Lundi 23 janvier

J’ai parfois des sorties qui font rire mon entourage :

“Je n’y arrive pas avec les films dont les personnages sont des enfants.

Non mais j’ai zéro patience avec les enfants.

Les ados, je saurais pas comment m’y prendre.”

Jusqu’à ce qu’une personne me demande gentiment :

“Mais t’es pas prof ?”

Et croyez-le ou non, mais ça me prend toujours au dépourvu. Comme si ça n’avait rien à voir. Mes élèves ne sont pas des enfants ou des ados. Je ne les appelle jamais “les enfants” et presque plus “jeunes gens” sauf quand ils m’énervent.

Ce sont mes élèves. Une modalité de connaissance du genre humain bien distincte de l’adolescence telle que je l’imagine. Des élèves. Infiniment complexes. Tout à la fois ados et adultes en devenir. Définis par des milliards de paramètres. Inconsciemment, petit à petit, mon moi-prof a forgé cette catégorie d’êtres humains avec qui je partage tellement de temps.

“Non mais je ne fréquente pas vraiment des ados. Je suis avec des élèves.

– C’est différent ?”

Infiniment.

Samedi 21 janvier

Joie, bonheur et parpaing sur le petit orteil : me voici en train de rouler matutinalement vers Alrest, un samedi matin, en évitant les plaques qu’un verglas coquinou a laissé sur la route. En effet, aujourd’hui est le jour des portes ouvertes. En effet, le collège privé du village a décidé de les faire à peu près en même temps, et la bonne vieille concurrence bretonne entre les établissements de Dieu et ceux de Cthulhu joue à plein.

Me voilà donc dans ma salle de classe, à expliquer à des parents venus en nombre ce que l’on fait au collège en sixième. “Ne vends rien, tu n’as rien à devoir vendre.” Juste tenter d’être clair. Honnête. Je refuse de tomber dans ces enchères grotesques.

Même si ça n’est pas facile.

Ça n’est pas facile parce qu’une classe de ce bahut est au bord de la fermeture. Et que si fermeture il y a, alors E., arrivée cette année, devra se taper de la route entre deux bahuts pour compléter son service. À moins qu’elle se mette à temps partiel, et perde donc une partie de son salaire. Parce que M. devra peut-être voyager entre trois établissements. Parce que C., qui dort deux jours par semaine loin de chez lui risque de perdre son poste. Je ne veux pas tomber dans le misérabilisme. Je veux rester fidèle à mes principes. Mais deux de ces collègues étaient chez moi hier soir. On a pris l’apéro, on s’est marré. Et à la fin de l’année, je les quitterai, destin de remplaçant. Mais eux, en “poste fixe” (les guillemets sont de plus en plus lourds) devront accepter de nouveaux sacrifices parce que deux parents n’auront peut-être pas trouvé le prof de français convaincant.

Il y a des samedis un peu pourris, pour de bonnes personnes.

Vendredi 20 janvier

Cours de grammaire bien velu sur la phrase complexe ce matin. Les sixièmes écarquillent un peu les yeux, dodelinent de la tête. Dans ce genre de moments, il y en aura toujours qui vont rester sur le bord de la route. Comment pourrait-il en être autrement ? Yuwen ne sait toujours pas lire et ne dispose toujours pas d’une aide adéquate, Raura semble avoir heurté un mur dans son apprentissage du français… Et plusieurs autres, pour tout un tas de raisons.

Je déroule mon cours, tente de le rendre le plus accessible possible, et ne cesse de les observer. Prendre des notes mentales, en permanence. Préparer une activité sur mesure pour celui-là, qui ne suit plus, penser à aller voir celle-ci, qui écarquille les yeux pendant que je continue à expliquer. Je pense qu’une immense partie de la charge mentale du métier d’enseignant vient de là : on ne cesse de les observer. Repérer ceux qui trébuchent, réajuster un fil de la prochaine séance en s’apercevant que d’autres, au contraire, ont compris plus vite que prévu. Le cours comme un canevas vivant que l’on doit prendre et reprendre, sans cesse. Pour que personne ne reste sur le bord du chemin.

C’est ce qui me prend le plus d’énergie, en cette année où la discipline n’est vraiment pas un problème. Et j’ai conscience que c’est un privilège, que de pouvoir se consacrer entièrement et totalement à la grande toile de mon enseignement. Ça n’en reste pas moins complexe.

Jeudi 19 janvier

Grève.

Parce qu’on y croit encore.

Parce que se battre, ça n’est jamais vain.

Grève pour l’avenir et pour la suite.

Force à tous.

Mercredi 18 janvier

Avant les vacances de Noël, Cyrielle est arrivée, gorge serrée. Elle m’a dit qu’elle devait repartir “chez elle”. “Dans son pays”.

“Pour combien de temps ?
– Je ne sais pas.
– Vous allez revenir ?
– Je ne sais pas.”

