Jeudi 5 janvier

En ce moment, je sors fréquemment une phrase tarte qui m’agace : “Si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, je demanderais probablement ma mutation.”

Bien entendu. Mais si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, il coûterait cent fois plus cher à la loterie des points des mutations. Et il ne serait pas aussi petit, aussi caché. Et les classes seraient bien plus nombreuses.

Et si Grigny avait été un poil plus près de Paris, ça n’aurait rien eu à voir. Et si…

Peut-être que c’est dû à mon visionnage enthousiaste de Russian Doll saison 2 actuellement, mais ce regret finit par s’étioler peu à peu. Je n’arrêterai jamais de me battre pour de meilleures conditions de boulot, mais j’en viens à voir ce combat d’un poste peinard pas loin de chez moi comme une perte d’énergie, en ce qui concerne ma propre expérience personnelle. Peut-être que c’est ça ma “carrière” pour le moment : me traîner, de bus en bagnoles dans d’improbables bahuts. Y rencontrer des collègues merveilleux que je chérirai, des classes pour lesquelles j’aurai le coup de foudre.

Et m’en aller. Le sourire un peu blasé et fatigué, la voix un peu cassée, comme Natasha, la Russian Doll de la série.

Ce n’est pas de la résignation. Juste la décision de traverser cette existence en ignorant, pour un temps, les coups que me porte l’administration de mon boulot et de me concentrer sur ce qui m’intéresse : les mômes. Un concours possible. Moi-même .

Et regretter le moins possible.

Mercredi 4 janvier

Pour lancer les quatrièmes dans la rédaction d’une nouvelle fantastique, je leur demande de prendre une “photo inquiétante”. Pour l’instant j’en ai reçu 5.

Beaucoup de béton, abandonné au milieu de verdure. Une seule personne – l’élève portant un masque, et caché derrière une porte – et souvent du noir et blanc.

C’est là où je repense à ce que m’avait dit B., l’année dernière : “on enseigne une matière étrange, quand même.” Le français, cette matière hybride, dans laquelle on demande aux élèves de toucher à tout. Sommes-nous trop vagues ou trop précis ? Les faire plonger dans l’esthétique et la photographie pour les amener vers le vocabulaire, l’écriture, le genre littéraire… Pas étonnant que certains élèves se retrouvent en rejet tandis que d’autres accrochent à cette énigme.

Et moi ? Pourquoi ai-je choisi de prendre le chemin de cette matière ? De cette pédagogie ? Probablement parce qu’elle est énigme. Que je trouve ça beau, de se consacrer à cette matière qui forge les mots, les idées et les histoires, sur laquelle on fait un pari : derrière, il y a peut-être le sens, définitif et absolu des choses, ou rien du tout.

Mais dans tous les cas, que la route aura été belle.

Mardi 3 janvier

Et alors les sixièmes sont entrés.

Je ne sais pas pourquoi ils sont si heureux. Tout le temps ou presque. Ils sourient, elles rient en entrant. Et on reprend comme si ces deux semaines s’étaient à peine passées.

“Je vous souhaite bonne année et vous présente mes meilleurs vœux.
– Nous aussi monsieur. On continue l’Odyssée ?”

On continue en effet. Avec un quiz sur les attributs des dieux olympiens. On m’a offert des playmobils mythologie grecque, ils identifient les figurines grâce à leurs accessoires. Tous et toutes à se chuchoter les réponses, même si j’ai expliqué que c’était en individuels.
Et leur joie est communicative. Je suis arrivé un peu gris d’une nuit trop courte, en tension comme un plongeur avant de percuter l’eau.

Ils ont transformé l’épreuve en heureuses retrouvailles. J’ignore si cela est dû à ce que l’on appelle une “alchimie de classe”, si ce sont tous des personnes exceptionnelles, si les astres étaient bien alignés.

Mais on a commencé 2023 heureux. Je me rends compte du privilège.

Lundi 2 janvier

Plus que quelques heures avant de remonter sur scène. Et comme à chaque fin de vacances, l’impression de ne plus rien savoir.

Seulement, ce doit être l’usure du temps, cette fois je n’ai pas peur.

S’il y a une seule chose en laquelle j’ai confiance, c’est en cette personne qui attend de l’autre côté. Mon moi prof. Il va pigner, serrer des poings, taper des pieds, mais il va gérer.

Et pour ça, je lui suis reconnaissant.

Dimanche 1er janvier

Et en ce premier jour, en cette page blanche, je vous souhaite une année à l’image la plus belle que vous avez en tête !

Samedi 31 décembre

Faut-il en ce dernier jour de 2022 faire un bilan ? Refuser les marques arbitraires dans le tronc du temps ? Ou juste ne pas se poser la question ?

Peut-être juste prendre une grande inspiration. Regarder ses espoirs et ses doutes.

Et, encore une fois, plonger.

Vendredi 30 décembre

Il y a aussi ces moments où je vous vois.

Vous les parents d’élèves.

Et mine de rien, vous êtes l’une des énigmes que j’ai le plus de mal à résoudre, dans ce métier. Parce que vous êtes fragments. Vous êtes trois lignes écrites dans un carnet de correspondance – ça existe encore dans certains bahuts – ou des messages sur Pronote. Je pratique les réseaux sociaux, je sais à quel point ça ne veut rien dire.

