Mardi 14 mars

Les quatrièmes, je pense, m’aiment énormément. C’est pour cette raison qu’ils n’éclatent pas de rire devant cette mise en scène de Phèdre ni celle d’Andromaque. Les visages, pourtant, sont crispés. Je rallume la lumière.

“Ça va ?
– …
– Vous avez le droit de ne pas aimer et de le dire, vous savez.
– …
– Vous savez, j’ai toujours été très mal à l’aise devant les profs qui s’enthousiasmaient sur des textes ou des pièces de théâtres auxquelles je ne comprenais rien.
– Pour de vrai ?
– Bien sûr pour de vrai !
– Ah bon alors, je trouve ça RIDICULE monsieur. Et NUL.”

Je ne me fâche plus depuis longtemps. Andromaque et Phèdre en ont vu d’autres.

“Pourquoi ?”

Ils commencent à parler, parfois seuls, parfois ensemble. Et, doucement, on déroule leur malaise. Leur incompréhension. Je dis sans doute beaucoup aux élèves qu’ils ont le droit. Mais ces droits mènent toujours à des devoirs. Ici, celui de m’expliquer, de se demander vraiment ce qui les gêne. De se décentrer, de se voir glousser devant ces gens qui chuchotent, crient, luttent avec des émotions si immenses qu’elles leur apparaissent grotesques.

Ça n’est pas grave de rire ou de se moquer. La seule chose qui le serait, ce serait de pas comprendre pourquoi.

Lundi 13 mars

“Bon ben on va arrêter ici, j’en ai marre.”

Je n’ai pas prononcé cette phrase à la suite d’une heure de cours qui s’est mal passée ou dans une activité sabotée, mais pendant le club de jeu de rôle. Les mômes roulent des yeux, effarés.

“Mais monsieur, on joue !
– Non. Vous faites n’importe quoi.”

En effet, dans ce tout début de campagne, le groupe s’amuse à saccager le manoir dans lequel il se trouve, à se moucher dans les rideaux et péter sur les canapés. Bref, ils ont envie de saccager.

“J’ai préparé une histoire à raconter avec vous, mais si vous ne voulez pas aller plus loin, j’arrête là.”

Silence contrit. Ce sont des moments que je déteste. Ces moments où “je tape sur la table parce que c’est moi qui sait ce qui est bon pour vous.”

Mais le fait est que je sais. Ce scénario de l’Appel de Cthulhu, je l’ai raconté à d’autres personnes, à mes amis. Et je sais qu’il est capable d’attirer de grands débutants dans un autre monde, sombre et fantastique. Je soutiens les regards d’ados blasés. Avant de tomber sur celui de Nils. Serein, approbateur.

“Oui, on est sérieux, j’ai envie de jouer, moi. Vous me gonfler à faire n’importe quoi.”

Alors on continue, un peu navrés, tous. Jusqu’à la gare de Boston, direction le village perdu dans les bois de Green Mountain. Ils commencent à se demander ce qu’il se passe. Pourquoi la fille a disparu, quels sont ces coups de feu à l’autre bout du district. Et j’insiste pour qu’ils s’appellent par les noms de leurs personnages. Tout doucement, mutatis mutandis, ils s’incarnent. Et commencent à être, plus seulement à jouer.

Il est des histoires, des fictions qui méritent le respect. Et même dans le club de midi, il faut en être conscient.

Samedi 11 mars

B. a révisé l’agrégation d’EPS pendant deux semaines, et a obtenu les oraux.

Je ne suis même pas jaloux.

B. fait partie de ces collègues que j’admire plus que tout. Parce que tout semble facile avec lui. J’insiste sur le “semble”. Son rapport aux élèves, aux collègues, sa façon de prendre des responsabilités et de régler les problèmes qui se posent, les uns après les autres.

B. semble apporter un peu de cohérence et de sérénité à ces fragments de chaos que sont les établissements scolaires. Et surtout, mais il ne faudra pas le lui répéter, il est profondément gentil. Une gentillesse intransigeante, costaud, une gentillesse qui botte les fesses de la médiocrité. Une gentillesse de combat.

Tous les ans, j’ai la chance d’observer des adultes qui laissent à penser que tout n’est pas perdu. Ça fait du bien.

Vendredi 10 mars

Cette semaine d’une rare densité ne m’a pas permis de corriger les copies des cinquièmes. Je suis donc arrivé une heure plus tôt et me suis installé dans ma salle pour terminer ce fichu paquet.

