Vendredi 24 mars

“Monsieur, la CPE elle nous a dit de venir vous voir et de nous excuser.”

D’énormes larmes roulent dans les yeux des deux sixièmes qui sont venus m’interrompre dans ma consommation quotidienne de Ricoré à la récréation (arrêtez de rigoler, je tente de diminuer le café… J’ai dit arrêtez de rigoler !)

“Allons bon. Que se passe-t-il ?
– On… On s’est… hic… on s’est enfermées dans les toilettes.
– Ah ?
– Et… Et on a renversé du savon par terre et on l’a étalééééééé.”

Grandes eaux. Et là, j’ai approximativement quatre secondes pour savoir comment réagir devant ces deux gamines dont je suis le professeur principal. Et je n’ai pas la moindre idée de la réaction à adopter devant cette affaire de salon étalé par terre par pure malveillance.

Je bafouille un truc absolument nul sur le fait d’agir sur un coup de tête, qu’il faut tenter de se tirer vers le haut, pas vers le bas, mais qu’elles apprennent ce que ça veut dire d’assumer ses erreurs et que ça s’est bien. Je me consume de honte devant l’inanité de la réplique.

Des situations comme ça, il y en a dix par jours quand on est prof. On ne gère pas que du sublime ou de l’effroyable. Parfois, de l’incongru. Des scènes improbables dont il nous manque les tenants et les aboutissants, voir même une partie essentielle. Des scènes peut-être anodines, peut-être essentielles sur lesquelles il faut réagir au quart de tour. Une vraie descente de piste noire.

Jeudi 23 mars

Un troisième constat de “service non fait” dans ma boîte mail.

Une troisième tentative d’être un petit grain de sable dans la grande machine.

Grève.

Mercredi 22 mars

Je déteste, je déteste la théorie du mal nécessaire. Dit comme ça, ça fait classe. Mais au quotidien, ça me fait surtout passer pour un type doté de sensiblerie, qui traite ses élèves comme s’ils étaient constitués de cristal, d’ego masculin, ou de toute autre matière hyper fragile.

Ça n’est pas mon intention, pourtant. Juste une conviction que, pour former des mômes adaptés, il n’est pas nécessaire de les faire souffrir. “C’est bien, ils s’endurcissent.” ai-je souvent entendu lorsqu’ils y a des engueulades, des lâchetés, des bagarres. Oui. Et ils apprennent à faire preuve de moins d’empathie. À fermer les yeux devant de petites injustices et de petites souffrances. Alors je tente d’intervenir. Pas pour minimiser ou consoler, forcément. Mais pour mettre des mots. Tenter de les faire réfléchir à ce qui les pousse à agir comme ça et pas autrement.

Et c’est compliqué.

Compliqué de ne pas donner trop d’importances à ce que l’on appelle, dans mon collège “des histoires”. Des trucs de mômes, quoi. Mais ces “histoires” sont comme le reste de chaque bahut : un modèle réduit des interactions qu’ils auront plus tard, en tant qu’adultes, ces élèves. Et je me trouve face à une aporie : ne pas intervenir à tort et à travers, parce que ce serait inefficace, ne pas laisser passer des comportements où, déjà, on sent l’indifférence, l’égoïsme ou la colère se mettre en place.

Je suppose que des parents doivent bien rigoler en lisant ça. Ils doivent faire face aux même dilemmes quand ils choisissent l’éducation de leur môme. Mais je ne parviens pas à prendre une décision sereine : leur laisser prendre les codes d’un monde fracassé pour qu’ils s’y fondent, ou donner à une poignée de gosses, l’envie de le changer, au risque qu’ils se brisent en le faisant ?

Moi je voulais juste leur faire lire des beaux textes.

Mardi 21 mars

Au collège d’Alrest, les sixièmes ont terminé leur bingo littéraire. Ils ont lu trente livres de catégories différentes et les ont présentés à la classe. Ils rient en entrant en cours. Reçoivent des lettres de leur copine qui est partie le mois dernier, qui est les regrette mais leur dit de garder le moral.

“On peut lui répondre, comme travail d’écriture, si vous le permettez monsieur ?”

Au collège d’Alrest, une collègue a été agressée par des quatrièmes. Ils s’en défendent. Et sans doute un avocat sera-t-il présent au conseil de discipline à venir. La salle des profs erre entre révolte, découragement et frustration.

Au collège d’Alrest, on a volé des trucs dans ma classe.

Au collège d’Alrest, mes élèves ont opté pour une mise en scène du Cid années 30 et connaissent la moitié de leur texte.

