Jeudi 2 février

“Monsieur, je peux sortir ?”

Claire me regarde avec un grand sourire. Pas vraiment l’expression d’une urgence mais soyons prudent.

“Vous avez besoin qu’on vous accompagne ?
– Bof non, c’est juste que mon pantalon vient de craquer à la braguette. Je sais qu’à la vie scolaire, ils ont des bas de jogging.
– Oh non ! C’était ton pantalon neuf en plus ?”

Cette sixième est comme ça depuis le début de l’année. Et c’est un penchant que je tends à cultiver : il n’y a pas à avoir honte d’être faible, d’avoir un accident, de se tromper. Et pour la première fois de ma carrière, j’ai le sentiment que ça fonctionne. Je ne prétends pas y être pour quoi que ce soit. Mais la quasi-totalité des mômes de ce groupe avance sans crainte. C’est peut-être la raison pour laquelle on les qualifie souvent de “bonne classe” : il y a quelque chose de serein dans leur façon d’évoluer dans cette micro-société qu’est le collège.

Et chaque semaine ou presque, je croise les doigts pour que ça tienne. Pour que cette confiance gagne en force, pour que, tout simplement, ils n’aient pas peur et ne rient pas d’un rire blessant. Chaque semaine je mesure l’immense chance que j’ai d’être leur prof. Ces petits sixièmes ont plus de force morale que je n’en n’aurai jamais.

Mercredi 1er février

Durant cette semaine d’absence, les petits mots ont fleuri sur la messagerie du collège. Le bahut connaît de nouveaux feuilletons quant à l’organisation, les élèves ont remis des devoirs en ordre dispersé, des gens m’ont souhaité bon courage…

Impression d’être parti des mois. Ma théorie se confirme à chaque fois, lorsque je m’éloigne des établissements dans lesquels j’exerce : Chaque collège est un monde, et chaque journée est emplie de suffisamment d’événements pour écrire dessus des semaines durant. Et il va me falloir réintégrer cet univers, pour une semaine et demie. Petite appréhension, comme au début d’une rentrée scolaire. Qui seront-ils devenus, les mômes, durant cette éternité de neuf jours ?

Mardi 31 janvier

Fin d’épreuves d’agrégation. Des étoiles devant les yeux. KO, littéralement. Il n’y a plus la moindre place, dans mon cortex, pour la moindre parole. Et pourtant, aller prendre un verre avec M., qui m’a accompagné, protégé et entraîné durant toute cette période.

Assis à une petite table, nous nous racontons des pans d’histoire que toute personne qui se connaissent depuis aussi longtemps que nous auraient normalement eu le temps de partager.

Et encore une fois, je repars émerveillé, de ce que le chemin professionnel que j’ai choisi me permette de construire cette constellation de gens rares et précieux. Un ciel qui me guide.

Lundi 30 janvier

Il y a vingt et un ans, j’étais en classe prépa. Les lettres classiques étaient placées devant, lors des devoirs, et il y avait E., quelques rangs devant. Cheveux blonds, longs.

Cette année je passe un concours. On s’est retrouvé avec E. Cheveux longs, blonds, placée juste devant moi.

Dans ce tête à tête avec mon cerveau, ça a longtemps hurlé que ça ne servait à rien. Que je n’avais qu’à me lever et partir. J’ai levé les yeux, vingt et un ans en arrière. Et les cris se sont tus.

Il y a d’étranges réconforts.

Samedi 28 janvier

D’après les collègues, pour certains élèves, je vais passer le permis de conduire (ils ont entendu que j’étais absent parce que je passais un examen) et pour d’autres, je participe à une émission télé du meilleur professeur (ils ont entendu que j’étais absent parce que je passais un concours).

Quand j’ai commencé dans le métier, cette distorsion de compréhension m’affligeait. Je plaçais ce souci du côté de l’intelligence. Désormais, j’ai davantage tendance à dire que nous ne vivons pas dans le même monde. Les références. C’est l’une de nos tâches les plus importantes au collège : permettre au môme de prendre du recul sur leur monde intime pour prendre en compte celui qui les entoure. Et ça implique un mouvement de la part du prof comme de la part des élèves. Quand nous disons “qu’il n’y a pas de question idiote”, c’est vrai : les mômes de Grigny, ceux de Loué, et ceux d’Alrest, où j’enseigne actuellement, n’ont absolument pas les mêmes préoccupations, la même appréhension de la réalité qu’un adulte de quarante berges. Et, sans vouloir être moralisateur, parce que je l’ai fais trop souvent moi aussi, se foutre de leurs incongruités, c’est leur dire qu’une partie du monde leur est fermée. Qu’ils ont à se limiter à leur compréhension de la réalité.

