Mercredi 22 février

Aujourd’hui, une collègue est décédée de faire son métier.

Encore.

C’est insupportable, hein ? Dans des phrases comme ça, on ne devrait pas pouvoir mettre d’adverbe.

Je ne commenterai pas ce qu’il s’est passé. Trop d’éléments sont encore inconnus, et prêts à être dévorés par ce besoin contemporain de commenter. Et même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque, parce que ça me ferait du bien, je préfère me vouer au silence sur ce point. Il y a aura un temps pour l’analyse.

Je pense juste énormément à la victime. À ses proches. Que fais-tu avec une douleur pareille ?

Et je pense à la suite. Quelles que soient les circonstances de cet innommable, je me dis, comme à chaque fois, que ça ne peut pas durer, pas continuer.

Et ça dure.

Alors, quand on n’est qu’une boule de colère et de douleur, qu’est-ce qu’on peut faire ? Est-ce qu’il faut, lutter, soigner, se taire ? Pour le moment, c’est le noir absolu.

Pensez à elle si vous le pouvez. Et prenez soin de vous.

Mardi 21 février

Je recommence mes cours tous les ans. Ou presque.

La version acceptable professionnellement : je m’adapte aux classes auxquelles j’enseigne. À leurs besoins, à leurs points forts et leur faiblesse. Il y a de ça, bien entendu.

La version personnelle : je m’ennuie, sinon. Et oui, je ne le dirais jamais ainsi, mais j’ai besoin que les élèves m’intéressent. Pas qu’ils réinventent la littérature, ou qu’ils me fassent un remake du Cercle des Poètes disparu à chaque cours, bien entendu. Mais j’ai besoin de les voir réagir. Que ce soit pour s’horrifier devant une règle de grammaire particulièrement tordue “Mais monsieur, c’est impossiiiiiible !” ou s’extasier devant un texte “Et ensuite il va se passer quoi ?”

Leur indifférence est ma kryptonite ; elle me rend impatient et désagréable. Il y a souvent ce débat qui ressort sur les réseaux sociaux : les profs doivent-ils être intéressants pour leurs élèves.

Je n’en sais rien. Je sais qu’il faut réussir à créer un effort commun : leur donner le carburant nécessaire pour se lancer. Et eux, faire preuve d’endurance et de persévérance pour aller plus loin. Intégrer en eux, vraiment en eux, le récit de La Belle et la Bête, proposer leurs lumières sur les ténèbres de Lovecraft, ouvrir le loquet des propositions subordonnées. Je ne supporte pas de les voir assister.

C’est mon secret. Mais c’est aussi une sacrée motivation.

Lundi 20 février

Même si ce sont d’adorables élèves, les sixièmes sont des sixièmes. Parfois ils se moquent les uns des autres. Se poussent, se donnent de petites tapes à l’arrière du crâne.

“Pourquoi est-ce que vous faites ça ?”

Avantage des petits effectifs cette année également : j’arrive à voir toutes ces petites agressions ou presque. Alors on pourra rouler les yeux au ciel, se dire que ce sont des gamineries. Ou alors on pourra penser à Monsieur Vivi. Qui, lorsqu’on bossait ensemble, ne laissait pas passer ça. Par en gueulant, non, pas en punissant. En leur expliquant.
J’admire énormément Monsieur Vivi mais je ne suis pas lui. Je préfère leur poser la question.

“Pourquoi est-ce que vous faites ça ?”

Prendre le temps de, littéralement, réfléchir. Sans agressivité. Se regarder et se demander pourquoi. Mettre des mots. Ils sont encore à l’âge où l’on peut voir les racines de ses actions. Puissent-elles, ces racines être dans le beau et le bon.

Dimanche 19 février

Et le dimanche, on s’évade !

Avec la musique grandiloquente, la musique simplissime, la musique superbe de Michel Legrand.

Samedi 18 février

Ce que m’a permis le fait de disposer de “ma” salle de classe, cette année, c’est de créer un espace.

Non, je simplifie abusivement. Ça m’a permis de concrétiser cet espace.

Quand je donne cours, je tente toujours de mettre en place un ailleurs. Et ce n’est pas forcément parce que nous étudions Le chevalier au lion ou Ténèbre sur Innsmouth. J’aime que les élèves soient exposés à quelque chose qui ne leur soit pas familier. Combien de fois leur ai-je expliqué, quand ils me demandaient pourquoi on ne travaillait pas sur des textes qu’ils lisent par eux-mêmes : “Parce que je veux vous faire découvrir des choses inconnues.”

La table avec les suggestions de lecture que je change chaque semaine. Les fameux playmobils mythologie grecque (j’ai toute la collection !). Les citations de poétesses énigmatiques. Le bingo littéraire. Tout ça, c’est pour matérialiser un ailleurs.

Je ne leur demande plus de “laisser leurs soucis” à l’entrée du cours. C’est souvent trop compliqué à faire, que l’on soit enfant ou adulte. Je tente – souvent en vain – de faire en sorte que l’espace de la classe les leur fasse abandonner de toutes façons. Qu’ils soient, en ce lieu, libres d’exercer leur pensée.
Et oui. Ça passe par des choses aussi bête que des affiches au mur, la petite musique quand on travaille individuellement, et le manga qu’on peut choisir quand on a fini.

