Lundi 26 décembre

Comme beaucoup de collègues, j’ai des textes que je donne à étudier chaque année ou presque : l’Odyssée, Yvain le Chevalier au Lion, Persépolis…

Je n’y ai jamais vu la moindre facilité. Il se trouve que, tous les ans, lorsque je relis ces ouvrages, j’y trouve de nouvelles facettes. Une partie du texte laissée sous silence, incomprise. Parfois une émission radio ou une vidéo qui me met sur une nouvelle piste.

Et peut-être que ce que je devrais dire à mes élèves, c’est que tous les ans, ils ne travaillent pas sur l’Odyssée. Mais que l’on travaille ensemble dessus. Que je n’ai jamais considéré les mots que je leur donne comme un simple support sur lequel exercer leur intelligences. Mais que toutes et tous, avec autant de légitimité que n’importe qui, ils chercheront à ouvrir des espaces inédits dans le texte. Qu’ils soient petits sixièmes ou premières souhaitant étudier les lettres.

Les textes, je le répéterai sans cesse, sont à tout le monde.

Samedi 24 décembre

Retour dans la maison parentale. Pendant trois jours, descendre de la scène. Pendant trois jours, réussir à dissocier son masque de prof de son masque de personne. Et le regarder en face.

On en discute beaucoup, de cette peau que j’ai cousue. On s’engueule de ce que j’y vois. Elle prend beaucoup de place.

Mais elle est, dans ce monde fugace mon unique certitude.

Vendredi 23 décembre

J’ai une propension à employer des phrases toutes faites.

Parce que c’est pratique. Quand en cours, il faut gérer rapidement une situation, qu’il ne faut pas ralentir le rythme, on la balance rapidement : “Olivia, votre chaise a quatre pieds.” “Nathan, revenez sur Terre.” Ce genre de trucs.

Depuis quelques mois, je viens à m’en méfier. D’abord parce que j’ai tendance à les utiliser et considérer qu’elles vont régler la situation. Je ne vais alors pas prendre le temps de me demander. Pourquoi Nathan baille aux corneilles ou s’il y avait une raison pour qu’Olivia se balance.

Et aussi parce qu’en temps que prof de français, je ne veux pas affaiblir les mots. Je demande à mes élèves de peser leurs phrases. Leur explique que les mots sont tous forts. J’essaye de leur faire entendre la musique propre à chacun, même, et surtout, ceux que l’on emploie au quotidien. Parce que, j’en suis convaincu, peut-être à tort, être en maîtrise de ses mots, c’est être en maîtrise de sa pensée. Et ces phrases prêtes à servir de pensent pas, elles visent un résultat immédiat.

Être prudent. Et essayer de faire résonner chaque mot au plus juste, pour les mômes.

Jeudi 22 décembre

“Des fois vous êtes gentil et des fois, vous voulez pas vous occuper de moi.”

Loup fixe la table, les mâchoires serrées. Je n’ai pas spécialement eu envie de le recevoir en entretien deux jours avant les vacances, mais après l’avoir empêché d’interrompre pour une quatrième fois le travail de ses camarades, je n’ai pas vraiment eu le choix.

“Loup, vous aviez un rôle dans votre groupe…
– Mais ils vont trop lentement !
– Il faut leur laisser le temps d’écrire…
– C’est trop long !”

Loup appartient à cette redoutable combinaison dyspraxique / haut potentiel / non équipé d’un ordinateur / sans AESH. En résumé, Loup comprend tout, extrêmement vite, mais est totalement incapable de traduire ce qu’il comprend par écrit. Loup n’est pas capable de patience.

Quand j’ai le temps, je lui prépare des activités sur un ordinateur que j’ai kidnappé dans une réserve. Quand j’ai le temps. Je tente d’adapter le cours.

Nous sommes à quelques jours à peine des vacances et c’est très injuste, mais j’aimerais que Loup éprouve un poil de gratitude. Qu’il accepte de prendre le rythme du reste de la classe et que, pour une fois, je n’ai pas à passer autant de temps pour lui préparer son cours perso que celui que j’effectue pour la plupart des élèves.

Mais je n’ai pas à le lui demander.

