Vendredi 24 janvier

Aujourd’hui, journée de battement préparation agrégation.

Ne nous voilons pas la face, les chances que j’obtienne le sésame cette année sont minces. Je n’ai personne d’autre à blâmer que moi, et, dussé-je faire preuve d’une prétention chefdelétatfrançaisesque, je pense même ne pas être à blâmer non plus. Il y a longtemps, A. m’a raconté qu’il avait obtenu un concours de la fonction publique mais qu’il avait refusé « de souffrir » pour l’avoir. L’expression m’avait marqué. Parce qu’elle entrait en résonance avec ce que j’ai vu chez de nombreux candidats passant l’agrégation. Il y a une vraie souffrance, physique et psychique. J’admire les collègues capables d’endurer cela durant plusieurs mois. Ce n’est pas mon cas.

Je suis peut-être trop douillet, trop faible ou trop feignant. Mais ce que j’ai ressenti quand j’ai tenté de travailler selon les méthodes que recommandent toutes les personnes sensées m’a été proprement insupportable. Et je n’exagère pas. Pourtant, par entêtement ou par goût de l’argent, que sais-je, je refuse de renoncer. Pour parvenir à réussir, je vais devoir inventer ma propre méthode.

Alors je m’étaye.

Si cette année je fais du théâtre, de la musique et que j’écris, si, finalement, je ne révise pas suffisamment c’est parce que, je m’en suis enfin rendu compte, cela me rend plus solide. Me concrétise, en quelque sorte. Et me donnera peut-être, qui sait – encore une fois je suis prétentieux, mais ça prend la forme d’une assurance – la force de me consacrer selon mes modalités à cette épopée. Fourbir ses armes. Même si elles ne sont pas conventionnelles, j’ai parcouru suffisamment d’histoires et vaincu ma part de dragons pour savoir que ce sont celles qui me conviennent.

Et puis qui sait ce que lundi et mardi réservent ?

Jeudi 23 janvier

Les élèves de la chorale sont en train de pique-niquer dans une salle de répétition de l’opéra de Rennes. Ils laissent tomber des miettes de chips là où ils ont répété pendant trois heures avec à peine dix minutes de pause. L’après-midi, ils visiteront le vénérable édifice qui, à n’en pas douter, s’étrangle un peu en les voyant sautiller sur la scène et courir un peu trop vite dans les escaliers. Ce lieu qui les écrasait de sa révérence quand ils y sont entrés est désormais chez eux. « On va bientôt chanter là », répète Léana, incrédule, en désignant le centre de la grande salle.
« C’est aussi ça, l’éducation, même si on a loupé des heures de cours », rigole ma collègue MV en sortant. Et elle a raison à un point inimaginable. Ce jeudi, un petit groupe d’adulte a donné à une trentaine d’enfants l’opéra. Leur a montré qu’il leur appartient, autant qu’à n’importe qui.

Il leur appartient autant qu’à n’importe qui.

« Madame, on est en avance, on rentre pas direct au collège ! »

A-H, prof de musique et chef de cœur (ce n’est pas une faute de frappe) les regarde sereinement :

« On fait quoi, alors ?
– Ben on chante ! »

Des moments comme ça, ça n’existe pas souvent. Nous sommes au beau milieu de la place Sainte-Anne, et les mômes de ce collège REP s’alignent, voix une voix deux, les adultes au milieu. Et de notre mieux, nous entamons une vieille chanson suédoise.

« Qui peut faire de la voile sans vent,
Qui peut ramer sans rames,
Et qui peut quitter son ami
Sans verser de larmes ? »

Aucune idée. Mais qui peut être très, très heureux, ça je le sais.

Mercredi 22 janvier

Cours avec les cinquièmes Astronelle. Depuis le retour des vacances, il y a quelque chose qui semble avoir changé, dans mon rapport avec eux. Peut-être est-ce parce que nous sommes passés par tous les stades possibles du conflit, mais il y a quelque chose de plus apaisé, dans nos relations. Même lorsque les cours ne sont pas des plus ludiques à première vue, comme dans cette étude d’un épisode du Roman de Renart.

« Et comme vous l’avez compris, le talent principal de Renart est…
– La flatterie.
– En levant la main c’est encore mieux, mais voilà. Et ce texte en fait à la fois l’éloge et le blâme parce que…
– C’est quoi le blâme ? Oui, pardon monsieur, en levant la main.
– C’est expliquer en quoi quelque chose ou quelqu’un est négatif. Oui Alonso ?
– Comme quand Ollie essaye de vous flatter et que vous l’envoyer ch…
– Attention…
– Que vous lui dites que c’est pas bien ?
– Exactement.
– C’est vrai, vous aimez pas quand on vous complimente monsieur. Et vous nous complimentez pas aussi.
– Non plus.
– Non plus.
– Vous aimeriez plus de compliments ?
– Eh non, ça va en vrai. »

Comme d’habitude, ils sont mes observateurs les plus fins. Moi qui suis toujours beaucoup trop emphatique dans mon rapport aux élèves, à me rouler par terre quand ils trouvent un adjectif, j’ai totalement arrêté ça avec eux. On s’est tellement affronté, tellement pougné depuis le début de l’année que rien de fort ne subsiste. Rien qu’un sentiment étrange de calme, pas assez doux pour être qualifié de sérénité. Et tant que dans ce no man’s land, je peux leur enseigner, alors je suis satisfait.