Les parents de Cyrielle ne parlent pas français. Sa prof principale n’a pas pu en savoir plus. Au retour des vacances, Cyrielle était là. Elle a récupéré les manuels qu’elle avait rendus et a repris sa vie d’élève.

“Je suis désolée, monsieur, je vous ai dit au revoir et en fait, je suis revenue.
– Je suis content de vous revoir. Donc ce projet a changé ?
– Je ne sais pas.
– Comment ça ?
– Peut-être qu’on va repartir.
– Quand ça ?
– Je n’en sais rien. Peut-être que ça n’arrivera pas.”

Cyrielle revient, jour après jour. Sans comprendre, sans savoir. Et les adultes, à ne rien pouvoir y faire.

Mardi 17 janvier

Pour la première fois de l’année, je me retrouve en situation de blocage avec un môme.
Lino m’a certifié hier que, ce travail d’écriture, il le ferait seul. Il aurait pu choisir un binôme, il a refusé, comme plusieurs autres sixièmes. Et ce matin :

“En fait je vais me mettre avec eux.”

Eux lèvent un regard un brin perplexe sur moi. D’habitude, ces deux-là ont du mal à se mettre en activité mais, sur cette tâche, ils sont au taquet.

“Ça ne fonctionne pas comme ça, Lino. Je vous ai expliqué les règles, vous aviez le choix, c’est vous qui avez décidé.
– Ouais mais ça va, j’ai pas d’idée, et vous voulez pas que je fasse des recherches sur internet.
– Je ne veux pas que vous alliez sur le site de Fortnite, nuance.
– Je me mets avec eux.”

Quand on lui refuse quelque chose, Lino se ferme totalement, regarde par terre, et ne bouge absolument plus. Il y a quelque chose de presque violent dans son refus, qui m’amène à me demander si quelque chose de plus profond n’est pas enfoui.

Et me fait me demander aussi si je ne ferai pas mieux de lâcher.

Ça m’arrive parfois, quand je me retrouve en conflit avec un élève. Cette sensation de me décorporer. Et j’observe. J’observe ce mec de quarante ans qui se prend la tête avec un presque petit bout. Est-ce que je l’éduque ou est-ce que je suis juste fumasse qu’un bonhomme de onze ans me tienne tête ? Au nom de ma sacro-sainte autorité ? Souvent, l’expérience est déplaisante. C’est facile, tellement facile d’abuser de son pouvoir. Sans le vouloir.

Pourtant cette fois, je ne ressens pas vraiment de malaise. Les règles étaient claires. L’aide maintes fois proposée. La main, je l’ai tendue plus d’une fois à Lino. Il y a peut-être juste ma voix, un peu trop tendue. Je redescends, dans mon corps et dans les octaves.

“Non Lino. Vous avez décidé de travailler seul. Et votre idée d’hier était bien.
– Mais je dois aller chercher sur internet…
– Deux minutes. Pendant deux minutes je vais m’occuper du groupe d’Ivana. Quand je reviens, vous éteignez l’ordinateur et vous allez faire votre brouillon.”

Cette fois il y aura une fin heureuse, il reviendra, ravi, à sa place. Me rendra un brouillon d’une page solide et propre. Cette fois j’ai bien fait de ne pas céder. Quand reculer, quand rester à sa place. Sans leur faire de mal. Question permanente.

Lundi 16 janvier

Depuis quelque temps, l’innocence des sixièmes se craquelle. Moins d’émerveillement devant la moindre activité, moins de volonté de vouloir bien faire à tout prix, moins de valeur accordée à la parole de l’adulte.

Et c’est normal. Ils découvrent. Les relations humaines, la fin de l’enfance, une nouvelle étape dans la complexité des émotions. Même s’il n’y a rien de plus naturel, je ressens toujours une culpabilité irrationnelle : si j’avais mieux négocié quelque tournant fantasmé, ils resteraient capable d’émerveillement pour rien, de joie, il n’y aurait pas ces tortures adolescentes qui pointent.

Heureusement, une autre partie de moi me botte joyeusement les fesses et me le rappelle : ce n’est pas la fin. C’est la suite de ton boulot. Les cinquièmes, les quatrièmes. La richesse d’une pensée qui se nourrit de tout ce que tu as à leur apporter. Ce serait facile qu’ils restent ainsi. Ce serait simple. Mais ce serait nier ce que la réalité a de riche, de complexe et de beau.

Déjà, ils se préparent pour une nouvelle étape. Et c’est à nous, entre autres, enseignant, de les y accompagner.

Dimanche 15 janvier

Et le dimanche, on s’évade.

Avec un des plus beaux morceaux d’une BO pleine de pépites.

Samedi 14 janvier

Retour de cours, en bus. Avec trois autres collègues, nous analysons la journée, racontons pas mal de bêtises, et rions.

J’avais quitté Grigny en me disant que c’était fini. Que je serais de ces grandes personnes qui vont bosser en voiture ou à vélo, seules.

Mais ici où là-bas, on retrace nos heures entre deux sièges de transports en commun. C’est ainsi.