Loup repart, sans avoir compris. Je n’avais pas l’énergie de le retenir trente minutes pour tenter de lui expliquer ce que je lui ai déjà expliqué dix fois.

“Des fois” je ne suis pas gentil.

Mercredi 21 décembre

Le temps des fêtes et, me concernant, du retour à la famille. Ce journal quotidien a changé quelque chose à nos rapports : mes parents me lisent au quotidien. Je me rends compte que ces instants cristallisés, forcément, semblent relater l’essentiel de mes journées.

Or ce n’est pas toujours le cas. Simplement, dans mon métier de prof, des instants sont plus saillants que d’autres. Ou au contraire, fugaces, et l’écrit me permet de les sauver de l’oubli.

Mais pour le meilleur ou le pire, ils forment le Samovar. Allègent ou alourdissent le fardeau de mes parents. Comme ils suivent les aventures de cet étrange personnage de blog.

Mardi 20 décembre

Cette année, je m’en suis suffisamment réjoui, j’ai de petits effectifs dans mes classes. Suffisamment petits pour, à chaque heure, avoir le temps de m’intéresser à tous les élèves. Même ceux qui attendent. Qui se taisent. Qui patientent.

C’était presque une terra incognita.

D’autres façons de vivre les cours, de penser, de réussir ou d’avoir des difficultés. Les élèves qui disparaissent dans le décor, tant de voix à écouter aussi.

Et je me demande. Combien j’en ai loupé, dans des classes plus nombreuses, plus compliquées. Combien de mômes sont restés invisibles ?

Ceux-là, les ai-je aidé ?

Lundi 19 décembre

À chaque heure, c’est un un combat.

Quand je suis entré dans ce boulot, j’ai eu l’impression que je n’y étais pas à ma place. Que je ne me comportais absolument pas comme un enseignant devrait le faire. J’ai raconté l’histoire mille fois : j’ai été sauvé par les collègues les plus merveilleux du monde. Je me suis rendu compte que j’adorais ce métier.

Mais il n’empêche que je ne suis pas à ma place. Même si rien ne me rend plus heureux qu’enseigner, je suis sans doute la personne la moins solide pour le faire.

Lors d’une heure de cours, je ne vais cesser de me battre contre mes névroses. Mon besoin de validation perpétuel par exemple : je passe mon temps à donner l’impression que je sais parfaitement où nous allons, les élèves et moi. Et lorsque je refuse de laisser plus de temps pour l’activité, de revenir sur une sanction, de ne pas les laisser “regarder un film sur Netflix, c’est Noël dans un mois, monsieur !” (sic), quelque chose en moi hurle en sanglotant que c’est affreux, que je vais mourir parce que si je refuse quoi que ce soit, on risque de moins m’aimer. C’est totalement irrationnel, je le sais, l’admets : il n’empêche que ça continue à hurler sous mon crâne façon j’ai marché sur un lego au réveil.
Ou alors ce sentiment perpétuel d’illégitimité. Qui suis-je, moi, pour enseigner la langue alors que je fais des erreurs grosses comme moi lorsque je ne me relis pas trois fois de suite ? Que j’ai l’impression au début de chaque texte, y compris Fantômette brise la glace, que je ne comprendrai rien à ce qui est écrit ?

Pour ressortir chaque jour heureux de mon boulot, il faut non seulement que je prenne soin d’elles, que je m’occupe d’eux, mais également que je mène une lutte acharnée contre ce que je suis : ce type incroyablement immature, ne fonctionnant socialement que parce qu’il a appris à revêtir d’autres masques. J’espère de toutes mes forces que ma persona de prof est suffisamment convaincante pour faire, de ceux qui viendront ensuite, des êtres plus forts, des êtres meilleurs que moi.

Parce que je le crois, c’est ça aussi être enseignant.

Dimanche 18 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

Avec l’une des meilleures bandes originales de jeu vidéo qui soit.

Samedi 17 décembre

Vacances. Hier soir, premier verre de l’année avec les collègues. Encore des étoiles à ajouter à la constellation, encore des mondes à découvrir derrière leurs histoires.

Si je fais ce boulot, c’est aussi pour ça : à l’infini, je découvrirai des récits individuels. Dans tout ce qu’ils ont de beau et de terrible. D’infini et d’unique.