Le problème, quand tu es prof, c’est qu’il faut que ton cœur soit assez grand pour tout ça.

Lundi 20 mars

Deux demi-groupes de sixièmes. C’est ainsi le lundi. Ça permet de travailler de façon plus précise, plus individualisée. En ce moment, nous préparons le procès de Renart chez chacun. Tous les élèves ont un rôle, des tâches à faire, de l’écrit, de l’oral. Un petit marathon.

Et c’est le jour et la nuit.

Dans le premier groupe, un ratage total. Les mômes soupirent, papotent, et je dois presque littéralement leur rester sur le dos pour qu’ils pondent une demi-ligne. Si je criais encore, je serais aphone à la fin d’une de ces heures.

Dans le deuxième, la joie absolue. Ça s’entraide, ça propose des idées, et ça rigole gentiment. Rien à voir avec le niveau ou la mixité. Les deux groupes sont semblables. Juste une question d’ajustement. Comme un costume taillé sur mesure qui n’irait pas à tout le monde.

Oui, c’est frustrant. Mais c’est aussi rassurant ; nos échecs ne nous appartiennent pas totalement. Il reste toujours cette part d’insaisissable. Le mélange ne prend pas et c’est incompréhensible.

On retentera. Toujours.

Samedi 18 mars

Il y a trois ans, le confinement. Trois ans qu’Ilyana venait me voir, l’air perplexe : “qu’est-ce qu’il va se passer ?” et que je ne trouvais rien, absolument rien à répondre. Trois ans que je courais partout dans le collège à la recherche de bouquins à distribuer aux élèves. Trois ans qu’une partie de moi qui me faisait vaguement culpabiliser se sentait quand même un peu excitée. Trois ans.

Un monde me sépare de ces trois ans. Le départ pour la Bretagne. Une nouvelle façon de travailler, de nouvelles histoires, de nouveaux visages. Et pourtant, le séisme d’il y a trois ans semble avoir arraché un fragment que je n’ai jamais totalement réintégré. Il est encore là, devant la salle 113, un paquet de bouquin sous le bras, alors que sonnait la fin du cours des Troisièmes Glee. Quelque chose d’inachevé, quelque chose qui aurait pu être. Et quelques mois plus tard, je quittais Grigny.

Trois ans de temps figé.

Vendredi 17 mars

Le slogan de ma pancarte était trop compliqué “Je voudrais dire à mes élèves que la dystopie est une fiction.”

Pourtant, je ne pense qu’à ça, pendant que je marche, en espérant pouvoir leur dire que, parfois, c’est ce qui est juste qui prévaut.

Jeudi 16 mars

Donc, je vis cette année dans un téléfilm. Celui dans lequel les élèves d’une classe de 16 élèves d’un collège du fin-fond de la ruralie n’ont plus besoin d’avoir de place attribuées, parce qu’ils sont assez matures pour s’installer selon leur énergie de travail de l’heure. Une classe de quatrième où ont peut débattre sans avoir à lever la main parce qu’on s’écoute.

Une classe de quatrième, donc, qui est venue me demander si on ne peut pas jouer Le Cid. Enfin les scènes qu’on a étudiées, faut pas déconner non plus. Parce que lire à peu près bien un texte, le cahier à la main, c’est pas terrible. Et ça leur a donné faim. Ils ont envie de plus.

Ils ont envie de plus.

Pas par gentillesse. Pas parce qu’ils travaillent bien. Parce que, par-delà les siècles, les mots de Corneille les ont touchés. Ils ont entendu la musique. Toute la classe. Enfants de profs, d’exploitants agricoles, de non employés, de soignants. Peu importe. Comme une sorte de miracle, j’ai trouvé cette classe qui a envie de beau.

J’ignore d’où vient ce miracle. Je ne veux pas tenter de le comprendre. Juste les aider à incarner Chimène, Elvire et Rodrigue. Ils sont grands, tellement. Ce sont des géants.

Mercredi 15 mars

Les deux semaines qui se sont enchaînées étaient des plus intenses. Conséquences, mes cours de ces deux derniers jours étaient loin d’être à la hauteur.

C’est dans ces moments là que j’obtiens, parfois, une récompense : quand ça se passe bien avec une classe, quand on a réussi à établir ensemble des accords, une bonne ambiance de travail, les mômes acceptent. Ils acceptent des cours pas top, texte, questions, trace écrite, ou des heures moins rythmées. Ils font confiance.

C’est précieux.