Mardi 21 janvier

Gaëtan fond en larmes. J’avoue ne pas l’avoir vu venir. Depuis le début de l’année, Gaëtan est plutôt l’élève enthousiaste, toujours la main levé, et en permanence désireux de partager ce qu’il fait. Royalement indifférent, d’ailleurs aux quelques commentaires (que je déboîte avec bonheur) désagréables quant au fait qu’il étalerait trop sa science.

« Je ne comprends pas. D’habitude, vous aimez travailler en groupe avec Alya et Nathan.
– Je veux pas travailler en groupe.
– Vous vous êtes disputés ?
– Non. Non c’est que… »

Les sanglots l’empêchent de poursuivre. Je l’exfiltre discrètement dans le couloir tandis que M. prend les élèves en charge.

« Vous pouvez me parler.
– C’est juste que ce sera pas aussi bien que si c’est moi qui fait tout seul. Et c’est important, vraiment important. »

Ce qui est important, c’est de réaliser un exposé sur l’un des personnages du film que nous avons fini de regarder ensemble.

« Ils vont rater.
– C’est important de faire confiance, dans un groupe.
– Je vous en prie, je veux vraiment, vraiment que ce soit bien. »

Il y a dans sa voix un accent quasi-suppliant. Qui me fait hocher la tête. Et rentrer en classe où il déploiera, en calligrammes et textes rimés, l’histoire de Suzu, la jeune fille timide devenue idole de la chanson dans une réalité virtuelle. Et moi de rester muet en me demandant où est née cette passion entre un personnage de fiction et ce tout petit môme aux grosses lunettes.

Lundi 20 janvier

« Monsieur, on regarde le film aujourd’hui, mais ça veut dire qu’on peut pas faire le jogging d’écriture ?
– Non, sinon on ne pourra pas tout voir.
– Oh non… Mais j’ai aussi super envie de voir le film… Bon, je le ferai à la maison ! »

J’ai souvent dit que le cours du lundi matin avec les sixièmes Feunard est mon préféré de la semaine. Ce n’est pas juste parce qu’ils sont encore calmes et reposés de leur weekend. Il est toujours un peu magique. Comme lorsque tout le monde – y compris Nahel, qui a très envie d’être un mec très très mec, dur et désagréable – fait « waaaaah ! » lorsque l’héroïne éponyme du film Belle écarte les bras, invoquant un torrent de fleurs.

Ou alors :

« MOOOOONSIEUR ATTENDEZ !
– Mais pourquoi est-ce que vous vous mettez à hurler comme ça ?
– S’il vous plaît s’il vous plaît ! Est-ce qu’on a la permission de prendre une feuille pour noter les noms des suspects ? Je veux savoir qui c’est, la Bête ! »

Ou bien :

« Maître, tu peux enlever la chaise ? Je vois pas trop l’histoire et j’aime bien. »

On s’est disputé fort avec Octave, jeudi. Il m’a expliqué à quel point il en avait marre de venir en cours et de ne rien comprendre, et de détester tout ce qu’on fait en français. Il m’a expliqué à quel point il aimerait être dans une classe avec « que des élèves comme moi ».

Les sixièmes Evoli ont beaucoup ricané à l’inverse, vendredi, trouvent ça chiant et long. Je ne leur en veux pas. Le temps, les goûts, les individualités. C’est aussi ça, une classe.

Mais quand même. Je ne vais pas me refuser un moment de magie en ce début de semaine.

Samedi 18 janvier

« Monsieur, c’est pas très intéressant, comme vous nous apprenez la conjugaison. On peut faire ça avec des jeux. »

Samira fait partie de ces élèves qui sont persuadés que, de temps à autres, il est bon de rappeler certaines évidences à leurs enseignants, sinon ça devient n’importe quoi, ces cours. Les premières années, ce genre de sortie me faisait sortir de mes gonds, puis, j’ai commencé à en rire, avant de ne plus en tenir compte. Cet après-midi là, je m’assois sur une table.

« Vous savez, j’ai commencé à apprendre la guitare, cette année. »

Quelques mômes me regardent avec perplexité, d’autres avec joie – super, le prof va faire une digression, on peut poser les stylos – et d’autres lèvent les yeux au ciel : qu’est-ce que cet olibrius va encore nous sortir ?