Vous êtes ces visages que j’aperçois en rencontre parents-profs. Et à chaque fois je suis surpris. C’est comme lorsque j’entends d’abord la voix de quelqu’un, je me goure toujours sur son physique. Là c’est pareil : je serai bien en peine de vous reconnaître à partir de vos enfants.

Vous êtes essentiels et pourtant si loin. C’était étrange, pendant le confinement. On vous appelait deux fois la semaine – le collège où j’étais, toujours maximaliste – et on finissait par discuter. Pourtant je n’ai jamais eu l’impression que ça modifiait vraiment la compréhension que j’ai de vos enfants. Des élèves. Vous êtes une étrange abstraction et pourtant on ne peut plus concrets, vos vies aux leurs entremêlées. Et elles, et eux, à brinquebaler, d’une réalité à l’autre : le bahut, leur maison. D’un adulte à l’autre. Quel étrange chant tissons-nous, à ne pas nous entendre ?

Jeudi 29 décembre

Vu passer sur un réseau social la fatigue d’une collègue, depuis assez peu de temps dans l’enseignement, qui s’interroge sur son état de fatigue “Où est passée mon endurance de l’agrégation ?” s’interroge-t-elle ?

Je pense qu’elle est encore très loin de l’avoir perdue. Mais, pour la (re)tenter cette année, je pense que l’agrégation ne fatigue pas de la même façon. Je pense que la fatigue du boulot d’enseignant est particulière. C’est la fatigue du chaos.

Le fait de jongler en permanence avec mille tâches, d’avoir la possibilité de se mettre à bosser à tout moment, de résister à cette pulsion ou au contraire d’y céder… Peu de choses nous y prépare.

Loin de moi, bien entendu, l’idée de dire que notre profession est la plus épuisante qui soit, il n’en n’est pas question. Simplement de dire que, comme beaucoup de choses dans ce boulot, on ne nous apprend pas comment gérer nos forces. Et ne pas y laisser – trop – d’énergie vitale est essentiel.

Mercredi 28 décembre

Au seuil des vacances de Noël, Luc m’a balancé ce secret, intime. Quelque chose qui n’a rien à voir avec l’école.

Ça n’est pas la première fois. En quinze ans, des secrets de ce genre, j’en ai accueilli plusieurs. Au début, comme un débile, je me suis rengorgé en y voyant une marque d’élection. Puis je me suis mis un coup de pied aux fesses (ce qui nécessite une certaine agilité, ne nous mentons pas) : ces mots chuchotés sont trop précieux, trop importants, trop graves pour que tu en fasses ton miroir.

Et la règle numéro un : ne jamais rester seul avec. Oui, la première règle est une trahison. En parler. Dans le milieu professionnel ou privé, trouver quelqu’un avec qui réfléchir. Parce que, quelque part, ça n’est pas “normal” que l’on soit forcé de faire d’un enseignant le dépositaire d’une partie essentielle de sa vie personnelle. Parce qu’il est facile de ployer sous ce fardeau. Parce que faire le mieux, quand on est ébloui par la lumière de l’intime, ça peut être compliqué.

Trouver quelqu’un de confiance. Et se dire – j’ai eu du mal à l’apprendre, c’est sans doute moi, peut-être pas – que ça n’est pas un honneur, ce genre de secret : c’est un danger. Un danger dont il faut prendre le plus grand soin.

Je ne sais pas encore ce que je ferai de ton secret, Luc. Mais je regarde ma main sous tout ses angles. Et je réfléchis à comment te la tendre.

Mardi 27 décembre

C’est un fantasme qui revient souvent, tant dans la communauté éducative qu’en dehors depuis que je la fréquente : un enseignement standardisé. Un ensemble de méthodes que les enseignants appliquerait. La fin des inégalités, le même enseignement pour tous, que ce soit un collège du cinquième arrondissement parisien (bisous aux parisiens) à un établissement situé au fin-fond de la Mayenne (bisous aux mayennais).

C’est un fantasme. Donc non seulement inaccessible mais également néfaste. Pour tout ce que je lui reproche, le ministère de l’Éducation Nationale a plus ou moins compris comment présenter ses programmes – qui eux sont souvent sujets à caution – à ses agents : un ensemble prescriptif mais dont les modalités sont laissées à notre jugement.

Et ce jugement est essentiel. Je le répéterai autant de fois que nécessaire : jamais une méthode ne conviendra à l’ensemble, ou même à la moitié des enseignants. Les notions à transmettre, les compétences à faire acquérir n’ont aucune existence propre : elles n’existent que dans leur rapport vivant entre les élèves, leur développement intellectuel du moment, et les enseignants. Lorsque je vais observer des collègues en cours, ce ne sera pas le déroulé du cours que je vais noter : ce sont leurs stratégies, leur façon de présenter les activités, d’interagir avec les mômes. Et je sais que certaines choses seront applicables, d’autres pas : parce que je n’ai pas la même érudition sur tel sujet, parce que mes classes sont plus introverties, que certains élèves sont en avances ou en retrait par rapport à ce qui est demandé…

Si les commentaires faits de l’extérieur sur les méthodes d’enseignement peuvent nous sembler tomber à côté, ce n’est pas – que – parce que nous sommes prétentieux et narcissiques : c’est que l’enseignement est infiniment fluide. Infiniment insaisissable. Nous le refaçonnons chaque année en fonction de nos élèves. Nous sommes, pour reprendre la chanson, professeurs en incertitude.