Vendredi 16 décembre

Je ne suis pas soigneux. Et pourtant, je me montre extrêmement exigeant avec les élèves quant au fait qu’ils rendent des travaux propres.

Enfin, pas propres. C’est trop subjectif, comme notion. Des travaux auxquels ils ont attaché un peu d’importance. J’insiste toujours pour qu’ils rajoutent la petite touche.

“Vous pouvez souligner, là.”
“Vous allez recopier le brouillon. Si si, j’insiste.”
“Et si vous mettiez les adjectifs dans une autre couleur ?”

Essayer de leur faire apporter du soin à leurs travaux, chacun et chacune à la mesure de ses moyens. C’est un détail qui, pour moi, à son importance. Leur faire comprendre que ce qu’ils produisent vaut le coup. Afficher, présenter, montrer. Rien de ce que tu fais n’est en vain. Prends soin de tes phrases, de ton écriture, de tes feuilles.

Prends soin de toi.

Jeudi 15 décembre

Ça m’aura pris un moment mais je commence à comprendre l’immense avantage dont je dispose cette année : mes élèves me laissent le bénéfice du doute.

J’ignore s’il s’agit de ces étranges alchimies que l’on nomme sociologie ou culture d’établissement, mais pour la première fois depuis très, très longtemps, les mômes n’accueillent pas avec méfiance les activités ou les thèmes que je leur propose. Et si mes explications ne sont pas immédiatement limpides, ils tenteront quand même avant de me signaler qu’ils sont perdus. La dernière fois où j’avais vécu ça, c’était avec la classe de section Glee, dont j’avais été prof principal trois années durant.

Immense gain de temps, d’énergie. De confiance en soi aussi. De voir des mômes sincèrement intrigués ou joyeux, découvrant des mots dont ils ignorent la géographie, mais qu’ils sont prêts à explorer. Instant vieux con : c’est devenu rare. Ou ça l’a toujours été, peut être. En tout cas ça fait du bien.

Mercredi 14 décembre

Ce matin, je me fade sept heures de concours blanc. Et après cinq, la petite bosse au majeur douloureuse, les doigts que l’on décrispe.

Et puis surtout mon écriture, toujours de môme, qui se dégrade après plusieurs pages…

Il y a des trucs qui nous permettent de pas trop nous détacher des mômes. Ça en fait partie.

Mardi 13 décembre

C’est un conseil que je donne souvent : “Ne fais pas étudier un texte que tu aimes, c’est un coup à t’en dégoûter si les élèves n’accrochent pas.”

Évidemment, faites ce que je dis, pas ce que je fais. C’est une 4e à 17 élèves, tout le monde les appelle les freaks. Ça fait très longtemps.

Nous voilà donc à Newsburyport, prêts à prendre le bus. Les mômes sont de bonne volonté mais déjà découragés par les termes désuets qui affluent. “Lovecraft, c’est l’innommable ! Quand vous ne comprenez pas, c’est que c’est horrible.”

Une blague ne suffira pas. Il va falloir de l’aide.

Alors ce sera par la voix. Souvent, très souvent, je leur lis le texte. L’introduction, ces mystérieuses descente de police. La visite de la bibliothèque. Le chauffeur de bus batracien. Je prends des voix. Lire du Lovecraft et l’incarner.

Et puis l’illustrer. Les mangas de Gou Watanabe, les fatras d’images qui existent un peu partout. Petit à petit, leur recréer le monde glauque et indicible du maître raciste de Providence.

Glauque et chaleureux.

Dans les ombres de l’auteur et de tous ceux qui l’ont lu avant eux, ils avancent. Craintifs mais heureux. Et c’est beau à voir.

Lundi 12 décembre

Dernière semaine de l’année. Avec des élèves rincés par leurs stages, brevets blancs, évaluations par paquets (“quatre contrôles demain, monsieur”), des profs crevés par les conseils de classes, rencontres parents-professeurs, évaluations susnommées à corriger.

Semaine un peu grisâtre, un peu poisseuse, où tu as envie de t’énerver, de feignasser un peu (c’est bientôt Noël après tout…).

Dans ces moments, l’un des mantras de Monsieur Vivi : “Fais bien, mais petit, et modeste.”

Alors en cette dernière semaine, ne pas tenter de grands projets pédagogiques de la mort. Des cours en image d’Epinal. Des textes que l’on étudie, du travail de vocabulaire sur les synonymes, le quart d’heure lecture qui se prolonge sur de petits extraits lus à haute voix pour le plaisir des autres camarades.

En ces derniers jours, avancer à petit pas, pour arriver en haut du sommet avec tous les gamins, et se dire au revoir en souriant.

Samedi 10 décembre

“Monsieur, Gwenola elle peut venir à côté de moi ?
– C’est la place d’Andréa, à côté de vous.
– Ben oui mais Andréa elle viendra plus.
– Comment ça, elle ne viendra plus ?
– Chais pas. Elle a déménagé, je crois.
– Vous ne savez pas ? Vous n’êtes pas copines ?
– Bah si, mais elle est partie, là. Alors, Gwenola peut venir ?”

Pendant que Gwenola change de place, je cligne un peu les yeux. Andréa adorait bouquiner. Elle ne bossait que quand elle en avait envie, adorait gonfler hors de proportion des potins de cour de récréation. Mais elle avait une répartie d’enfer et une culture pas possible.