Petits coups discrets à la porte. Les sixièmes.

“Monsieur vous êtes là ? Mais vous avez pas cours ? On voulait juste savoir si on pouvait prendre nos exposés pour les continuer en permanence.
– Euh oui, bien sûr, je vais vous les chercher.”

Je récupère les affiches inachevées que je leur tends. La poignée de mômes présents semble hésiter.

“Il vous fallait autre chose ?
– En vrai, en permanence, les tables elles sont toutes petites…
– C’est vrai, il y a pas mal de bruit…”

Évidemment.

“Vous voulez qu’on aille demander à la vie scolaire si vous pouvez rester ici ?
– Ouiiiii !
– D’accord, mais vous travaillez calmement, j’ai beaucoup à faire, moi aussi.
– Promis !”

Ce sera une heure toute douce. Ils sont une dizaine à calligraphier en tirant la langue, à colorier avec des feutres pastels. Diana Krall chante doucement dans la salle 101 pendant que je remplis la case de commentaires. “C’est joli, comme musique, monsieur, c’est sur Youtube ?”

Ce n’est absolument pas un geste altruiste de ma part. La semaine passée a été intense et coupante. Les petites voix des mômes sont autant de pansements, tout comme l’est leur joie à être là.

On a été heureux.

Jeudi 9 mars

C’est toujours un moment délicat. Celui où les môme font face à la frustration.

Aujourd’hui en sixième, nous distribuons les rôles pour la mise en scène du procès de Renart. Chacun choisit ce qui lui convient le mieux, et pour les personnages trop demandés, votes à bulletins secrets.

Et forcément, il y a des déçus.

Je marche sur des œufs. Parce que ça aussi, c’est un apprentissage : apprendre à gérer cet afflux émotionnel violent. La tentation d’effacer ce moment, de le minimiser comme un “caprice”, je la ressens à chaque fois. Mais je me mords les lèvres : parce que reconnaître la vérité de ce qu’ils ressentent, sans lui donner trop d’importance, me semble primordial.

“Bon. Vous êtes déçu. Est-ce que vous pensez qu’on peut faire quelque chose au niveau des rôles qui restent ?”

Thibault me regarde, le regard furieux. Ils n’ont jamais l’air furieux, les petits du collège d’Alrest. Sauf quand on leur refuse quelque chose qu’il voulait vraiment. Raison de plus pour faire face à ce souci.

“Moi je voulais jouer le lion.
– Oui mais le rôle est pris. (Ton définitif). Comment faire ?”

Je lui mets le problème dans les mains. Parce que ce refus ne lui est pas extérieur. Cette émotion pénible, il a la possibilité de travailler dessus.

“Aucun rôle ne me plaît.
– Alors ?
– Dans l’autre classe, Sol il m’a dit il a inventé son rôle.
– Oui. Vous avez une idée ?
– Non…
– Si vous voulez, je vous donne jusqu’à demain pour réfléchir.
– D’accord.”

Cette fois-ci c’était facile Ça l’est rarement autant. Combien il est délicat, combien il est précieux ce moment. Leur montrer que le refus n’est pas violence ou sadisme. Leur permettre de prendre contrôle de qui ils sont. Il est sans doute d’une prétention absolue de ma part de penser que je pourrais y changer quoi que ce soit.

Ça vaut quand même le coup d’essayer.

Mercredi 8 mars

Semaine chaotique, où des avatars professionnels et personnels me font rebondir un peu partout en Bretagne.

Semaine chaotique où il faut sans cesse passer de son visage de prof à celui de fils, d’adulte responsable…

Et au milieu de tout ça, un message d’élève “J’espère que vous allez bien, les cours de français me manquent.”

Ce boulot qui affaiblit. Et renforce tellement.

Lundi 6 mars

Le collège Alrest me rend profondément heureux, nonobstant le temps de trajet infini que je mets pour y aller. Et je crois avoir mis hier le doigt sur ce que j’aime autant. Les mômes ne cherchent pas à se dérober au regard des adultes. Contrairement à nombre de bahut dans lesquels j’ai enseigné, j’ai la sensation que nous partageons le même espace.

Nous nous faisons signe, mutuellement. Nous nous saluons. Nous sommes tous dans le même bateau. Pas la moindre trace d’antagonisme.

Et c’est doux.

Dimanche 5 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Kate, et l’un de ses plus beaux morceaux.