Dimanche 12 février
Et le dimanche, on s’évade !
Avec les petits classiques coupables…
Et le dimanche, on s’évade !
Avec les petits classiques coupables…

Départ en vacances. La dernière récréation avant de partir, les quatrièmes viennent discuter dans la salle. De ce que nous avons fait ce trimestre, de ce qu’ils ont lu. Ce qu’ils ont aimé, pas aimé.
C’est une sorte de petit miracle, très rare. Une grande partie des élèves s’est vraiment emparée de ce qu’ils ont appris. Ils ne bossent pas contraints et forcés. Ils posent des questions, observent les savoir qui leur sont présentés. Et parlent à leurs professeurs non pas comme à des égaux, mais comme des participants d’une grande construction en commun.
Ces mômes n’ont rien d’exceptionnel dans leurs origines sociales, leurs familles ou leur niveau scolaire. Mais, par un ensemble de facteurs très subtils et très précis, ils ont confiance. En l’école, en les adultes, en cette salle de classe. Ils me parlent et leur langage est déjà si précis, si plein d’intelligence. Ils me parlent et il y a tant de bonheur dans ces mots.

Le collège d’Alrest est une aberration.
Ses élèves sont siphonnés par le privé – avanie connue en Bretagne, sans aucun rapport avec la qualité de l’enseignement – et chaque année, les classes sont plus petites.
Moyennant quoi, je connais tous mes élèves. Absolument tous. Je connais leurs points forts et leurs fragilités, je sais ce qui les met à l’aise et ce qui les gêne. Dans ces classes d’une petite vingtaine d’élèves, le môme invisible et perdu n’existe pas. Même dans ma classe la plus agitée. Et c’est essentiel.
En plus de l’individualisation, du temps supplémentaire que je peux leur consacrer, je sais comment leur persona d’élève fonctionne. Et comment les aider à affronter leurs obstacles personnels.
Ces enfants ne sont ni meilleurs ni pires que ceux à qui j’ai enseigné jusqu’ici. Mais je peux les voir. Et les progrès sont impressionnants.
Le collège d’Alrest est une aberration. L’année prochaine, dans ce collège aux petites classes, on supprimera des heures, des sections. Pour reconstituer la masse. Parce que c’est trop peu, des sections de vingt. Parce qu’il ne faut pas exagérer, tout de même.
Colère.

“MONSIEUR SAMOVAR !
– C’est lui ! Mais oui c’est lui !”
Je tourne un regard épuisé en direction des cris. Dans le hall de la gigantesque médiathèque rennaise, un groupe de grands ados me fait signe.
“Monsieur Samovar, vous nous reconnaissez pas ?”
Le môme porte un drôle de pendentif brillant autour du cou. Il ne le portait pas en sixième. Au collège Nohr.
C’est ça.
Ce souvenir en négatif fait éclater dans ma mémoire la bulle d’ambre où sont figés les souvenirs de ces élèves. Qui ont été mes élèves. Il y a une éternité. Il y a deux ans. Le flot du temps se déverse brutalement, en quelques secondes, ces sixièmes adorables font leur cinquième et arrivent en quatrième. Je vacille sous l’onde de choc, leur souris, un peu gêné.
“Vous avez changé monsieur !”
Ah bon ? On change encore à quarante ans ? Possible. On vieillit sans doute. Eux ont énormément grandi. Je pense que ça me rend heureux, mais je n’ai pas le temps d’analyser. Il faut que je reparte avec les élèves, mes élèves. Ceux du collège Alrest, où j’enseigne cette année. On va rater le bus, sinon. Je dois donc m’en aller, après cette tempête sous un crâne, les pavés encore mouillés de flaques de ce temps percé.
“C’était vos élèves, monsieur ?”
La question de Mérédith est tout sauf innocente. Cette môme est d’une sagacité étonnante, et pose sur moi un regard perçant.
“C’était mes élèves, oui. Cette année, vous l’êtes.
– Et vous les préfériez ?”
Je lui grimace un sourire pour toute réponse. Je pourrais tenter de lui expliquer qu’être remplaçant, c’est errer de lieux en temporalités, d’histoire d’enfants en histoire d’ados. Elle ne comprendrait pas, et c’est bien normal.
Je flotte, bercé par le mouvement du bus et les échos du temps, qui à l’infini se déploie.

Ça n’est pas la première fois, tu sais. Pas la première fois qu’un élève vient me voir pour me dire qui il est. Je m’en suis un peu voulu – pas qu’un peu – de ressentir cette fierté débile qu’un élève “se confie” à moi, me demande quelque chose “d’important”, alors que tout ce que tu me demandes, c’est le respect minimum dû à tout être humain. Celui d’être accepté pour qui il ou elle est.
Et plutôt que de me rengorger béatement, j’aurais sans doute dû te demander si ça n’a pas été trop difficile. Parce que je les voyais, tes flèches, bien entendu. Les pronoms dans les rédactions. Les personnages au club de jeu de rôle. Les vêtements. Le visage tourmenté aussi. Je suis heureux, tellement heureux que tu aies des amis qui t’ont épaulé, soutenu, défendu. Je suis heureux, tellement heureux que tu le sois aussi, depuis quelques jours.
Je sais que tout est encore loin d’être réglé. Et que nous vivons dans un monde où la moindre différence peut être une écharde, une braise, une balle. Tu as encore un chemin à parcourir, et je tremble à l’idée des embûches qui se dresseront sans doute sur ton passage. Mais pour l’instant, puisses-tu célébrer la personne que tu es. Puisses-tu garder ce sourire que tu as eu mardi en m’en parlant. Puisses-tu garder cette bande de potes qui me donne un immense espoir en l’avenir.
Prends soin de toi, toi qui m’a dit ton nom.