La CPE nous enverra un message plus tard dans la journée. En effet, Andréa n’a pas une vie facile, elle a donc quitté le collège sans prendre le temps de dire au revoir. Et le bahut continue à tourner. On ne prononcera plus son nom passé le jour de son départ. Sauf T., la prof-doc, qui se la remémore lors d’une de nos discussions.

C’est violent. Moi je ne l’oublierai pas, moi je ne ferai pas comme si rien ne s’était passé, moi…

Alors pourquoi j’en parle déjà à l’imparfait ?

Vendredi 9 décembre

“Monsieur, on peut faire le classement des profs qu’on n’aime pas ?”

Katrina me regarde très placidement derrière ses lunettes rondes. Et en cette heure de vie de classe, je sens la sixième dont je suis prof principal frémir.
Les mômes sont tout sauf idiots. Ils sont conscients de l’énormité qui vient d’être proférée. Mais ils veulent voir. Ils veulent voir si, jusqu’au bout, je reste dans mon image du prof trop gentil ou si je vais enfin sortir de mes gonds.

La caféine ingérée en trop grandes quantités ce matin m’offre une échappatoire. Je tente la sincérité.

“Je suis un peu mal à l’aise que l’on parle de personne qui ne sont pas là. Vous n’aimeriez pas qu’on fasse ça pour vous.”

Katrina cesse de soutenir mon regard. Et aussi calmement que je le peux, j’ajoute :

“Et surtout, je voudrais savoir : pourquoi voulez-vous faire ça ?
– Je…”

Aucune agressivité dans mon attitude. Je tente, de toutes mes forces, de leur tendre un miroir. Leur montrer que, de temps en temps, et oui, ils sont laids. Et c’est absolument normal. En tant qu’humain, en tant que préados en pleine face de test, il leur arrive de se montrer vils. Et cette vilenie, j’ai désormais choisir de lui adresser un vague signe, avant de la laisser dégouliner, bêtement. Hors de question de la cristalliser par une colère ou une leçon de morale. Juste lui faire sentir ce qu’elle est. Avant de passer à autre chose.

“Certains voulaient encore partager leurs points forts avec le reste de la classe. Katrina, justement ? Vous avez envie de le donner ?”

La conversation reprend. Et peu à peu, les gamins perdent leur expression de gourmandise un peu lâche. On arrive à parler de ce dont ils sont fiers, on rit un peu. Ça ne sera pas tous les jours aussi simple. Mais pour cette heure-ci au moins, ils ont accepté de rester droits. Et pour cela je les admire.

Jeudi 8 décembre

Je le répéterai probablement encore un million de fois : il existe un animé s’appelant Utena la fillette révolutionnaire, qui métaphorise presque à la perfection ce qu’il se passe dans une adolescence. Un long-métrage en a été tiré : Utena, l’Apocalypse de l’adolescence.

Apocalypse, autrement dit révélation. Peut-être est-ce le cristal du gel, peut-être est-ce la chut des températures, mais les élèves se révèlent, dans ce cataclysme adolescent.

La bande des bonnes élèves de sixième. Elles sont polies, agréables, ont des résultats corrects. Et sont fascinées par les potins. Les ragots. Tout ce qui revêt un soupçon de mal-être dans la cours de récré les attire. “Monsieur, il faut qu’on vous parle”, à chaque fin de cours ou presque. Pour balancer de petites piques sur tel ou tel camarade.

Le groupe des mecs sympas de cinquième. Souriants, penauds “Monsieur, je suis désolé, j’ai encore oublié mon cahier.” L’air sincèrement désolé, profondément concentré, quand on leur parle. Qui se foutent ouvertement de leurs profs une fois dans les couloirs.

Mais l’Apocalypse ne va pas que vers l’obscurité. Il y a aussi les mômes qui s’éveillent. Valère avec ses troubles multiples, qui se montre chaque jour plus drôle, pertinent et posé. “Monsieur, je pourrai faire deux exposés, ou trois au lieu d’un ?” Je lui propose de peaufiner le premier. Il accepte. Plus de révolte, comme au début de l’année.

Ou Lina qui, depuis qu’elle a compris que sa réserve, son “manque de participation” ne lui seraient pas reprochés, se montre plus enjouée. Plus encline, justement, à lever la main. “Lina tu souris !” lui lancent ses copains.

L’Apocalypse, la gel de décembre en prisme de tout ce que les mômes peuvent devenir. Enfants comme adultes, il faut s’accrocher.

Mercredi 7 décembre

Mine de rien, hier soir, je reçois le plus beau compliment de ma carrière.

Nous rentrons, avec E, de conseils de classe. Les kilomètres se déroulent sous la voiture, et la conversation erre avec la fatigue. E. est une jeune collègue, environ trois ans de profession. Comme je radote, je lui reparle de mes trois épouvantables premières années. Et de F., qui m’a sauvé. Par son exemplarité dans le travail. Par sa force de travail, par son attitude, dont je n’ai jamais trouvé d’égale, tant dans la douceur que dans la rigueur.

“Tu sais son attitude avec les élèves, elle ressemble beaucoup à la tienne.”

Ça me porte, en cette fin de soirée. Beaucoup.