Alors parfois oui : la bizarrerie de leurs interrogations me fait sourire. Mieux, elle me donne de l’énergie, autant qu’elle m’en prend à leur répondre. Échange équivalent. Mais c’est une part essentielle du boulot.

Vendredi 27 janvier

Bouquiner, aller courir, relire ses notes, jouer un peu, résister à l’envie d’écouter ce podcast sur Marceline Desbordes-Valmore parce qu’on a déjà la tête pleine…

Amusant. Pour connaître une “évolution de carrière” – c’est comme ça qu’on nous l’a présenté lors de notre formation – on doit se placer, durant ces derniers jours, durant une année, au plus loin du métier d’enseignant qu’on ne le sera jamais.

Jeudi 26 janvier

Je navigue sur un bateau qui prend l’eau.

Dotation en heures du collège Alrest pour l’année prochaine : en baisse. Avec en sus, une fermeture de classes. Dans un tout petit collège, c’est énorme.

Tellement énorme que E., arrivée cette année, devra probablement soit partir au diable Vauvert pour compléter ses heures, soit accepter de se mettre à temps partiel. Tellement énorme que C., qu’on a recruté sur un poste à profil, va se retrouver lui aussi avec un service trop réduit. Aucune promesse de stabilité, dans un bahut que beaucoup mettent déjà près d’une heure à rallier chaque jour, fin-fond de la campagne bretonne oblige.
Et bien sûr les effectifs par classes, eux monteront. D’effectifs à 20, dans lesquels ils peuvent apprendre avec un certain confort, les mômes se retrouveront à 30 l’année prochaine.

Les visages se ferment, les mines se tendent. Tout le monde essaye de lutter, de se mobiliser. Avec quel succès ? Et déjà, j’ai la sensation de me trouver à distance. Ces affaires concernent des élèves qui me sont chers, des collègues souvent devenus amis. Mais l’année prochaine, je sillonnerai probablement une autre partie de l’Ille-et-Vilaine.

Sans savoir ce que je laisse derrière moi. Et c’est nul.

Mercredi 25 janvier

Et donc, privilège : trois jours de révisions avant les écrits de concours. Quitter le petit monde du collège Alrest.

Comme à chaque fois, le silence tombe. Absolu.

Pendant quelques jours, oublier qu’on est prof. Et n’être qu’à des ouvrages.

Mardi 24 janvier

S’il est un conseil que je donnerais volontiers à un collègue entrant dans le métier (et avec lequel il aurait le droit de récurer ses toilettes, nous sommes d’accord), ce serait le suivant : ne prends jamais personnellement l’échec d’un cours.

Prenons l’exemple de ce matin. La même heure sur la poésie pour les deux classes de sixième. Je leur ai demandé de ramener dans leurs devoirs les trois mots qu’ils aiment le plus, et les trois qu’ils aiment le moins. Dans la première, on rigole. On saute de cucurbitacée en tam-tam en passant par une loutre ou un avorton. Les mômes saisissent à vitesse grand V. “C’est trop bien, on n’a même pas besoin de comprendre !”
Et pourtant si, ils comprennent. Sortent du cours avec ce concept primordial : la poésie, c’est faire résonner les mots d’une autre façon.

Heure suivante, dans laquelle j’entre en toute confiance. Et qui s’avère glaçante. Quelques petits essais, un peu tristes “J’aime bien "foot”. Tu sais pourquoi ? Ben non.“
Aucune mauvaise volonté. Aucune envie de mal faire. Juste, ça ne prend pas. Ils étouffent mal leurs bâillements. Ces sixièmes sont habituellement les plus lestes, pourtant. Les plus curieux et les plus drôles. Là, ils s’ennuient ferme et moi aussi. On écourte cette découverte pour analyser un calligramme qui leur plaît beaucoup.

Cet aléatoire absolu, tissé de mille raisons (façon de présenter l’activité, fatigue, ce qui a pu se passer l’heure précédente…) m’a longtemps terrifié. Aujourd’hui, j’apprends à l’accepter. Nous enseignons sur du sable. En bon Fremen, je tente de glisser dessus.