Venir bosser un jour de grève : longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Raison : équipe de suivi de scolarité d’une élève. Impossible à déplacer, et cette question : à qui fais-je le plus de mal ? Au mouvement en ne grèvant pas, ou à cette môme, en ne participant pas à une réunion où l’on s’occupe vraiment d’elle pendant une heure ?
J’aimerais dire que j’ai décidé en mon âme et conscience : il n’en n’est rien.
Au nombre de mes névroses, le besoin éperdu de plaire figure dans le top 3, vous l’aurez aisément deviné : et j’exerce un métier dans lequel la chose frise l’impossible. On s’attire toujours les foudres d’élèves, de parents, de membres de la direction, du public.
J’aimerais dire que ça m’aide à me soigner. Il n’en n’est rien.

Être prof, c’est aussi être dans un match d’impro permanent. L’un des trucs qui a sauvé ma désastreuse gestion de classe, c’est ma capacité à me placer dans le “oui et” face à des élèves pas toujours bien lunés.
Oui, ça peut paraître bizarre d’avoir à apprendre ça, et je vais te montrer pourquoi c’est VRAIMENT bizarre.
Oui vous êtes hyper pénibles en ce moment et à ce sujet, j’ai un texte qui en parle pas mal. Vous n’y croyez pas ? OK, on y va.
Oui, vous ne comprenez pas le cours, c’est normal, on va voir comment l’expliquer de façon à ne pas se sentir totalement perdus.
Toujours se servir de leur élan pour étayer son cours. Ne laisser aucune place à cette envie de conflit qu’ils laissent parfois poindre.
Surtout en cette période de février. La sale période où ils sont fatigués, où l’adolescence les taraude. Et où les adultes aussi, sont soûlés. Parce que c’est usant, de toujours trouver le bon biais. Trouver sur quel pied danser.
Parce que, et je déteste penser ça, la gentillesse, la vraie, la gentillesse à la fois forte et chaleureuse, ça bouffe une énergie folle.
Parfois j’aimerais juste pousser un bon cri et que les mômes ne mouftent pas, parfois j’aimerais ne pas avoir à me poser de questions et qu’ils acceptent ce que je leur dis sans poser de questions, parfois j’aimerais juste que ça tourne à la baguette.
Mais je ne suis pas comme ça. Ce genre d’attitude, chez moi, ça a des conséquences désastreuses. Je ne fonctionne pas comme ça. Et plutôt que de me plaindre, je devrais être heureux. Heureux d’avoir trouvé une façon d’enseigner qui me convienne et, visiblement, me permette de faire avancer la plupart de élèves de mes classes. Seulement, il faut toujours être vigilant. Réagir à leurs mouvements, à leur façon d’être, s’adapter sans jamais se compromettre.
Je danse, j’en suis fort aise.
Enfin la plupart du temps.
Et le dimanche, on s’évade !
Un peu de Juliette, pour finir le week-end ?

Fin de cette semaine apocalyptique, entre écrits de concours, reprise des cours, dans un bahut pris, comme tant d’autres, par les affres de la DHG (la répartitions des heures, pour l’année prochaine). Autour de moi, collègues et élèves s’écroulent de fatigue et tombent malade, Covid désormais ignoré mais rodant toujours.
Je tente de ne pas totalement m’abandonner à l’envie de m’abattre également : “Restez vigilants, intellectuellement. Ça fait du bien au corps.” nous a dit M., la formatrice, le mois dernier. Et elle a raison. L’esprit veille sur le corps, et réciproquement. J’aimerais pouvoir tout lâcher, dormir des heures. Mais il reste une semaine. Des mômes qui ont besoin qu’on soit là pour eux.
Continuer. Pas à pas.

“On n’a pas beaucoup d’exercices, quand même.”
Je relève un sourcil, à la Scarlet O’Hara. Les élèves de quatrième viennent de se carrer cinq exercices d’application quant à la conjugaison des verbes du troisième groupe au passé simple (l’un des trucs les plus retords de la langue française, donc).
“Il faut qu’on prenne le temps de les corriger et de les expliquer.
– Oui, mais ma mère/mon père/mon grand-père [insérer ici évocation d’un passé qui donne l’impression que cette élève ou tout autre élève est âgé de plus de soixante-quinze ans] on lui en donnait des listes de trente, monsieur.
– Vous avez envie de ça ?
– Ben non, mais c’est du français, quoi.”
Cela arrive fréquemment, chez les élèves. Ces mômes qui pourraient parfois élever la flemme au rang de sport mondial appellent de leur vœux un passé révolu, fantasmé, et souvent doloriste. Avant les profs ils étaient sévères. Avant les profs ils donnaient des milliers de lignes. Quelque chose de l’ordre de la terreur sacrée et de l’envie de se faire peur.
Et à la fin du cours :
“Monsieur, ma mère elle dit que je devrais pas lire des livres avec des images (note du transcripteur, des mangas) : elle a raison, vous croyez ?
– Vous aimez ça ?
– Oui, mais je sais pas si c’est très bien.”
Cet âge est tellement fragile, tellement délicat. Les faire accéder à la complexité des textes, de la langue française, sans céder à la facilité de brandir les listes de grammaire, de faire des auteurs classiques des Javert intransigeants. Images qui continuent à se transmettre, de génération en génération.
“Que voyez-vous sur ma table de recommandation de livres à lire, Alia ?
– Cyrano de Bergerac…
– C’est du théâtre.
– Les contes de Terremer…
– Un roman.
– Les Pleurs…
– De la poésie.
– Les mangas de Lovecraft.
– On peut tout lire. Il faut juste essayer.”
J’aimerais. J’aimerais tellement leur expliquer ce que quelques adultes merveilleux m’ont transmis : les mots, tous les mots, sont des lieux de paix.