Et le dimanche, on s’évade !
De la musique de jeu vidéo ET de la guitare acoustique ? Yes please !
Et le dimanche, on s’évade !
De la musique de jeu vidéo ET de la guitare acoustique ? Yes please !

Et lundi, je les retrouve. Compulser mes notes et me retrouver pris de vertige, comme à chaque fois. Qu’ont-ils faits, pendant les vacances, les mômes, et les collègues ? Comment vais-je les retrouver et surtout, comment vais-je faire pour redéployer mes ailes, pour voler dans les courants puissants et périlleux de ce bahut ?
En bref, comment vais-je redevenir enseignant ?
Combien de fois, combien de temps vais-je me retrouver confronté à cette question ? Peut-être n’est-ce pas si grave, au fond, que je ne sache pas. Se sentir toujours débutant, toujours à réapprendre, ça me convient.

Fin des vacances, retour à la réalité de l’enseignement. Les messages qui défilent, sur les différents groupes Signal et WhatsApp des bahuts dans lesquels j’ai exercés et que je n’ai pas réussi à quitter. Tous ces bahuts que j’ai parcouru, toutes ces histoires, tous ces gens qui tentent de faire au mieux.
Je lis en ce moment, suite à l’affaire Betharram, des témoignages terrifiants de victimes de traitements infâmes dans l’Éducation Nationale. Et bien entendu la révolte. Je n’arrive pas à croire, mon petit téléphone entre les mains, que cela puisse arriver. Et puis je me souviens, de ce que j’ai dit, lors d’une récente conversation : « l’école, ça ne veut rien dire, il y a trop d’enfants, trop d’adultes, parler des problèmes à l’école, c’est parler des problèmes de la société dans son ensemble, ça n’a pas de sens. »
Et l’école, cette école que j’aime de plus en plus après dix-sept ans, est malade comme le monde. Malgré tous ces gens, sur mon écrans, qui mettent leurs gants et leurs masques, leurs épées et leurs armures, pour combattre les dragons.

Depuis quelques temps, je m’arrête devant chaque boîte à livres que je croise, pour en extraire des bouquins qui pourraient servir aux mômes de ma classe. Compléter les séries du bahut, qui partent en lambeaux, créer de petites bibliothèques, pour les élèves qui n’en n’ont pas chez eux. C’est marrant. Mais il y a aussi quelque chose de révoltant. De devoir aller pêcher, d’encore une fois devoir réparer les impossibilités que l’on abat sur les établissements scolaires. Enseigner de bric et de broc, toujours. Je ne devrais pas m’amuser à faire cela. Je ne devrais pas avoir à faire cela, ni moi, ni aucun de mes collègues. Toujours à écluser, avec nos petites casseroles, ce grand navire.

Dans nos échanges de vacances, trois collègues m’ont, séparément, qualifié de « lumineux » dans ma présence au bahut. Je ne le dis pas – que – pour me vanter, mais parce que l’adjectif m’a interpelé. Interpelé parce que, lorsque j’entre dans un établissement scolaire, dans une classe, où que ce travail m’ait mené, je passe mon temps à faire filer entre mes doigts tout ce qui pourrait mal se passer. Pour les mômes et pour moi. Et bien souvent, lors des débuts de cours ou de journée, cette impression d’être au fond d’un puits. Et de devoir, par une lente ascension – une heure de cours qui se passe bien, les mots de quelqu’un, un éclat de rire en salle des personnels – en émerger.
Je ne dis pas qu’aller au boulot est une souffrance. Juste que, dans ma pratique professionnelle comme dans ma vie en général, j’ai la sensation d’être pesant. Et qu’allumer cette lumière, c’est à chaque fois le défi, immense et absolu, de la journée. Le faire parce que, bien entendu, j’ai un besoin dévorant de validation. Mais le faire aussi pour faire croire, mentir, aux mômes : qu’ils pensent que le monde, c’est ça. Quelque chose de profondément joyeux. Ce n’est pas beau de mentir, clairement. Mais je me dis, j’espère en tout cas, être dans les derniers à faire cela. Me dire que si j’y arrive, un peu chaque jour, à conquérir cette lumière, alors ça leur deviendra évident, pour eux, de la ressentir. C’est sans doute illusoire.
Mais c’est un joli petit espoir.

