Lundi 29 décembre

En train de regarder des extraits de la série Mercredi, hyper populaire chez beaucoup de mes élèves, et que, en tant que gamins des années 90, bercé par les deux films, j’ai eu envie d’aimer.

Je n’y arrive pas.

Je crois que ce qui me gène dans cette série, est qu’elle ne gratte pas. Qu’elle ne gratte pas comme les deux films grattaient. Cette famille de marginaux – terme que la série ne cesse de brandir comme un totem – dérangeait le monde dans lequel elle vivait, et ne s’en excusait jamais. Au contraire, c’était le monde extérieur qui était vu comme insuffisant, pour les dingueries de Mercredi et Pugsley, ou l’amour totalement baroque de Morticia et Gomez. Dans la série, les marginaux en question évoluent dans un monde qui a été fait pour eux, dont ils ne sortent jamais. Et dans lequel se rejoue le théâtre d’une méritocratie où ce sont celles et ceux qui ont les pouvoirs les plus puissants qui gagnent.

C’est sans doute que je suis adulte désormais, mais ces valeurs me gênent. J’aimerais montrer à mes élèves qu’ils peuvent être des Addams des 90’s. Exister sans jamais avoir à s’excuser, exister, sûr et heureux de ses valeurs, face à une réalité qui sera toujours trop petite, trop décevante. J’aimerais tant montrer que, tout simplement, comme l’affirme Morticia, « nous sommes les Addams ».

Samedi 27 décembre

Soirée jeu de rôles avec des amis : on passe un excellent moment, ça faisait longtemps que l’univers que nous nous racontons n’avait pas eu tant de corps, que chacun n’avait pas apporté autant à la fresque que nous composons ensemble. Et dans les paroles qui font surgir guivres et tarasques, je réentends l’écho du prof que je suis.

Je ne cesserai jamais de rattacher mon travail à cette activité de maître de jeu : déployer tout ce que je peux de préparation, de création, d’ingéniosité pour que, à travers ce que je leur raconte, élèves comme joueurs fasse le leur cette réalité que je leur projette. Qu’ils accèdent à leur autonomie. Une autonomie pleine de trous, dans laquelle ils se prennent encore parfois les pieds. Mais que même ces erreurs, que ce soit se planter encore une fois sur les terminaisons du passé simple ou trébucher sur une trappe secrète, les fasse rire.

Vendredi 26 décembre

Retour à la maison après les fêtes. Subtilement, et après presque un mois hors du boulot, quelque chose s’est remis en marche. Ce que j’appelle fréquemment « tâche de fond ». Dans mon esprit, à bas bruit, ça s’interroge à nouveau, sans que j’en sois totalement conscient. Quel sera le premier cours de l’année 2026, la disposition des tables, les blagues à sortir quand les élèves commenteront mon absence…

Et la fatigue, sourde, qui va avec cette tâche. Avec laquelle tout prof apprend à vivre.

Mercredi 24 décembre

Common swifts (Apus apus) in flight, Merseyside, Wirral, UK, July

Retour dans la famille pour les fêtes. Nous discutons avec mes parents, fondateurs d’une chorale, de l’importance de la régularité de l’entraînement, d’apprendre des textes par cœur, et je me rends compte que ces convictions me sont récentes. Qu’il a fallu que je passe par ailleurs que mon parcours d’élève, ailleurs que ma position d’enseignant pour comprendre que les moments de labeur ont leur joie.

Ça amène a énormément d’humilité. Le goût pour l’apprentissage des élèves ne vient pas de nous. Pas que de nous. Réussir à leur ouvrir le plus de portes possibles, que l’école leur apporte le plus d’autonomie possible pour qu’ils puissent s’en détacher.

Et l’aimer en retour.

Mardi 23 décembre

Me revoilà dans le rythme du boulot, de « vraies » vacances. Mine de rien ça fait quelque chose. Retrouver le temps qui régit ma vie depuis dix-huit ans après cette escapade. Respirer un grand coup avant de retrouver l’essentiel du métier. J’essaye de ne pas trop fanfaronner, évidemment. J’ignore comment va se dérouler la suite des événements.

Mais pas après pas. Désormais conscient de ma faiblesse et de mon envie d’explorer cette faille.
Et de les retrouver, évidemment. Ces mômes.

Lundi 22 décembre

Soirée chez les nouveaux colocataires de M. M. est absent, mais je m’entends bien avec les gens qui partagent désormais son toit. Me voilà à parler. Et parler, et parler, et parler. De quoi ? De mon boulot. Je manque de me plaquer la main sur la bouche pour laisser de la place aux autres.

Je tente d’être sévère avec moi-même. Peut-être est-ce moi que je suis en train d’essayer de convaincre, que ce boulot est passionnant, parce que je me suis senti au bord de l’abîme, ces dernières semaines. J’observe cette possibilité avec sérénité, je laisse le vent me faire osciller. Il me chatouille, je trouve ça drôle.

Comme je me retrouve ce soir à construire de nouvelles amitiés, de nouveaux liens avec ces gens que je connais encore peu, je retisse une relation avec ce que c’est que d’enseigner. Parce que, toujours, j’y retourne. Pour l’instant. Et sans hésiter.

Samedi 20 décembre

Hier, soirée de fin d’année du collège. Comme un convalescent, je pars y faire un tour. Les visages, creusés de sourires et de fatigue, m’accueillent. Sans s’appesantir plus que cela sur mon absence. Les collègues prennent des nouvelles, bien entendu. Mais je ne suis pas « le malade », « celui qui a craqué ». Je leur en sais tellement gré.

Mine de rien, ce temps passé à me reposer m’a rendu ma propension à papillonner de groupe en groupe. Entendre leurs aventures en mon absence. Leurs joies et leurs doutes. Les retrouver.

Je ne reste pas trop longtemps, pas encore. Se ménager, même dans la joie. Mais savoir, alors que je repars, que beaucoup de joie reste à écrire.