« Et je débute débute, hein. Pour le moment, j’en suis encore à apprendre comment appuyer correctement sur les cordes. Ça fait mal, ça laisse des traces sur les doigts.
– Mais c’est quoi le rapport ?
– Eh ben je ne sais pas pourquoi, mais ça me plaît. Parce que je sens que je suis vraiment en train d’apprendre quelque chose de nouveau. Alors bien sûr ça n’est pas pareil. J’ai choisi d’apprendre d’un instrument. Et vous, on vous enseigne du nouveau tous les jours. Mais ce que j’essaye de vous dire c’est que… C’est que petit à petit, vous n’aurez plus besoin d’apprendre. Vous ne ressentirez plus trop ça. Les exercices sur l’auxiliaire ou les cordes sur les doigts. »

Ils me regardent avec silence, toujours circonspect. Nous sommes vendredi soir, il y a beaucoup de fatigue et d’indulgence.

« Peut-être que vous ne comprenez pas encore. Dans plusieurs années peut-être. Mais c’est pas toujours une mauvaise chose, que de sentir que ça fait un peu mal.
– Oui, et puis après on regarde le film, alors hein !
– … Voilà. »

Vendredi 17 janvier

Quatre fois. Quatre demi-groupe à qui expliquer le fonctionnement des auxiliaires. Je finis la semaine dans un état mental assez intéressant. Je veux dire, je pense qu’un psychiatre, un exorciste et un criminologue le trouveraient intéressant. J’ai tellement retourné la règle sous mon crâne qu’elle en fait des loopings.

Des dizaines d’exemples tous plus débiles les uns que les autres, des crayons projetés à travers la pièce pour simuler une indignation quand ils n’arrivent pas encore à se rappeler la définition du verbe, des anecdotes personnelles disséminées pour leur faire oublier qu’on bosse sur quelque chose d’aride.

Et pour quoi ?

Tous les ans, j’espère avoir trouvé la clé. L’ensemble de règles irréductible, le vademecum absolu qui leur permettra de faire face aux multiples pièges de la langue française. Et je ne saurai jamais si j’ai tort ou raison, ils poursuivent leur scolarité et moi mon boulot, chacun de son côté. Est-ce que, vraiment, j’ai réussi à transmettre ? Je ne le saurai jamais

Ca ne m’empêche pas d’essayer.

Jeudi 16 janvier

« Leur donner des images mentales et une langue précise. »

C’est ce qui m’est spontanément venu à l’esprit lorsque M., ma stagiaire, m’a demandé ce qui était le plus important à transmettre aux élèves selon moi. C’est marrant, avec le recul, si plus de temps m’avait été accordé, je ne pense pas que j’aurais répondu cela.

Des images mentales. Souvent, je dis que lorsque j’aurai une affectation fixe, j’investirai dans des affichages. Donner aux mômes des supports. Un château de conte de fées, Colette, l’intérieur d’un journal au XIXe siècle. Je suis souvent effaré – sans aucun mépris – du fait que les élèves n’ont aucune idée de quoi parle un texte, parce qu’il leur manque des représentations. Comment leur expliquer la détresse de Mathilde Loisel si on n’a pas la moindre idée de ce à quoi ressemble Paris, que ce soit au passé ou au présent ? Comment se construire un imaginaire sans dragons ?

Et les mots, pour exprimer tout cela. Pas tous, pas intégralement, non. Mais leur donner un vocabulaire précis. Parce que c’est l’un des premiers discriminants sociaux. Savoir nommer, et bien nommer le monde qui les entoure, que ce soit au niveau du vocabulaire ou de la syntaxe.

En réalité, ces deux ambitions se rejoignent. Ce à quoi j’aspire, c’est à leur donner de quoi s’emparer de la réalité. Qu’ils la subissent moins. Qu’ils en soit davantage les acteurs et les magiciens. En passant pas des outils naïfs, si naïfs…

Mercredi 17 janvier

« Dans ce texte, Belle fait preuve d’altruisme, qui se rappelle de ce que c’est ? »

Tanith lève les yeux au ciel, avec toute la discrétion d’une élève de sixième.

« C’est le contraire d’égoïste, vous nous le répétez sans arrêt, monsieur.
– Vraiment ?
– Ben oui, à chaque histoire qu’on voit, hein, confirme Benji. »

Marrant. Je ne m’en était pas rendu compte. Il est vrai que c’est un terme sur lequel je reviens souvent. Très. Je me demande ce que ça raconte sur mon enseignement. J’écris souvent ici que les profs parlent énormément d’eux-mêmes, dans la construction de leurs cours. Altruisme. Est-ce un truc que je tente de leur passer ? Une blessure, un idéal que je voudrais actualiser à travers eux ? Ou est-ce que, tout bêtement, les programmes sont suffisamment bien conçus pour que je revienne à ce principe ?

« Monsieur, les héros des histoires, ils sont toujours altruistes ?
– Souvent, oui.
– Parce que c’est plus facile d’être égoïste dans la vraie vie, en fait ?
– Vous pensez ?
– Ben oui, évidemment. Je veux dire, personne est altruiste, en vrai. C’est pas possible. »

Voilà, c’est pour ça. C’est pour ça que j’y reviens.