Vendredi 17 février

Message du collège. J’apprends que Loeï a quitté le collège. Il devait passer en exposé au retour des vacances. Il avait hâte, il était prêt, il m’avait demandé des renseignements.

Était-il déjà au courant ? A-t-il été emporté dans des histoires de grands ? Impossible à savoir. Sa silhouette s’est juste effacée, comme ça.

C’est sans doute des plus normal. Mais à chaque fois, ça fout un coup.

Jeudi 16 février

Conversation téléphonique avec ma sœur :

“Pour moi, les profs qui m’ont le plus impressionné, ce sont ceux qui sont tellement passionnés par leur sujet que tout a l’air simple et limpide.”

Dans une conversation, au débotté et sans réfléchir, je déballe enfin mon idéal pédagogique. Étrangement, si le fait de tenter cette année le concours de l’agrégation m’a appris un truc, c’est bien ça : la simplicité. Devenir un vecteur de limpidité. Se confronter à des textes, des idées qui font encore débat des siècles après leur création, et les rendre non seulement passionnants mais transparents. Une eau dans laquelle on n’ait pas peur d’aller plonger.

Bon. J’ai l’objectif.

Plus qu’à trouver la méthode.

Mercredi 15 février

Pour moi, il n’a aucun problème.

Jérémy est désagréable. Ment à sa famille, à ses profs, à ses camarades. Il se moque de tout le monde, refuse de bosser, et parvient à assurer la moyenne uniquement sur ses compétences. Ses parents s’en rendent compte, ainsi que toute l’équipe enseignante. Et ses potes. Jérémy a été pris en main, il est l’élève “à problèmes.”

Sauf en français.

Non pas qu’il soit, quand il passe la porte de la salle 101, épanoui et guilleret, mais il n’est absolument pas fermé en cours. Il commence systématiquement par refuser de bosser.

“De toutes façons, je ferai rien, hein.
– Ben vous n’apprendrez rien.
– Je m’en fiche, ça sert à rien le français, y a Google pour l’orthographe.
– D’accord.”

C’est presque devenu un rituel. Et à chaque fois, invariablement, il se mettra à participer ou à faire les activités demandées, avec une aisance assez relative.

“J’ai fini. Et je suis le premier.
– Hmmm. Sauf que vous avez fait la moitié de ce qui était demandé.
– Je vous crois pas.
– Je vous montre ?
– Non, c’est bon.
– D’accord. Je vais aider Luna alors.
– Monsieeeeeeur !”

Il se remettra à sa tâche. On ne s’explique pas ces étranges élections. J’ai donc décidé de ne pas m’occuper de Jérémy. Il est déjà pris en main. Et peut-être a-t-il besoin d’un cours, d’un seul où il est un visage parmi d’autres. J’ai eu la chance qu’il choisisse le mien. Lui accorder cet anonymat, en attendant que des adultes qui ne seront pas moi lui viennent en aide.

J’espère bien faire.

Mardi 14 février

Ce n’est pas la première, ce ne sera pas la dernière fois. Aujourd’hui, un responsable politique a voulu argumenter. Et c’est pour cela servi de la mort d’un homme, d’un collègue. À qui nous pensons, nombreux.

Il ne s’agit pas de dire que sa mort nous appartient.

Il ne s’agit pas d’en faire notre propre sanctuaire. Cet événement innommable n’a pas à appartenir à qui que ce soit.

Mais juste, juste. Je vous en supplie. Un peu de dignité.

Se tenir droit. En son souvenir.

Lundi 13 février

“Monsieur, j’aime bien comme vous expliquez la grammaire !”

Compliment qui m’a été adressé plusieurs fois cette année et l’année dernière. Il semblerait que j’explique la grammaire de manière plaisante.

Bien bien bien.

La partie du français sur laquelle je me sens le moins légitime – le nombre de cours de grammaire post-bac auxquels j’ai assisté se résumant très exactement à zéro, celle qui m’angoisse le plus quand j’ouvre la bouche. La grammaire et son enseignement, que j’ai appris sur le fil et en panique, lors de mes premières années dans le métier.

La grammaire. Je m’y suis colleté, et à chaque fois qu’une notion pointe son nez – autrement dit très souvent – il y a ce moment d’angoisse : cette peur totalement débile que tout le monde va se rendre compte. Se rendre compte que je n’ai rien à faire là, que j’ai passé ce concours par accident, parce qu’il y avait urgence à ce que je trouve un boulot. Quinze ans de métier, quinze ans d’imposture.

Mais heureusement, comme d’habitude, ils sont là. Les élèves. Pour qui j’ai construit cet apprentissage de bric et de broc. Qui a fait que, apparemment, ce qu’on aime dans les cours de Monsieur Samovar, ce n’est pas ses tentatives d’entrer dans les textes de façon originale ou ses essais d’humour foireux : c’est sa façon d’expliquer le COI.

Comme quoi…