Soirée très douce avec T. et l’un de ses amis, E., qui fait de la BD. Nous parlons écriture : « comment est-ce que tu fais pour écrire régulièrement ? » me demande-t-il à un moment.
Ce journal en ligne est-il ça avant tout ? Une façon d’écrire régulièrement ? Comme souvent quand je réfléchis aux raisons qui m’ont poussées à commencer à relater mes journées de travail, je me rends compte qu’elles ont évoluées. Comme j’ai changé. La personne qui écrivait ces lignes il y a dix ans s’est estompée. Ça n’est pas grave. Et en fin de compte, ça n’est pas le plus important.
C’est sans doute très prétentieux, mais plus qu’une pratique d’écriture, plus qu’une façon de prendre du recul, ou de « témoigner » sur ce qu’est le métier d’enseignant, ces lignes tracées au quotidien sont désormais une façon de dire que ce chaos qu’est la vie de prof existe, dans toute sa complexité et ses contradictions. Que la seule façon d’en parler, d’en parler vraiment, c’est de le faire tous les jours, une facette à la fois, d’y revenir sans cesse, au plafond des infinies complexités.

Les sixièmes Evoli ont très mal terminé la période. Le mal-être s’étend, gluant, dans cette classe de collégiens, et c’est d’autant plus triste que les deux autres groupes auxquels j’enseigne sont, eux, en train de s’apaiser, de grandir. Leurs sourires se font de plus en plus large. Les sixièmes Evoli, eux, sont en train de s’échapper, vers des terres sombres.
Sauf le vendredi d’avant les vacances. Où j’ai décidé de leur faire la lecture de La Rivière à l’envers. Pendant presque trente minutes, ils ont écouté. Sans aucun commentaire, sans ces rires mauvais dont ils ponctuent désormais toutes les découvertes d’œuvres. Gare aux personnages de fiction, la moindre de leurs erreurs ou de leur particularité physique est impitoyablement et cruellement moquée. Pas cette fois. Le menton posé dans les bras, ou droits sur leur chaise, ils ont écouté, la tête penchée. Avec juste des « encore » pour ponctuer.
J’ai envie d’applaudir le travail de Mourlevat, bien entendu. Mais, avec tout le respect que je lui dois, il n’est pas le seul en cause. Au fond d’eux, et malgré tout le noir qui les ronge actuellement, il y a encore quelque chose en ces mômes qui aspire à l’émerveillement. Au doux et à la lumière.
À moi d’aller le chercher.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec un McCartney complètement parti.

« Monsieur, on peut récupérer nos boîtes ? »
Au début de l’année, les élèves de sixième ont crée des boîtes à lecture. Avec dedans des questionnaires sur un bouquins qu’ils avaient choisi, des mots-clés, des fiches de personnages et éventuellement des décorations. Ils y ont passé du temps, beaucoup. Et depuis qu’elles sont terminées et que je les ai évaluées, les mômes ont eu des réactions diverses quant à ces bouts de carton sur lesquels ils ont passé tellement de temps.
Il y a eu celles et ceux qui ont voulu les ramener immédiatement dans leurs foyers, pour les montrer à leurs proches. D’autres boîtes ont été fourrées dans les poubelles de la cour, d’autres, encore, végètent dans ma salle. « C’est ce que j’ai préféré faire de toute mon école ! » m’a dit Jeena. Moyam ne veut pas en entendre parler.
Si j’y repense souvent, c’est que cette tâche concrétise parfaitement notre enseignement en général. De petites réalisations, faites d’un matériau fragile, si fragile auquel certains se consacreront, et que d’autres foutront à la poubelle dès le cours terminé.
Et toujours la même question : qu’en auront-ils appris, de ces matériaux périssables ?

Discussion avec ma mère. Elle me raconte comme l’un de ses anciens élèves est venu la voir dans la rue et lui a présenté son bébé.
« Il m’a demandé si Mme M. la détestait vraiment autant que ça. Tu te rends compte ? Après quinze ans ! »
Je pense que c’est l’une des grandes questions de l’éducation : comment parler sereinement de ce qu’est être élève, être présent en classe, quand ces interrogations s’adressent et nous renvoient à un enfant ou un adolescent qui, très probablement, a vécu dans ces structures son lot de frustrations, d’injustices et de perceptions plus ou moins fondées ? Les rues sont pleines de ces mères et pères de famille, qui ont encore la haine de ce jour où la prof leur a pris injustement leur carnet.