montrer histoire de ne pas être vannés (spoiler : tout le monde est au courant).

Aujourd’hui, début de travail d’écriture longue. Sujet : l’univers médiéval. Ils doivent les uns et les autres raconter le parcours d’un personnage qu’ils ont crée : chevalier, herboriste, troubadour ou musicienne… Je leur ai permis de se placer où ils le souhaitaient dans la classe : l’espace dont je dispose permet qu’ils se tournent tous le dos ou presque.

“Hé Jodah ! Il s’appelle comment ton héros ?
– Pourquoi ?
– Je vais le tuer dans mon histoire.”

On a tout essayé et C., leur géniale prof principale, est découragée. Cette cinquième devient “la classe compliquée”. Ils semblent vouloir s’approprier ce titre, cette gloire, celle de classe désagréable, qui refuse de montrer ses côtés lumineux aux adultes.

Et en plus leurs histoires sont nulles.

Et ils le savent très bien. “Non mais aller, ça saoule. Mettez-moi un zéro tout de suite, ce sera fait.”

Les cinquièmes ont envie que ça se passe mal. Alors respirer. Aller les voir, les uns après les autres – ils sont peux, c’est possible – et aller tirer le tout petit fil coloré qui ressort de leur phrase de cinq lignes sans ponctuation qui constitue, selon eux, l’intégralité de leur rédaction.

“Pourquoi vous parlez d’un château à Marseille ?
– Bah je sais pas, j’y vais en vacances.
– Vous savez qu’il y avait souvent des épidémies de peste, là-bas, au Moyen-Age. Avec des pustules qui explosaient des furoncles… (toujours en faire trop).
– Ahah, dégueulasse !
– Il pourrait y avoir une épidémie de peste.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, c’est super original, comme idée, que ça se passe à Marseille, autant en profiter !”

Demander à celui-ci pourquoi il a évoqué un métier à tisser, à celle-là pourquoi elle parle d’un combat à la lance plutôt qu’à l’épée…

Et en engueuler deux comme du poisson pourri parce qu’ils se sont vannés une fois de trop.

“Mais vous dites qu’on a de bonnes idées et après vous nous grondez !
– Ça n’empêche pas.
– On travaille, pourquoi vous nous laissez pas rigoler un peu.
– Parce que ça n’est pas rigolo, parce que vous valez mieux que ça.”

Ils lèvent les yeux au ciel, ils ne veulent pas comprendre. Qu’importe. Continuer à y croire pour eux jusqu’à ce qu’ils y croient enfin.

Dimanche 26 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Et quand Postmodern Jukebox s’attaque à une chanson entendue et réentendue… Ça fonctionne !

Samedi 25 mars

Sol arrive souvent en classe les mains toutes sales. Il a une culture délirante concernant le rock des années 70, des parents injoignables et une sacrée plume.

Par contre, aujourd’hui encore, pas de stylo.

“Monsieur… Je peux pas écrire…
– Quelqu’un peut prêter un stylo à Sol ?
– Moi j’ai juste un stylo plume.
– Moi j’en ai un vert fluo. Ça va vert fluo, monsieur ?”

C’est le problème avec les sixièmes. La moindre demande se transforme en un chaos pas croyable, on se croirait à l’assemblée nationale. En désespoir de cause, je fouille dans mon cartable et en retire un stylo noir à mine rétractable. Sol le récupère et commence à écrire son texte.

Fin du cours, il vient de me le rendre.

“Vous allez faire comment, le reste de la journée ?
– Bah je sais pas.
– … Gardez-le et ramenez-le moi demain.”

Je n’arrive toujours pas à mémoriser mon emploi du temps. Le lendemain, je n’ai pas les sixièmes. Ça n’empêche pas des doigts tout noircis de frapper à la porte de la salle des personnels.

“Monsieur, je vous ramène votre stylo.”

Stylo désormais orné d’un tout petit autocollant Kiss.

“C’est pour vous remercier. J’écris super bien avec.
– Sol…
– Oui ?
– Vous voulez le garder, le stylo ?
– Je peux ?”

Il s’éloigne dans le couloir, l’air pas particulièrement heureux, mais en se retournant deux ou trois fois pour me faire coucou. L’une des mille petites énigmes du bahut.